Vacarme 33 / loin d’Okinawa

le patrouilleur d’autoroute parcours photographie, deuxième étape

par

photo : Isao Nakazato (DR)

Les alignements de boîtes blanches et plates que l’on appelle communément « résidences pour étrangers » sont invariablement construits sur le versant d’une colline au joli panorama, ou bien en bord de mer. Aujourd’hui, pour la plupart d’entre elles, seule l’appellation demeure. Elles changent de mains, sont retapées et rénovées, et leur aspect se modifie peu à peu. Certes, l’éclat monotone qui les caractérisait autrefois n’est plus, et pourtant ces lieux, conçus pour contraster avec le climat architectural local, créent encore et toujours une atmosphère singulière.

Une de ces vieilles maisons de plain-pied se trouvait dans un coin retiré d’un quartier résidentiel qui s’étend à flanc de colline. Les armatures de fer étaient dénudées par les trous que faisait le béton en se décollant du bord des toits. On avait également laissé à l’abandon les grilles de fer rouillées des fenêtres et, sur le mur, le numéro de la résidence à la peinture à moitié écaillée. Jurant avec cette habitation rustique, une automobile flambant neuve et une moto bâchée étaient garées dans le jardin durci d’asphalte et de béton. On pouvait apercevoir la lettre Y sur la plaque d’immatriculation [1] de la voiture. Enfin, de l’autre côté, baigné par le soleil d’ouest, s’élevait bravement un caveau funéraire [2].

Même s’il ne fait aucun doute qu’il s’agit là d’un paysage familier, il nous fait percevoir le clignement d’œil cosmique qui naît du mariage d’espaces hétérogènes.

L’heure du crépuscule fragile et sensible était tombée.

Au bout d’un moment, des signes de mouvement humain se firent sentir. Un homme portant une veste de cuir noir, au dos de laquelle était dessiné un aigle, apparut. Il enleva la bâche et coiffa son casque. Il mit ensuite des lunettes de soleil, puis enfourcha la moto. On eût dit le patrouilleur d’autoroute qu’on voit dans les films. Le véhicule et le conducteur formaient un véritable heavy metal angel. À l’instant même où le bruit du moteur déchira l’air, une ombre lourde passa en trombe, frôlant les limites de mon champ visuel. Après que le bruit du moteur eût résonné jusqu’au plus profond de moi, le paysage reprit son apparence d’origine, comme si rien de tout cela n’avait eu lieu.

Le caveau funéraire orangé, au beau milieu de la perspective, me parut grossir tout à coup. La bâche négligemment jetée était aplatie sur le sol. Vision d’un instant. Le temps est comme un capteur sensoriel.

Notes

[1À Okinawa, les numéros de plaque d’immatriculation sont précédés d’un Y pour les véhicules des bases américaines ainsi que du personnel affilié. Par ailleurs, ces véhicules et leurs occupants dépendent des règlements et de la police appartenant aux bases, ce qui occasionne fréquemment des litiges, notamment lors d’accidents de la route. La seule vue des « plaques Y » inspire donc en général la crainte et incite à la prudence.

[2Les Kikkô-baka, ou « tombes-carapace de tortue », appelées ainsi à cause de leur forme extérieure rappelant une carapace retournée, ont en fait, malgré leur appellation communément admise, la forme d’un utérus humain. Apparues au XVIIIème siècle, elles sont construites pour pouvoir abriter les morts d’une famille entière, et parsèment encore de nos jours les îles d’Okinawa.

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Publiée dans Vacarme 33, , page 90.