Vacarme 33 / cahier

une association

prendre la mesure (avant-propos) avec Pénombre

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La raison sociale de l’association Pénombre, ce sont des « êtres sociaux », dit-elle. Mais encore ? Ces êtres sont « une construction dont il faut connaître le maçon et l’entreprise », dit-elle aussi. Ces êtres curieux, ce sont les nombres ; la quantification est la raison d’être de Pénombre. Fondée en 1993, l’association rassemble, au départ, des producteurs de chiffres interloqués par le traitement infligé au nombre dans la presse. L’association publie des Lettres blanches, qui glanent les mésusages des nombres dans le débat public et tentent, comme on dirait en statistiques, de les redresser. Puis, desLettres grises à parution aléatoire permettent l’approfondissement d’une thématique particulière qui travaille l’association ou sépare ses membres. Ou bien elle réunit des débats publics autour des nombres, autour de tel ou tel chiffre, de telle ou telle méthode, de telle ou telle interprétation. Ce sont les Nocturnes, qui se tinrent sur l’immigration, sur la notion d’évaluation de l’enseignement, sur l’introduction possible d’un indicateur statistique d’identification de l’origine des personnes, sur la LOLF, la Loi organique sur les lois de finances qui, pour « mieux gérer », enrégimente le politique dans des cadres comptables pré-établis.

Redresser des erreurs ou des interprétations abusives, voilà le travail de Pénombre. Cette vigilance n’en fait pas pour autant un salon de redresseur de torts, gardiens d’un savoir clos et supérieur. Pénombre poursuit l’union sans cesse tendue du gai savoir et de l’urgence critique : si celle-ci consiste à faire du nombre une arme de combat, la lutte ne vaut pourtant que pour autant que la victoire n’est jamais triomphale. Ces « militants du nombre » ne croient pas en la vérité ni scientifique ni politique du nombre, mais veulent travailler les moyens de mieux connaître, de mieux savoir, de mieux douter. Ces militants du nombre, donc, sont eux aussi des militants de l’incertitude.

Quelle position plus fragile que celle-ci ? L’opprobre pèse aujourd’hui sur le nombre. Pointer son caractère construit suffit trop souvent à nier toute réalité au phénomène qu’il prétend décrire, lorsqu’il oblige à reposer, à nouveaux frais, la question du rapport entre nombre et réalité. A moins que ce ne soit, bien sûr, la question même de la « réalité » qui devient question politique. Quelle « réalité » disent donc les statistiques ? Entre toute la réalité ou aucune réalité, il y a l’ambition de Pénombre : ne pas rejeter mais accueillir le nombre, puis le soumettre à l’épreuve de la discussion collective, et proposer d’autres manières de compter, de dénombrer, d’autres manières de voir. Voilà qui engage une politique de l’usager de l’information, de l’usager de l’information chiffrée, de l’usager du nombre. C’est à cette politique que participe l’association. Le nombre de Pénombre acquiert une force de frappe nouvelle, celle que porte le travail critique qu’il a suscité.

Post-scriptum

Toutes les publications de Pénombre sont accessibles sur www.penombre.org.

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Publiée dans Vacarme 33, , page 60.