table ronde

esprit critique

Rosalind Bell, Nahida Fouzar, Félix Legrand, Déva Nhan et Christopher Seder étaient en classe de Seconde l’année dernière à Louis Aragon [1]. À la fin du mois de janvier, ils sont entrés dans le mouvement de contestation de la loi Fillon, ont participé aux premières manifestations lycéennes et découvert les principes de l’autogestion et le fonctionnement des AG. Le 21 mai 2005, à la veille des conseils de classe du troisième trimestre, ils sont revenus ensemble sur leur mobilisation, l’inscrivant dans leur histoire personnelle et mêlant leurs souvenirs et leurs voix quand il s’est agi pour chacun de raconter le moment qu’il a préféré.

1. instantanés

Félix. Lycée Louis Aragon, mardi 22 mars

F. C’est la première nuit d’occupation du lycée. Les manifs ne servaient plus à rien : on s’y faisait taper dessus, et la police annonçait des chiffres dérisoires. On avait tenté d’organiser une grève, mais elle n’avait pas bien marché. Soit on retournait en cours, soit on se mettait vraiment au travail. À l’époque Sophie Germain était occupé, on allait faire pareil.On est allé au CDI, on a imprimé la loi, on l’a lue en en détails. Et on a fait savoir dans les autres lycées qu’une occupation se préparait.

C. Le soir dit, on se retrouve à huit ou neuf seulement dans la cour.

F. Et tout d’un coup il y a une vision de lumière : les gens du LAP (Lycée Autogéré de Paris) arrivent pour nous aider ! Les portes étaient fermées, ils ont commencé à escalader les grilles, face à la proviseure.

C. Très vite, les policiers arrivent. On se réfugie dans un escalier.

F. C’était un endroit d’où nous pouvions aller partout : idéal pour négocier ! Une parent d’élève obtient que la proviseure nous laisse passer la nuit dans le gymnase. Ce qui a suivi était magnifique. Notre AG a duré pratiquement toute la nuit. Il y avait des étudiants de la Sorbonne et des élèves d’autres lycées. On a parlé de la loi, et plus généralement d’éducation. Et on a décidé à l’unanimité de continuer l’occupation. L’idée est venue d’ouvrir des ateliers avec les profs qui le voudraient. Des étudiants proposaient de nous faire cours. On imaginait des moyens pour que les élèves de Terminale puissent préparer leur bac pendant le temps des occupations. On se disait qu’il ne s’agissait pas de protester pour obtenir un meilleur système éducatif : il fallait l’inventer sur place. Et dès le lendemain, les profs nous rejoindraient...

D. Mais le lendemain matin, l’administration fermait le lycée.

Rosalind et Nahida. Lycée Louis Aragon, vendredi 25 mars

R. Nous avions déjà été expulsés une première fois, le jour même où la loi Fillon a été définitivement adoptée.

F. Un CA avait été organisé. Christopher et moi nous représentions le mouvement. La proviseure nous avait pris de court : nous avions accepté de libérer le gymnase après l’AG du vendredi.

D. Mais vous aviez obtenu qu’il n’y ait pas de cours pendant l’AG, alors on l’a fait durer toute la journée. Il y avait presque tous les élèves du lycée, c’était très tendu.

C. Ceux qui sont restés jusqu’à la fin ont décidé qu’on ne rendrait pas le gymnase.

N. Et à 21h30, les CRS débarquent.

D. Nous nous sommes accrochés les uns aux autres, avec les bras, avec les jambes, nous étions tout emmêlés. Ils ont mis une demi-heure à nous évacuer.

R. L’ambiance était impressionnante. On était hautement pacifiques, on criait juste des slogans. Eux étaient ridicules, et je crois qu’ils le sentaient eux-mêmes.

N. J’ai été blessée, je me suis retrouvée à l’hôpital. J’en voulais à la société tout entière.

C. C’était le dernier soir avant le week-end de Pâques. Dans la journée, nous avions convenu d’un rendez-vous. Nous voilà donc, à une centaine, à discuter dans une cour d’immeuble. Et nous décidons de retourner occuper. On était très fatigués, on avait très peur et on était excités.

R. Pour les autres occupations, on était dans le lycée parce qu’on avait le droit d’y être, et on y restait. Là, on entrait par effraction.

F. Nous savions bien que cette occupation la nuit ne servait pas à grand-chose. Mais c’était notre revanche, contre la proviseure, contre la police ; il était impossible d’aller dormir chez soi. On a pu rentrer sans être embêtés. On n’a accepté de sortir qu’à 5h du matin. Mais, à partir du mardi suivant, on a occupé quasiment nuit et jour pendant deux semaines.

Déva. Lycée Montaigne, lundi 11 avril

F. Un soir, on a organisé une immense AG à Aragon avec tous les autres lycées. À l’époque, le mouvement était un vrai bordel. Il y avait des blocages ici ou là, des manifs sauvages organisées par on ne sait qui. On décide donc de prendre un lycée et d’en faire le QG des établissements occupés. Et on choisit Montaigne, parce que c’est au centre de Paris, que le mouvement y est fort et qu’il est facile d’y entrer.

R. L’idée, c’était de recentraliser le mouvement.

F. On se retrouve à 7h30 du matin. Il y avait une dizaine de policiers à l’entrée. On était plus nombreux qu’eux, on force, on rentre tous. On prend des tables et des chaises et on fait des barricades immenses. Finalement, les policiers passent par une fenêtre du toit. Ils commencent par nous jeter des gaz lacrymogènes. On pleure. On se réfugie dans une salle de classe, ils enfoncent la porte, nous donnent quelques coups de matraque, et on sort les mains sur la tête. D’autres sont restés sur le toit. Les CRS n’ont pas le droit de charger sur un toit. Alors on leur lance tout ce qu’on a sous la main. Ils nous jettent des lacrymos, on leur jette nos cahiers. Et quand on n’a plus rien à lancer, on va chercher des fleurs dans le jardin du Luxembourg. On les met sur leurs casques, ils sont comme des cons. Je trouvais ça marrant.

D. J’étais sur le toit. Il y avait ceux qui voulaient partir et ceux qui préféraient rester. Mais on avait faim. C’était un siège, les CRS mangeaient devant nous. Un CRS sympa nous a balancé des clémentines. Finalement, on a décidé de redescendre.

Christopher. Annexe du ministère de l’Éducation nationale, mercredi 20 avril

C. Seuls trois organisateurs de la Coordination savaient où nous allions. Ils nous ont répartis en trois groupes. Le premier devait aller au ministère, mais une rangée de flics nous y attendait. Nous avons donc repris le métro jusqu’à l’annexe. Là, certains ont escaladé la grille pour l’ouvrir aux autres. Le deuxième groupe est arrivé et a pu entrer, le troisième a été bloqué. À l’intérieur, il y avait très peu d’employés mais ils nous étaient plutôt favorables, même si les policiers laissaient croire le contraire en les protégeant avec leurs boucliers quand ils sont sortis, comme s’ils avaient été des otages. À l’intérieur, scénario classique : blocage de la porte d’entrée défoncée par les CRS, course-poursuite dans les escaliers, occupation du toit.

F. On est restés six heures là haut. On a fait monter de la nourriture par un panier et une petite corde que nous avions fabriquée avec nos écharpes.

C. Les CRS nous disaient : « Descendez, vous resterez deux-trois heures au poste. » Finalement, tout le monde a été embarqué, envoyé dans différents commissariats, et placé en garde à vue.

D. J’étais rentrée chez moi. J’ai fait le contact avec les parents. Ils sont allés dans les commissariats, mais on leur a dit que leurs enfants étaient gardés à vue.

F. Au commissariat, c’est un peu con, mais je ne pensais qu’à m’échapper. Il faisait chaud. Je me disais : ils ont arrêté 200 personnes, c’est un peu chaud de nous faire tous comparaître. Même les flics paraissaient étonnés.

2. le sens du mouvement

contre la loi

R. Le problème de cette loi, c’est — plus généralement — le problème de la politique de l’éducation dans ce pays. La loi Fillon a été faite pour faire des économies. Mais on ne peut pas faire d’économies sur l’éducation. Si on prend le « socle commun de connaissances », c’est vraiment un recul : plutôt que d’essayer d’entraîner les gens vers le haut, on harmonise vers le bas. Même si c’est vrai que, si j’avais à écrire une réforme, je crois que je proposerais moins d’heures de cours...

F. C’est discutable, qu’est-ce qu’on supprime ?

R. Un exemple qui montre qu’il faudrait plus de moyens : ce qui me dérange le plus, c’est le nombre d’élèves par classe ; aucun travail individuel n’est possible.

D. D’ailleurs, ils ont supprimé les TPE (Travaux personnels encadrés) au bac, alors que c’est justement un travail plus individuel. Dans la loi, je suis aussi contre le contrôle continu au bac. Il faut que l’examen reste national pour que tout le monde soit au même rang.

F. Avec le contrôle continu, les critères seront différents selon les lycées : les bons lycées parisiens auront un bac valorisant, les lycées de banlieue un bac pourri. En arrivant à l’Université, on ne dira plus « j’ai mon bac », mais « j’ai mon bac à Henri IV » ou « j’ai mon bac à Bobigny ».

R. Déjà que la réputation de Louis Aragon est pourrie, cela ne sert à rien d’empirer les choses.

C. Cette loi est minable, alors que l’Éducation Nationale a besoin d’une réforme grandiose. Quand M. Fillon dit que la première mission de l’Éducation est le développement des connaissances et de l’esprit critique, il ne fait tout simplement rien pour.

R. C’est tout de même ironique qu’ils parlent d’esprit critique. Ils nous ont bafoués chaque fois qu’on a cherché à s’exprimer ! Mais c’est le mouvement qui a développé notre esprit critique !

après la loi

F. On nous a souvent dit : « la loi est votée, ce n’est pas civique de la combattre. » Mais moi, je n’ai pas voté cette loi, et on ne m’a pas demandé mon opinion, alors que c’est à moi qu’elle va s’appliquer. Une révolte, un mouvement de grève, cela se fait au nom de principes. Qu’on se batte contre un projet de loi ou contre une loi n’y change pas grand chose : nous voulons que les lycéens soient consultés pour ce qui les concerne.

R. Alors qu’il y avait un mouvement pour dire qu’on n’était pas d’accord, la loi a été adoptée comme s’il ne se passait rien, et en procédure d’urgence. On ne peut pas vraiment parler de démocratie...

C. On n’arrête pas de demander aux élèves de faire des choix pour leur avenir. On veut que nous construisions notre vie, mais on ne nous demande jamais notre avis sur comment on peut le faire.

R.À partir des occupations, le mouvement a débouché sur quelque chose de plus profond : les ateliers que nous avons organisés, c’était pour changer les mentalités sur l’Éducation. Il se passait tellement de choses qu’on ne pouvait plus être arrêtés par l’adoption de la loi : c’était au-delà de la loi.

autogestion

F. Nous sommes pour l’autogestion des lycées. On nous dit souvent : « attention, le LAP n’a que 30% de réussite au bac. » Mais ce n’est pas lié à l’autogestion : c’est parce que tous ceux qui ne sont acceptés ailleurs s’y retrouvent. Quand on a 22 ans et qu’on veut aller en Seconde, on va au LAP.

N. Il y a aussi ceux qui y vont par conviction ; ceux, par exemple, qui assistent aux cours en choisissant de ne pas passer le bac à la fin de l’année.

C. Le LAP, c’est à la fois un idéal éducatif et un bouche-trou du système. Beaucoup de ceux qui y viennent n’arrivent pas à se plier au système. Ce qui ne veut pas dire qu’ils soient mauvais.

F. Ils ont de bien meilleures notes à l’oral qu’à l’écrit. Cela se comprend, ils sont mobilisés en permanence et font des AG tout le temps : il vaut mieux savoir bien parler pour se faire entendre.

C. On les admirait d’ailleurs un peu : ils savaient mener une AG alors qu’on n’y connaissait rien.

N. J’ai beaucoup appris d’eux. Ce n’est pas facile de capter l’attention en public ! Il faut rester calme, savoir se faire respecter.

R. Au départ, quand j’avais une idée, je la communiquais à l’un d’entre vous, mais je craignais de prendre la parole en public. Aujourd’hui, je n’ai plus peur, même quand je n’ai pas la même opinion que les autres. J’ai appris cela du mouvement.

choses concrètes

F. Au fur et à mesure du mouvement, on s’est mis à demander des choses très concrètes, comme une salle pour les élèves. On n’allait pas lui demander à la proviseure le retrait de la loi Fillon !

C. Une pensée générale très idéaliste demande forcément des choses très concrètes.

R. Depuis le début, on discutait de ce que les occupations allaient nous permettre de faire. Au bout d’un moment, on s’est rendu compte qu’on n’allait pas pouvoir occuper jusqu’à la fin de notre vie. Avoir une salle, c’était un moyen de continuer ce qu’on avait commencé pendant les occupations.

C. Nous avons gagné, nous avons notre salle, et elle est autogérée. Dans la charte que nous avons écrite, le mot figure dans le préambule. La proviseure considère que c’est « inacceptable ».

à suivre

F. Tout au long du mouvement, je me suis demandé si c’était déjà la fin : quand il y a eu les violences dans les manifs et qu’on n’imaginait pas encore qu’il pouvait y avoir d’autres modes d’action ; ou quand il n’y avait personne pour occuper, et qu’il fallait bien aller en cours parce qu’on ne voulait pas redoubler.

R. C’est vrai qu’on n’est plus dans le même élan. Mais ce n’est pas une raison pour arrêter de travailler : il s’agit de faire changer les mentalités, le mouvement ne peut pas être fini.

C. Il faut maintenant penser à la rentrée, quand on fera concrètement l’expérience de la réforme.

R. En tout cas, on a fait bouger pas mal de choses, à commencer par nous. Des choses qui paraissaient normales semblent moins simples aujourd’hui.

F. Et on a fait chier le gouvernement ! Même s’il ne cède pas, parce qu’il est têtu, il le paiera peut-être aux prochaines élections.

3. les têtes du mouvement

coordination

C. La Coordination qui a animé le mouvement est née du mouvement. Les médias ont voulu y voir le retour des CAL (Comités d’action lycéens) de 68, mais ce n’était pas tout à fait juste. Il s’agissait de ne pas avoir à choisir entre un syndicat et un autre. Les querelles entre la FIDL et l’UNL pour être à la tête des manifs n’intéressaient personne.

N. Au début, l’idée de la Coord’, c’était de réunir tout le monde : elle était donc supposée « neutre ». Mais cela n’a pas duré.

C. Je me rappelle une AG début février. Il y avait à la tribune des indépendants, quatre JCR, deux de la FIDL et un de l’UNL : Coralie Caron, de la FIDL, s’est à peine présentée qu’elle a été huée. Les syndicats ont donc quitté la Coord’, et ont accusé la Coord’ d’être manipulée par les communistes révolutionnaires. Les plus radicaux ont donc rejoint la Coord’, les plus modérés les syndicats. Mais cette distinction n’a pas duré non plus : les syndicats ont fini par être rejetés par à peu près tout le monde.

F. J’avais été énervé que la FIDL se fasse huer. Et comme la Coord’ ne voulait pas organiser de service d’ordre alors qu’on se faisait taper dessus dans les manifestations, je me suis un peu rapproché de la FIDL : je voulais savoir si on pouvait mettre en place une sécurité commune. Au début, je les ai trouvés plutôt sympas. Mais franchement, ils ne font pas grand chose...

N. On a beaucoup vu Constance Blanchard, la présidente de l’UNL, à la télévision ou dans les journaux...

F. ... mais on ne l’a pas vue crier des crier des slogans ni distribuer les tracts. Bien sûr, elle a été élue par les adhérents de l’UNL ; mais ils sont 1500 et ne représentent rien.

R. Peu de lycéens font partie d’un syndicat, parce qu’en temps ordinaire cela ne paraît pas très utile. Au début du mouvement, on ne voyait donc pas l’intérêt de s’inscrire à l’UNL ou la FIDL. Ce qui comptait, c’était les raisons pour lesquelles nous étions mobilisés.

C. C’est pourquoi, dès les premières manifestations, je suis allé aux AG de la Coordination. J’ai été élu au comité de la Coord’, avec une quinzaine d’autres personnes. En théorie, ce comité avait un rôle purement exécutif : organiser l’AG, qui rassemblait les représentants de tous les lycées (y compris des lycées de province, dont on payait les billets de train en faisant la quête dans les manifs) et exécuter les décisions qui y étaient prises. Mais, au fil du mouvement, il lui a été reproché d’être un peu manipulateur.

porte-parole

R. Je ne crois pas qu’il y ait eu d’abus de pouvoir à Louis Aragon. C’est vrai que certains parlent plus que d’autres. Mais c’est qu’ils parlent bien, et que les autres les y incitent. Et puis cela demande du courage : ceux qui parlent moins sont parfois ceux qui craignent l’administration.

F. Dès le départ, il était clair qu’aucune vraie décision ne pouvait être prise sans l’accord majoritaire de l’AG.

R. Il faut rappeler que certaines AG ont mal tourné parce qu’un gars qu’on n’avait jamais vu monopolisait la parole jusqu’à ce qu’une majorité se dégage pour ce qu’il avait proposé sans que cela ait aucun sens. Nous avons fini par reconnaître qu’il pouvait être intéressant d’avoir des représentants : pendant les occupations, il en fallait pour parlementer avec l’administration. Nous en élisions chaque jour.

F. C’étaient toujours les mêmes.

R.Oui, mais nous avons toute de même respecté ce principe.

C. L’administration aurait préféré qu’il y ait des détenteurs du pouvoir. Ils s’énervaient quand on leur disait : nous sommes mandatés pour communiquer une décision collective, nous ne sommes pas en mesure de négocier. À chaque proposition, on retournait voir l’AG. Nous étions des portes-parole, pas des décisionnaires.

N. C’était essentiel qu’il n’y ait pas de leaders, juste des médiateurs, des gens qui font passer l’information.

représentants

R. Au début de l’occupation, la proviseure ne considérait pas comme « légitimes » les membres du mouvement et refusait qu’ils soient représentés dans les réunions autrement que par les délégués élèves du Conseil d’Administration.

N. C’est là que j’ai compris qu’ils avaient plus de poids que je ne croyais. Nous devrions nous faire élire l’année prochaine...

F. Ils avaient été élus à l’arrach’ au tout début de l’année. J’étais nouveau au lycée, je ne les connaissais même pas. En tout cas, ils n’étaient pas vraiment dans le mouvement.

N. Ils étaient même contre.

R. C’est faux ; l’un d’eux a même dormi une nuit avec nous. Mais ils n’y étaient pas très investis.

F. Après l’évacuation, ils ont quand même refusé de commencer le CA tant que nous n’y étions pas. Ils étaient choqués, ils gueulaient contre la proviseure.

R. On a beaucoup dit qu’ils s’étaient rangés du côté de l’administration, mais je ne dirais pas cela. Ils ont seulement d’autres techniques que les nôtres pour obtenir des choses. Et peut-être aussi plus de tact.

C. C’est plus tard qu’il y a eu des embrouilles. Les LAPiens ne se sentaient pas représentés par les délégués des élèves, vu qu’ils n’étaient même pas de Louis Aragon.

R. Certains voulaient faire partie des délégations qui représentaient le mouvement auprès de l’administration. J’étais contre, comme une majorité de lycéens de Louis Aragon.

4. confrontations

l’administration

C. C’est contre la loi que nous nous sommes mobilisés, nous attendions seulement que l’administration témoigne au rectorat de notre mouvement de résistance. Nous n’avions pas imaginé qu’elle se dresserait contre nous comme elle l’a fait.

R. Nous sommes toujours restés extrêmement polis avec elle. Mais la proviseure s’est braquée depuis le début.

C. Cela a commencé avec la grande manifestation du 15 février, qui a mobilisé 350 lycéens de Louis Aragon. La proviseure a décidé, de manière assez idiote, qu’elle ne pouvait pas nous autoriser à sortir. Elle disait qu’elle avait une consigne du rectorat, ce qui est d’ailleurs peut-être vrai. Mais à Louis Aragon, les grilles sont faciles à franchir.

R. À l’époque, il fallait oser devant la proviseure.

C. C’était très impressionnant. Tout le monde s’est mis à sauter. Nous étions lycéens, nous allions manifester contre la loi, elle voulait nous en empêcher, elle était méchante, c’était la révolution...

F. Plus tard, elle nous a dit : « à cause de vous, escalader la grille est devenu banal. »

C. La situation s’est vraiment tendue avec l’évacuation.

F. La veille, elle avait insisté pour que les profs sortent : c’était trop risqué de laisser des profs toute une nuit avec des jeunes de quinze ans ! Et à 6 heures du matin, les portes s’ouvrent : Police nationale !

N. La proviseure et la proviseure-adjointe étaient restées en bas de l’escalier. Les CRS nous encerclaient, nous étions confrontés à eux sans intermédiaires.

R. Elle aurait pu savoir que c’est un peu flippant de se réveiller avec un mur de CRS devant soi. On sortait du sommeil, toutes nos affaires étaient éparpillées, tout le monde avait envie d’aller aux toilettes, c’était la panique.

D. C’est qu’elle nous prend pour des moins que rien. Elle nous manque de respect.

F. Un jour, elle ouvre les portes du gymnase occupé et dit, avec une voix très snob : « Alors c’est ça la lutte des classes ? ». Elle nous prend pour des petits rebelles adolescents qui ne savent pas pour quoi ils se battent et qui sont manipulés.

D. Avec l’approche des conseils de classe, on peut craindre que l’administration prenne sa revanche sur le mouvement.

F. Nous avons obtenu des garanties, nous ne serons pas sanctionnés pour nos absences. Mais il y a toujours le risque du redoublement...

les enseignants

F. Pour moi, le mouvement a commencé avec la manifestation des profs, le 20 janvier. D’une certaine manière, nous avons pris le relais. Parce qu’à part quelques uns, on ne peut pas vraiment dire qu’ils aient été très présents. La première nuit d’occupation, on avait parlé de travailler avec eux. Le lendemain, ils débattaient pour savoir s’ils soutenaient ou non notre mouvement ! C’était un peu énervant.

C. Mais ils nous ont invités à un pique-nique le soir même.

D. C’était convivial, ils avaient fait les courses, on pouvait s’adresser à eux autrement qu’en cours. On ne pensait plus qu’untel était prof, parent, CPE ou élève.

F. Après le pique-nique, notre AG a commencé. C’est là qu’on les a trouvés un peu mous. On a mis une heure à les ramener dans le gymnase. Ils disaient « oui, oui, on mange... ». Et quand ils ont fini par venir ils discutaient entre eux, ils ne respectaient pas les tours de parole, alors qu’on s’était donné des règles très strictes. Et ils étaient debout alors qu’on était assis.

les élèves

F. Au début, on tractait au lycée tous les matins. Quand il y avait une manif, on passait dans les classes, on mettait la pression.

C. Il y a eu deux ou trois manifestations où nous avons réussi à mobiliser plusieurs centaines de personnes.

F. Mais cela s’est tassé après les violences de la manif du 8 mars. Je pensais qu’on allait former un vrai service d’ordre et repartir le matin même. Mais tout le monde est allé en cours.

C. La semaine suivante, nous avons lancé la grève. On a fait une AG, tout le monde était pour la grève. Mais à la fin de la semaine nous n’étions plus que quinze grévistes, pour un lycée de 1064 élèves !

R. Tout le monde se moquait de vous. Une grève, cela doit avoir un impact ; mais vous n’avez rien fait d’autre que de ne pas aller en cours. Avec l’idée de l’occupation, non seulement on va en cours, mais en plus on fait des heures sup’ dans le bahut. C’est vrai, l’occupation est vite devenue une grève, mais ce n’est pas ce que nous voulions : les premiers jours, nous nous sommes battus pour avoir cours, c’est l’administration qui n’a jamais voulu ouvrir les grilles.

F. Quand on a commencé l’occupation, on s’est moins moqué de nous. Là, on a pas mal impressionné les autres.

D. Il s’est remis à y avoir du monde en AG. Mais il y avait beaucoup de je-m’en-foutistes, qui votaient la grève ou l’occupation et qu’on ne revoyait plus.

R. Deux ou trois élèves de classes prépas sont venus nous dire qu’ils représentaient les autres et qu’on avait leur soutien.

F. Mais il y a eu aussi des anti-grévistes, ceux qui disent « arrêtez, on veut aller en cours ». C’étaient surtout des Terminales. Ils nous reprochaient la fermeture du lycée. On répondait que c’était la proviseure qui avait fermé le lycée, pas nous. Mais ils étaient minoritaires, en tout cas à Louis Aragon. Pas sur TF1, bien sûr : là, on ne voyait qu’eux.

5. autoportraits

Familles

R. Dans ma famille, il y a une tradition politique. Mais ma mère ne m’emmenait pas aux manifs : elle disait que je ne saurais pas courir assez vite. Je ne fais partie d’aucun groupe en particulier. J’ai commencé à m’intéresser à la politique avec les présidentielles de 2002, avant même les résultats du premier tour. On lisait les tracts, on se demandait pour qui on aurait voté si on l’avait pu. J’ai voulais aussi pouvoir contredire une amie avec laquelle je ne suis pas d’accord politiquement. Et comme on avait une autre amie dont le but dans la vie est de n’avoir rien à faire avec la politique, on s’est informé pour l’obliger à se tenir au courant de ce qui se passait. Au passage, on a appris des tas de choses.

C. Ma mère est américaine, et elle est très anti-Bush, j’ai été immédiatement embrigadé. Je savais que mes parents étaient de gauche, j’imaginais que je l’étais moi aussi, et quand j’ai su un peu mieux ce que la gauche défendait, je me suis dit qu’en effet j’étais de gauche. En Cinquième, j’étais dans un lycée privé, « évidemment » de droite. J’avais un trip avec un ami : on se disait qu’on était les deux seuls collégiens de gauche, alors on lançait des débats politiques. Mais, pour mes parents, j’étais interdit de manifestation : j’étais un petit collégien, ils avaient peur pour moi.

N. Moi non plus, je n’avais pas le droit. Ma mère n’est pas du tout politisée. Elle m’a toujours dit : « laisse les autres faire, occupe-toi d’abord de tes études. » Pourtant, je m’intéressais à la politique avant le mouvement. Je suis dans le mouvement des femmes, je suis pacifiste. Quand j’ai commencé à lire la loi Fillon, je ne l’ai pas comprise toute seule. J’ai des amis au magazine Regards, ils m’ont aidée à la déchiffrer. Je suis allée aux grosses manifs, même si c’est seulement fin mars, au moment de la première occupation, que je ne me suis intéressée à ce qui se passait à Louis Aragon. Cela a créé un conflit avec ma mère : je lui ai dit que cela me concernait directement, que je devais participer au mouvement. Et je le paye assez cher...

F. Je n’ai jamais été interdit de manif. Quand j’avais trois ans, ma mère était un peu impliquée dans le mouvement des sans-papiers. J’allais aux occupations, j’adorais leurs manifestations, les djembés, la bouffe africaine. Et puis je suis parti vivre aux États-Unis. j’ai manifesté contre la guerre en Irak, contre Bush, j’ai participé à différents groupes dans différentes villes. Je suis rentré en France cette année. Quand le mouvement s’est déclenché, j’étais content, je m’y retrouvais...

D. Je n’avais jamais fait partie d’aucun mouvement, et, dès qu’on parlait politique autour de moi, je m’en allais. Les choses ont changé : j’écoute ce qui se dit des mobilisations, je m’informe. Mais ma mère n’est au courant de rien. Mon père était général dans l’armée française, elle ne veut pas que je m’implique dans la politique, même si elle n’a rien contre le mouvement lycéen. C’est pour cela qu’il fallait éviter de me faire arrêter lors des actions de ces derniers mois. Si elle savait, elle me tuerait... Les parents, cela fait quand même beaucoup plus peur que les flics !

R. Ma mère est à la FCPE, c’aurait été difficile de lui cacher quoi que ce soit. Mes parents me font confiance, ils me demandaient juste au début de leur dire où j’allais. Pendant le mouvement, ma mère a fait le lien avec les autres parents. Aujourd’hui, mes conversations avec elle se résument un peu à la mobilisation lycéenne. Elle est à toutes les réunions du comité de soutien, elle passe sa vie au téléphone pour faire circuler les informations. C’est devenu fatigant.

F. Ma mère a soutenu le mouvement, mais, avec moi, elle n’avait pas trop le choix. Pendant un mois, je ne l’ai pas vue du tout. Pour rigoler, je voulais lui écrire une carte postale ! Je l’appelais peu, puisque mon mobile n’avait plus de batterie, et que je n’avais plus de forfait. Cela l’énervait que je donne si peu de nouvelles. Quand je suis rentré à la maison, elle m’a dit : « ah ! tu as grandi ! ». Mon père, lui, vit aux États-Unis. Après la garde à vue, il m’a appelé pour m’engueuler, mais c’était symbolique, ce n’était pas crédible, cela se voyait qu’il était fier.

C. Au départ, mes parents m’ont soutenu. Mais ils se sont mis à s’inquiéter des responsabilités que je prenais, et ils ont fini par s’y opposer. Ils sont plutôt contre les occupations. Ils craignent surtout que je rate mes études. Si je ne passe pas en Première, j’irai en pensionnat...

Louis Aragon

F. Louis Aragon doit être un des seuls lycées parisiens où le mouvement a été mené par des Secondes. Et, parmi les Secondes, la classe internationale a été particulièrement engagée. Nous avons souvent vécu dans d’autres pays, nous avons d’autres visions du monde. Et puis, quand on est anglophone, aller à Louis Aragon est un choix de gauche : la plupart des écoles internationales sont privées.

D. Avant, je voulais changer de lycée : Aragon a mauvaise réputation, c’est le lycée de la « racaille » et des « déchets ». Le mouvement a tout changé.

R. Je suis à Louis Aragon depuis la Sixième. Mais le lycée était juste un endroit où il fallait aller. Je m’y sens beaucoup mieux. Quand on passe une nuit à se balader dans les couloirs sans lumière, c’est impressionnant. On a appris à le connaître en profondeur. On a appris le fonctionnement de l’administration. On y a décidé de nos propres règles. Cela a donné du sens à tout cela.

F. On a rencontré beaucoup de monde : des Premières et des Terminales qui ne nous parlaient pas avant le mouvement. On a aussi appris à connaître les gens du quartier, comme les artistes du squat qui nous ont prêté leur salle.

R. Ou comme les commerçants, qui nous donnaient du pain, du thon, de la salade. On écrivait des lettres pour les remercier, et ils nous donnaient encore plus. C’est comme ça qu’on a appris que la police leur avait demandé de ne plus nous nourrir. Alors ils venaient par les ruelles pour ne pas se faire repérer, et on les rejoignait pour récupérer la nourriture.

au bout du compte

R. Heureusement qu’ils nous donnaient à manger, parce que l’occupation nous a coûté énormément d’argent. Un jour, j’ai compté que j’avais dépensé plus de 120 euros !

F. Pareil pour moi : une centaine d’euros. Je n’ai plus de fric. Et plus de forfait pour le mobile.

D. Il fallait dépenser pour le téléphone, la nourriture, la boisson, les banderoles, les affiches, et même le sérum physiologique pour quand on était gazés.

R. À un moment, je n’avais plus de vie. Après chaque occupation, j’avais envie de faire un vrai repas, de prendre un bain, de dormir douze heures de suite et d’aller au cinéma. Mais je n’y arrivais pas. Félix, lui, passait sa vie là-bas.

radicalité

N. Moi aussi, j’ai changé. En février, l’ennemi pour moi, c’était la loi. Puis c’est devenu Fillon. Et puis la répression, les gendarmes et les CRS. Mais le soir de la seconde évacuation, quand je me suis retrouvée à l’hôpital, j’en voulais au système. Il ne s’agissait plus de la loi, plus de l’administration, plus du lycée. C’était une révolte. C’est là que j’ai décidé d’adhérer à la CNT.

F. Il faut vraiment être désespéré pour finir à la CNT ! Moi, je n’irai pas. J’ai vu les anarchistes aux États-Unis. Ils avaient des revendications radicales, mais ils n’en faisaient pas grand chose. Nous, on se bat pour des choses beaucoup moins radicales : on veut juste améliorer le système éducatif. Mais pour ça, on occupe un ministère. Avant, je croyais qu’un mouvement cela se limitait aux manifs. En ce sens, on peut dire que je me suis radicalisé. Pour le peu qu’on demande, il faut quand même l’exiger très radicalement ! Je ne me sens pas radical politiquement, mais le peu que je veux, je le demande vraiment.

Notes

[1Le nom du lycée a été changé.

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Publiée dans Vacarme 33, , pp. 30-36.