Vacarme 32 / feuilletons

récit

le train (extraits) / 4

par

Panta Kalla : la Toute Belle, qui met ses complaisances aussi bien dans les faibles fruits des lions farouches que les tendres nourrissons de toutes les bêtes des champs.

En ce temps-là mon sommeil était souvent troublé par la visite de cette déesse qui aime à prendre l’apparence d’une chouette. Elle se perchait à l’extrémité du filet à bagages et me fixait d’un œil narquois — telle était du moins l’expression que je croyais identifier dans l’extraordinaire animation de ses yeux où se succédaient comme des vagues une multiplicité de lueurs effarantes. Il ne sert à rien de s’offusquer de la moquerie des dieux à notre égard. Comment pourrait-il en être autrement ?

Certaines nuits pourtant où mes yeux s’ouvraient brusquement pour tomber dans l’emprise des siens, réveil brutal comme si un fouet avait claqué en silence à mes oreilles, qu’un coup de semonce me précipite sur le champ de bataille affolant des pensées nocturnes, sommée de montrer mon vrai visage alors que la terreur s’était déjà emparée de mon cœur, certaines nuits j’aurais donné n’importe quoi pour la fuir, rebrousser chemin dans le sommeil, fût-il hanté de cauchemars, tout plutôt que cette veille absurde, ces yeux comme des toupies qui dévoraient les miens. Mon réveil provoquait des réactions en chaîne, au loin un bébé commençait à pleurer, des pas se précipitaient dans le couloir, quelqu’un dans le compartiment se levait et sortait faire une virée somnambule, derrière une cloison un couple criait de colère, jetait des objets lourds sur le sol. Pourquoi étais-je terrorisée ? Pourquoi venir me réveiller puis me laisser là, les mâchoires et les tempes douloureuses comme si me poussaient des dents et des cornes dures et que les os de mon visage pour cette métamorphose se réduisaient en farine ? Tout changement, si ardemment que je le désirais, me causait une grande épouvante, et chaque fois je m’y laissais pour morte.

Il était pourtant injuste de récriminer car je me souvenais d’avoir élu, fillette, la vierge intelligente, casquée et emmitouflée dans sa peau de chèvre : sur son casque, sur son bouclier, elle faisait étinceler une lumière infatigable. Chaque dieu est blessant de toutes façons, il s’agit de le fréquenter de loin, de ne jamais s’approcher, d’apprendre de loin ses vertus, par une observation soutenue.

Ainsi celle-ci, parce que c’est une brutale malgré sa merveilleuse intelligence, au début de sa vie par mégarde, en jouant, dit-on, a tué son amie d’enfance. Avec un javelot, un disque, une épée, que sais-je, qu’elle n’a su maîtriser. Ce lui fut un tel chagrin, et un tel effroi d’apprendre de quoi elle était capable si elle n’était pas sans cesse vigilante à l’égard de toutes les manifestations de sa puissance, que depuis elle a multiplié les précautions et s’est faite bienveillante, ce qu’elle ignorait dans ses commencements. Comment en eût-il été autrement ? Fille de son père, joyau d’une maison souveraine, tôt dressée au maniement des armes et aux tournois de l’esprit, elle fut prédisposée dès l’enfance aux amitiés électives et aux châtiments cruels (elle se réjouissait de jeter un voile sur les esprits qu’elle jugeait faibles, et qu’elle dévoyait sans leur laisser la moindre chance). Ce meurtre involontaire fut je le crois une bonne chose, pour nous tout au moins, car il a brisé dans une certaine mesure son tempérament. Aurait-elle par exemple accordé le don de prophétie à un jeune homme pour le dédommager d’avoir brûlé ses yeux (car il l’avait aperçue toute nue) ? Elle s’est laissée fléchir par les prières de la mère du jeune homme, ce qui est remarquable car elle n’a pas beaucoup de considération pour les mères, et quant à sa haine pour les hommes qui pourraient avoir l’occasion de la désirer, ce n’est même pas la peine de l’évoquer. Ces deux points sont les insipides ingrédients du lait fatal qu’elle fait boire aux petites filles qui ont choisi de devenir chèvres. Il faut connaître les puissants antidotes contenus dans le même breuvage, afin de se développer avec la plus grande souplesse possible ; essences rares et merveilleuses, qui vous accorderont les plus grands bénéfices.

Quant à la mort dont je commençai alors à me souvenir, ce fut celle de bêtes dans une campagne cruelle. Celle des bêtes que l’on mangeait ne se donnait pas sans une certaine gravité, me semblait-il, que l’on retrouverait au moment de se mettre à table, tandis que celle des chiens ou des chats par exemple avait lieu dans la plus grande indifférence (on négligeait d’abréger des souffrances, on n’achevait pas de tuer, dans le cas des animaux les plus dérisoires, comme les chatons nouveaux-nés jetés tout vifs aux ordures). Lorsque l’on tuait ces inutiles, c’était au mieux avec désinvolture, au pire avec jubilation, en ricanant de la torture infligée — on ne se serait jamais amusé avec un bœuf ou un cochon ! Mais l’on pouvait bien assassiner une renarde en lui brisant l’échine d’un coup de pied.

Je me rappelais que l’on avait aussi tué par vengeance. Deux jeunes chevaux s’étant échappés avec panache Dieu sait d’où et dans leur fugue joyeuse ne se quittant plus furent abattus à la chevrotine par les fils d’un voisin jaloux qui ne possédait qu’une mule, mais à défaut d’élevage avait dressé sa progéniture.

C’était un pays abrupt, couvert d’ombre et d’épaisse forêt, dont les arbres les uns après les autres contractaient une maladie fatale.

Me revint alors l’éclat surnaturel et verdâtre de deux yeux luisant de plus en plus faiblement, loin au dessous de moi comme dans une faille. Ce fut par son épuisement même, sa lente extinction, que cette lueur me devint intelligible et d’un coup dévoila toute la scène. Fauchée sur la route une chatte encore vivante fut jetée dans un fossé en contrebas, son flanc ouvert laissant voir la grappe de ses petits qui mouraient en même temps qu’elle.

Les contrôleurs sont pour moi des anges, certains en ont la douceur. Gardiens de notre pauvre domicile jeté dans la nuit à cette allure démesurée qui vous donne parfois envie de hurler votre infortune, ils accomplissent diligemment leurs multiples tâches, ne se dérobent jamais. Dois-je dire que cependant certains les haïssent ? Les accusent de tous les maux, voire en sont jaloux. Ce qu’on leur reproche le plus fréquemment je crois est leur mutisme : ils ne répondent jamais aux questions des voyageurs soudain exaspérés par l’obscurité de notre condition, ils semblent même devenir aussitôt sourds. J’en ai vu qui les sommaient de dire quelque chose sur-le-champ en hurlant des menaces et en gesticulant — cela n’avait pas le moindre effet. Ils répondent pourtant obligeamment aux demandes qu’ils sont en mesure de satisfaire — changement de compartiment ou de voiture, amélioration de la température, ampoule cassée, couverture égarée, heures des repas à modifier, etc., etc. Ils n’aiment pas se mêler des bisbilles entre les voyageurs, mais ils sont capables d’intervenir fermement lorsqu’une querelle menace de dégénérer. Ils sont au fond indifférents à nos passions.

Nous les reconnaissons difficilement car on a rarement affaire au même, par la grâce d’un mystérieux roulement ils se renouvellent sans cesse, semblent inépuisables. Je me demandai un jour si ce n’était pas nous qui étions incapables de les distinguer, si voyant à chaque fois la même personne nous nous obstinions à ne jamais la reconnaître. L’uniforme, la différence de condition entre eux et nous n’y sont pas pour rien. Je fis effort pendant quelque temps pour inscrire leurs traits dans ma mémoire, observer leurs gestes et leurs façons de parler avec une attention extraordinaire. Il ne suffisait pas en effet de rappeler à l’un d’entre eux un détail de la veille pour en quelque sorte le piéger — s’il s’en souvient, c’est qu’il s’agit du même — car ils sont ce qu’il faut bien appeler omniscients. Chacun sait en permanence ce qui survient à tout moment en tout lieu de la voiture. Voilà ce qui constitue peut-être bien un des griefs majeurs des voyageurs à leur égard... Ils nous espionnent !, hurlent certains dans des accès de rage. Pourtant si l’on fait attention on s’aperçoit bientôt que cette étrange connaissance ne concerne que les petits événements tombant si l’on peut dire sous leur jurisprudence, ou du moins que seul ce savoir les mobilise. Jamais l’un d’eux ne s’est servi de sa connaissance de nos petits secrets — si toutefois elle existe — pour intervenir d’une manière ou d’une autre sur notre vie. Je l’ai dit : nos passions leur sont étrangères.

Parfois des voyageurs réussissent à monter des sortes de syndicats dirigés contre eux, mais ces mouvements finissent par s’épuiser d’eux-mêmes, faute de véritables récriminations et parce que les contrôleurs semblent ne pas même s’en apercevoir. On s’en lasse et tout le monde finit par en oublier quelles en furent les intentions premières.

Mes observations ne menèrent à rien. C’est-à-dire, concernant l’identification d’un individu, elles furent décevantes : malgré tous mes efforts, je ne pus jamais avoir de certitude absolue quant à l’identité d’un contrôleur d’une fois sur l’autre. Quelque chose se brouillait, flottait imperceptiblement, demeurait indéfini. Mais alors je compris que c’était la notion de personne telle que nous nous la prêtions mutuellement qui s’avérait ici inefficace. Les contrôleurs n’étaient pas des personnes comme nous. C’est autrement qu’ils se distinguaient les uns des autres. J’avais effleuré là un profond mystère.

Peu à peu j’acquis la conviction qu’ils attendaient quelque chose de nous.

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Publiée dans Vacarme 32, , pp. 112-113.