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lettres de proviseurs

le 19 avril 2005

Le Proviseur aux parents d’élèves

Madame, Monsieur,

Depuis plusieurs semaines, j’ai le regret de constater que votre fils/fille passe assez fréquemment la nuit dans l’établissement, sous couvert du mot d’ordre d’occupation des locaux, ou bloque l’accès de l’établissement aux élèves qui souhaitent suivre normalement leurs cours.

Malgré le soutien apporté à cette action par la FCPE de l’établissement — certains parents sont venus passer quelques nuits avec eux —, je dois souligner que votre enfant est non seulement en situation d’intrusion eu égard à la loi, mais se trouve également en danger dans les locaux qui ne peuvent être surveillés en nocturne, qui sont par ailleurs occupés par de nombreux jeunes qui nous sont parfaitement inconnus et se situent dans un quartier réputé comme un haut-lieu de prostitution et de trafic de tout genre.

En outre, chaque nuit d’occupation donne lieu à un certain nombre de dégradations qualifiables de délits, ce qui m’a amenée à porter plainte contre X à plusieurs reprises.

Je vous signale, par ailleurs, que les jeunes occupants mettent souvent leur intégrité physique en péril.

La présence fréquente de votre enfant, en nocturne, dans l’enceinte de l’établissement pourrait m’amener, comme la loi m’y autorise, à faire un signalement au Parquet des Mineurs pour enfant en danger.

J’en appelle à vous, parents, pour que votre enfant reprenne enfin une activité normale au sein de l’établis¬sement scolaire.

Avec mes remerciements,

Le Proviseur


le 13 mars 1883

Le Proviseur au Recteur

Monsieur le Recteur,

Permettez-moi, pour expliquer la révolte qui vient d’éclater aujourd’hui dans la première division du lycée Louis-Le-Grand, de vous rappeler les faits qui ont déterminé ce mouvement.

L’élève X ayant été puni par un maître-répétiteur et la sanction ayant été maintenue malgré les efforts que ce X avait faits pour en être déchargé, ses camarades, candidats à Saint-Cyr, crurent devoir, pendant l’étude de la veillée, samedi soir, chanter à mi-voix et bourdonner pendant une heure.

Le lendemain, je me hâtai de rendre à sa famille l’élève qui avait été l’occasion du désordre ; et, pour arrêter toute protestation ultérieure, je prévins cinq élèves qui m’avaient été désignés comme ayant pris une part active au bruit, qu’ils seraient renvoyés du lycée s’il se produisait quelque manifestation en faveur de X.

Il était de mon devoir d’agir ainsi parce que les élèves sont aujourd’hui liés les uns aux autres par ce qu’ils appellent une « solidarité fraternelle ».

Lundi, des délégués vinrent me trouver dans mon cabinet et me demander de vouloir bien déclarer vaine la responsabilité que j’avais imposée à leurs camarades. Je répondis que la responsabilité tomberait s’il n’y avait aucun désordre, qu’elle subsisterait entière et serait en¬courue tout entière par les élèves désignés s’il se produisait une manifestation de quelque genre qu’elle pût être.

Me défiant des dispositions des élèves, je crus que je devais en référer à vous d’abord ; ne vous ayant pas rencontré, je rendis visite à M. le Directeur (de l’Enseignement secondaire) et lui demandai l’autorisation de licencier la première division du lycée s’il se produisait du tumulte. M. le Sous-Secrétaire d’État voulut bien, avec M. Z., me donner le pouvoir que je sollicitai. Vous-même fûtes ensuite d’avis qu’il y aurait lieu d’agir de cette manière si mes prévisions se réalisaient. Je m’attendais à ce que le bruit éclatât pendant la récréation du soir ; pourtant, elle fut très calme. La soirée, le souper, le lever de ce matin ne donnèrent lieu à aucune idée qu’il pût se préparer une révolte. On avait parlé d’une manifestation muette qui devait consister à demeurer en étude au lieu de descendre au déjeuner de sept heures et demie. Or rien ne fut contraire aux habitudes de tous les jours. Je crus donc un instant le danger éloigné. En sortant de table, à midi et demi, un certain nombre d’élèves, au lieu de se promener, comme c’est l’usage, se massèrent sous une galerie et faisaient mine de se chauffer au soleil. Un maître les pria de circuler, des sifflets accueillirent son ordre et des chants commencèrent à s’élever. Le Surveillant général renouvela la même sommation, une volée de sifflets couvrit sa voix et les chants redoublèrent. La révolte était commencée, il n’y avait plus à en douter.

Je vous dépêchai aussitôt un messager et je fis demander si les arrangements de la veille étaient confirmés, vous me fîtes répondre que oui. Je me mis alors en devoir d’expulser les plus turbulents ; sept mutins furent appelés successivement et reconduits chez leurs parents. Quand les élèves virent que je mettais à exécution les menaces qui leur avaient été faites, ils augmentèrent la force de leurs chants et se promenèrent dans la cour en conspuant mon nom. Puis, forçant la grille que j’avais ordonné de fermer, ils montèrent en nombre considérable jusqu’à mon cabinet en criant leurs injures et commencèrent à briser les vitres de l’antichambre. Après une courte station dans mon cabinet, ils prirent le chemin des dortoirs du pavillon de l’horloge affectés aux élèves de Mathématiques spéciales et se mirent à en briser les vitres, les vases de nuit, les lits, à éventrer les sommiers, à renverser les lavabos et à mettre tout à sac dans deux pièces. Ce fut alors que vous arrivâtes et que vous fûtes d’avis de faire entrer dans la cour des sergents de ville que j’avais appelés au nombre de vingt et un. Au moment où les agents arrivaient, les élèves redescendaient en chantant du pavillon de l’horloge et se dirigeaient par l’escalier de l’administration sur le dortoir affecté aux élèves de Saint-Cyr et ils recommencèrent là l’œuvre de destruction qu’ils avaient achevée dans les autres dortoirs.

Les agents les bloquèrent dans ce dortoir. Ils ne parurent pas s’intimider de la présence des représentants de l’ordre. Ils leur adressèrent des insultes. L’un d’eux, le nommé X, en renversa trois et réduisit les autres à se défendre. Plusieurs de ses camarades s’étaient armés de barres de fer arrachées aux lits, de tessons de vases et en menaçaient les agents. Deux d’entre eux durent être, à raison de ces voies de fait, emmenés au poste.

Pendant ce temps, j’avais expédié des télégrammes aux parents et aux correspondants des élèves. On arrivait, mais lentement. Il importait d’expédier vite les élèves licenciés, il fallait aussi empêcher ceux qui étaient maintenus dans le dortoir par les agents de prendre quelque résolution désespérée. Je fis donc hâter le départ de ceux qui restaient encore dans la grande cour. Quand elle fut évacuée, je fis descendre les mutins, ils passèrent devant un Surveillant général qui prenait le nom de chacun. Nous tenions ainsi les plus coupables, ceux qui avaient saccagé les dortoirs. Ils furent expédiés à leur tour et à 4 heures il n’y avait plus dans le lycée aucun élève de la première division.

Les auteurs les plus dangereux du désordre sont évidemment ceux que la police a pu saisir et tenir enfermés dans le dortoir des élèves de Saint-Cyr.

(Suivent deux listes de 53 et 51 élèves, tous de Spéciales, Mathématiques élémentaires, Philosophie et Première. Chaque nom est assorti d’une demande de sanction et d’un bref commentaire : « mauvais esprit » ; « a conseillé la révolte » ; « ennemi de l’administration » ; « esprit violent qui s’est réjoui du désordre » ; « a agi en dessous » ; « a crié « Aux fusils ! » » ; « désigné par sa conduite antérieure », etc.).

Telles sont, Monsieur le Recteur, les propositions que j’ai l’honneur de soumettre à votre approbation ; je demande avec insistance qu’elles soient toutes acceptées. Il n’y a que ce moyen de rétablir l’autorité. Depuis longtemps il est difficile de conduire les jeunes gens ; la tâche devient de plus en plus ardue. Elle serait impossible si l’administration supérieure ne venait pas résolument en aide à des fonctionnaires qui ont le sentiment de leur devoir et la conscience de l’avoir toujours fait avec tout le tact, toute la mesure et tout le zèle dont ils sont capables.

Le Proviseur

(Le bilan des sanctions prises s’établit définitivement ainsi :
Élèves exclus de tous les lycées : 12
Élèves exclus de l’établissement : 93
Élèves autorisés à rentrer comme externes : 16
Élèves réintégrés après admonestation sévère : 4)

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Publiée dans Vacarme 33, , pp. 37-38.