Vacarme 33 / loin d’Okinawa

la route imaginée parcours photographie, première étape

par

photo Isao Nakazato (DR)

N°1- 541, Azaokuaratabaru, village de Kunigami. Là se trouve le point d’origine de la nationale 58 à Okinawa. Le pont est suspendu de sorte qu’il regarde obliquement le groupe de tombes alignées en contrebas du précipice. À la jointure du pont enjambant le rétrécissement où la rivière se jette dans la mer est indiqué le kilomètre zéro, et juste à côté, on peut lire les lettres « o r i g i n ».

Sur le monument qui indique son lieu de naissance est gravée une ligne qui descend vers le sud en traversant les îles, comme si elle avait été crachée depuis la baie de Kagoshima, ainsi que l’épigraphe suivante : « La route nationale 58 a été désignée comme telle à l’occasion de la rétrocession au territoire national, le 15 mai de la 47ème année de l’ère Shôwa [1]. La route nationale 58 est une ligne dont le point d’origine se trouve à Kagoshima, qui traverse la mer via les îles de Tanegashima et Amami-ôshima, et se termine à Naha (pont de Meiji), dans la préfecture d’Okinawa. Ce point sera considéré comme celui où la route nationale 58 aborde la préfecture d’Okinawa. »

On peut trouver là un calque des caractéristiques du nationalisme tel qu’il est analysé par B. Anderson dans L’imaginaire national [2]. Qui décide des points d’origine et de fin, et qualifie une route de « nationale » ? Et qui donc « traverse la mer » et « aborde » ?

Je tentai de tourner mon regard vers le nord. Un bloc de nuages se mouvait lentement dans le ciel dégagé de l’hiver. De l’autre côté de la mer agitée, l’île de Yoron-tô était aussi embrumée qu’une illusion. Il n’y a pas de route là-bas. Il n’y a que le vacarme de la mer. Même si l’autre côté de Yoron-tô est parsemé d’îles, il n’existe certainement aucune véritable route. Pourtant il est établi qu’une voie nationale, appelée route 58, les parcourt. On ne connaît aucun autre exemple de route se poursuivant grâce à la projection d’une voie maritime imaginaire.

Pourquoi la route devrait-elle être reliée à la métropole comme un cordon ombilical ? Ligne chimérique qui relie les îles éparpillées et descend du nord vers le sud en traversant la mer. La route 58 relève véritablement de « l’imaginaire », et derrière elle se dissimule une volonté d’annexion territoriale. C’est comme cela que l’on peut comprendre l’utilisation du terme « aborder » et l’image de puissance qui s’en dégage. En effet, ce qui « aborde », ce n’est pas la route : c’est la communauté imaginaire nommée nation qui trace les lignes, attribue les noms et pose les marques.

Les folkloristes japonais, en présupposant l’existence d’une « ?voie maritime » allant du sud vers le nord, ont établi la théorie de la progression des populations vers la partie septentrionale du pays. Cette voie maritime-là, progressant vers le sud, procède du désir de recouvrer et posséder « les territoires perdus ». Il semble que les âmes des ancêtres ne soient pas les seules à venir de l’autre côté de la mer [3]. Le chemin est imaginé, et aboutit à l’État.

Point zéro. Ce n’est pas là le commencement, c’est le commencement de la fin. Un léger virage traverse le dernier hameau et se laisse absorber par la montagne, avant de se diriger vers l’ouest.

Notes

[11972.

[2La Découverte, Paris, 1996.

[3Selon les croyances des archipels d’Amami et Okinawa, il existerait au-delà des mers un lieu paradisiaque d’où chaque année les dieux et les âmes des ancêtres viendraient rendre visite aux vivants, apportant de bonnes récoltes.

À propos de l’article

Version en ligne

Publiée le

Catégorie .

Mots-clés , .

Version imprimée

Publiée dans Vacarme 33, , page 89.