Vacarme 12 / processus

soupe instantanée à la sauce de haricots noirs

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Soupe Instantanée à la sauce de haricots noirs, huis clos en un acte écrit en 1981, est la première pièce de Tsai Ming Liang. Quatre stagiaires vivent sur un plateau de cinéma abandonné en attendant la reprise des tournages. Ah Tsai, Hsiao Sheng et Hsiao Lee passent leur temps à jouer aux cartes et observent la passion de Ah Shan pour le cinéma qu’ils prennent pour une sorte de folie passagère. À la fin de la pièce, leur explosion de joie lorsqu’il parvient à les convaincre de partager son obsession met en colère le directeur du studio qui congédie Ah Shan. Celui-ci finit par partir seul pour faire des films ailleurs.

La lumière s’allume derrière la toile blanche de la moustiquaire, deux ombres apparaissent.

Une jeune fille : Hé, qu’est ce que tu fais par terre ?

Ah Shan : Mais tu es la vendeuse de raviolis ? Qu’est-ce que tu fais ici ?

Jeune fille : Moi... je joue dans un film.

La lumière s’éteint et se rallume, les deux personnages se sont rapprochés. La lumière s’éteint et se rallume de nouveau. Ils reviennent à leurs places.

Ah Shan : Quoi ? Un film ? Toi ? Dans un film ?

Jeune fille : Ben oui, regarde, on est bien sur un écran, non ? Mes vêtements, tu les trouves jolis ?

La lumière s’éteint et se rallume. Ils échangent leurs places.

Ah Shan : Sur un écran ? Non, ce n’est pas possible, je ne sais absolument rien faire et je ne sais pas jouer non plus. Le metteur en scène va être en colère... Je dois partir.

Jeune fille : Ne t’en vas pas ! Mais il n’y a pas de metteur en scène, c’est toi le metteur en scène.

La lumière s’éteint et se rallume. L’un contre l’autre.

Ah Shan (tout ému) : Je suis dans un rêve, non ?

La lumière s’éteint et se rallume. Ils se remettent à leurs places.

Jeune fille : Ça fait longtemps que tu ne viens plus manger de raviolis.

Ah Shan : Je suis très occupé en ce moment.

Jeune fille : Que fais-tu ?

Ah Shan ( sans réfléchir) : Je vais au cinéma.

Jeune fille : Au cinéma ? C’est si important que ça d’aller au cinéma ? Plus important que de venir me voir ?

Ah Shan : Qu’est-ce qui te fait croire que j’allais manger des raviolis pour te voir ?

Jeune fille : Je ne suis pas aveugle.

La lumière s’éteint et se rallume. Ils dansent.

Ah Shan : Je pensais que tu ne le saurais jamais... Je suis vraiment dans un rêve.

Jeune fille : Non, dans un film.

La lumière s’éteint et se rallume.

Jeune fille : Hé, tu n’as pas répondu à ma question ! Qu’est-ce qui est le plus important, le cinéma ou...

Ah Shan : Je ne sais pas... vraiment. Excuse-moi, en ce moment, je suis inquiet.

Jeune fille : Inquiet ?

Ah Shan : J’ai l’impression que je ne connais absolument rien. Surtout le cinéma. Je l’aime énormément, mais je n’y connais rien. Et j’ai l’impression que je vieillis.

Jeune fille : Mais tu es jeune !

Ah Shan : Tu ne peux pas comprendre. On prend très vite un coup de vieux en vivant ici.

Jeune fille : Ici ?

Ah Shan : Oui, ici.

Jeune fille : Mais, personne ne vieillit ici, nous sommes sur un écran.

Ah Shan : Écran ? Non, non, je parle de là où je vis. Viens, je vais te montrer.

Il la prend par la main, la lumière s’éteint.

La lumière se rallume.

Ah Shan : Regarde, c’est ici que j’habite. Dans une cave étouffante, sombre et humide où chantent et dansent de gros moustiques gourmands. Regarde ces vieux projecteurs déjà abandonnés comme des tas de ferraille, alors que personne n’a encore jamais essayé de les faire fonctionner. Je vais faire un essai avec toi : s’ils se rallument, alors...

Tout en parlant, il appuie sur les interrupteurs des projecteurs.

Jeune fille : Ah ! ça marche, ça marche !

Des rayons aux couleurs de l’arc en ciel jaillissent sur la scène.

Ah Shan : J’étais sûr qu’ils marcheraient ! Ah, j’ai oublié de te dire qu’ici il est interdit d’avoir un poste de radio. Donc : pas de musique.

Jeune fille : Pas de musique ? C’est incroyable ! « On peut vivre sans peinture, mais pas sans musique. »

Ah Shan : Comment, tu connais cette phrase ?

Jeune fille : Quoi ?

Ah Shan : « On peut vivre sans peinture, mais pas sans musique. », c’est comme « On peut vivre sans poésie, mais pas sans lecture. » Cette phrase, c’est d’un metteur en scène qui s’appelle... (Apercevant le poste de radio sur la table) Regarde.

Il le prend et une mélodie se propage.

" Tu es l’unique étoile de mon ciel bleu,

Ta splendeur rayonne comme un éclat... "

Ah Shan : Je me moque des autres ! La musique me redonne la jeunesse.

La jeune fille danse avec enthousiasme en suivant le rythme de la musique.

Ah Shan : Ici, l’air frais ne pénètre jamais. Mais essaie de sentir attentivement, est-ce que tu reconnais cette odeur ?

Elle s’arrête de danser et hume, puis dit non de tête.

Ah Shan : Respire bien profondément.

Jeune fille : Peut-être... Oui, il y a une drôle d’odeur.

Ah Shan : Ce n’est pas une drôle d’odeur, c’est un doux parfum. C’est grâce à moi, que ce cachot maudit est imprégné de douceur.

Jeune fille : Qu’est-ce que c’est, cette odeur ?

Ah Shan : La soupe instantanée à la sauce de haricots noirs.

Jeune fille : La soupe instantanée à la sauce de haricots noirs ? C’est pour ça que tu ne viens plus chez moi manger des raviolis ?

Ah Shan : Euh. .. ce n’est pas ce que je voulais dire.

Jeune fille : Est-ce que la soupe instantanée est meilleure que mes raviolis ? Ou alors c’est que mes raviolis ne sont pas bons ? Ou encore, c’est la fille du patron de l’épicerie qui te... Je commence à comprendre... C’est ça, hein, n’est-ce pas ? Bon, je vais demander à mon père de vendre uniquement des soupes instantanées à la sauce de haricots noirs, comme ça, je ne me fatiguerai plus à hacher de la viande, il suffira de faire bouillir de l’eau...

Ah Shan ( en colère) : Va goûter cette soupe, avant de te fâcher contre moi.

En la voyant triste, il se radoucit .

Ah Shan : C’est juste qu’en ce moment je suis fauché. Il me faudrait une vingtaine de raviolis pour me remplir la panse et ça coûterait 40 DT, alors qu’on peut avoir deux soupes plus un oeuf pour moins de 20 DT. Je n’ai pas beaucoup d’argent, mais je n’ai pas l’impression d’être pauvre. Jamais je ne me suis senti aussi joyeux et aussi riche que ces 15 derniers jours. Il me semble que je commence à comprendre ma raison d’être. J’ai vu plein de films ces temps-ci, aujourd’hui par exemple j’en ai vu quatre de suite, et chaque film est mieux que l’autre, chaque film me donne plus d’émotions et d’enthousiasme que le précédent. Bien sûr, celui que je préfère s’appelle... Tiens, pourquoi un trou de mémoire tout à coup ?... Tu sais , avant je n’ai jamais su ce que j’aimais vraiment, ce que j’aimerais apprendre ou faire. Je n’ai eu jamais ni souci, ni incertitude, ni joie, ni tristesse. Rien, absolument rien. Je ne ressentais que le vide en moi, c’est comme si je respirais mais ne vivais pas. Depuis peu, j’ai découvert le cinéma sans le savoir.

Jeune fille : Le cinéma ?

Ah Shan : J’allais déjà au cinéma avant, mais maintenant je découvre dans les films ce que je ressens. Je ne pourrais pas t’expliquer pourquoi ni comment, mais le cinéma est comme un porte-parole pour moi, il sait dire les senti:ments enfermés en moi et me donne l’espace de reprendre enfin mon souffle.

Il y a des choses inimaginables dans le cinéma, mais ce que j’aime surtout, c’est cette impression qu’une vie nourrie d’émotions soit pleine de charmes et qu’elle soit plus réelle que le réel.

Jeune fille : Et c’est comme ça que tu vas tous les jours au cinéma et que tu te retrouves sans un sou.

Ah Shan : Et c’est comme ça que je suis tombé amoureux de lui.

Traduit du chinois par Vincent Wang