Vacarme 33 / loin d’Okinawa

magasin de combat parcours photographie, troisième étape

par

photo Isao Nakazato (DR)

Dire des vitrines des boutiques qu’elles sont « les musées de la société de consommation » peut certes paraître un tantinet exagéré, mais pas tant que cela, au fond. Évidemment, selon les types de magasins, le contenu et la décoration varient. Il semble pourtant bien que ce soit de là que nous parviennent les grimaces excessives de la société de consommation et ses mises en scène démesurées. Miroirs dressés pour appâter les regards curieux et attiser les désirs. En effet, à l’intérieur des vitrines, on dirait que des espèces de micro-systèmes sont à l’œuvre.

Qu’en est-il donc ? Bien que ces boîtes de verres soient toutes les mêmes, certaines émettent un signal différent. C’est précisément ce que l’on éprouve dans les konbatto-shoppu [1], qui font commerce des articles du surplus américain. Ces boutiques sont loin d’être rares, elles se mélangent même à part entière aux couleurs du paysage d’après-guerre à Okinawa. Devenues des magasins de souvenirs et de mode, elles donnent à sentir la succession des époques.

Derrière la vitrine du magasin, des balles étaient alignées ; on y avait également placé obus, douilles et autres masques à gaz. Accrochés aux filets servant à l’exposition des marchandises, des tapis de camouflage, des panneaux de bois avec les noms et les armes des différents régiments, et la plaque d’immatriculation d’un véhicule de la période d’occupation de l’armée américaine. Quelles circonstances avaient bien pu conduire à mettre à l’étalage de tels articles de combat ? Il s’agissait sans doute d’un avatar dégradé de la subversion cultivée dans l’après-guerre et qui a permis à ce temps d’avancer. Ce qui revient à dire qu’on utilise désormais l’expression an’yatan [2] lorsque l’on se tourne vers le passé pour évoquer la lointaine après-guerre, elle qui, rapidement consommée comme un pur signifiant, a fini par être assimilée à une mode. Key Stone of the Pacific [3], cette inscription sur la plaque d’immatriculation est la formule insensée qui tenta de s’emparer du temps et de l’espace de l’après-guerre à Okinawa, et pourtant elle change peu à peu de sens elle aussi, prononcée à présent comme un simple an’yatan.

La pression exercée par la société de consommation qui, comme l’eau, s’infiltre partout, serait-elle donc à ce point intense qu’elle attribuerait la même valeur à l’expression de la contestation d’après 1945 et aux attrape-touristes ?

Dans les vitrines du konbatto-shoppu était scellée une après-guerre métamorphosée en signes et en récit.

Notes

[1Mot vraisemblablement créé à Okinawa, à partir des mots anglais « combat » et « shop » (magasin). La formation arbitraire de locutions ou expressions à partir de l’anglais est chose courante dans l’archipel.

[2An’yatan : en dialecte d’Okinawa, expression qui, transposée littéralement en français, donnerait quelque chose comme : « Ah, bon... », « Ah, bien sûr, bien sûr... ». Replacée dans son contexte culturel, elle signale une certaine indifférence vis-à-vis des propos de l’interlocuteur, que l’on écoute seulement d’une oreille : expression de politesse minimale pour indiquer que l’on participe à la conversation.

[3En français, « la pierre angulaire du Pacifique ». Expression utilisée fréquemment par les Américains pour désigner Okinawa.

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Publiée dans Vacarme 33, , page 94.