Vacarme 33 / loin d’Okinawa

« achète terrains militaires » parcours photographie, sixième étape

par

photo Isao Nakazato (DR)

« Produits typiques d’Okinawa », telle était en dialecte de l’archipel l’accroche vantant des articles électroménagers. L’argument de vente semblait porter sur le fait que ce que l’on fabrique à Okinawa est particulièrement adapté aux conditions naturelles du milieu subtropical, chaud et humide. Je ne peux m’empêcher de penser que ce slogan subtilement maladroit reflète une réalité singulière.

Notre existence regorge de cocasseries semblables à ces « produits typiques », à ces « curiosités d’Okinawa », devrait-on dire, et ce beaucoup plus que l’on pourrait s’y attendre.

Jetons par exemple un coup d’oeil dans la rubrique « Vie quotidienne » des journaux. Si les annonces professionnelles et immobilières sont banales, il n’en est pas de même pour les avis de décès encadrés de noir. S’y succèdent les noms des personnes disparues, de leurs parents, frères et sœurs, autres membres de la famille, jusqu’à ceux des amis, voire des collègues de travail ; on fait même parfois mention des associations d’anciens du village, des unions claniques [1], du surnom d’une lignée [2], etc. Il est rare, ailleurs, de voir ainsi mis à nu les liens du sang, les alliances foncières et le statut social d’une famille à partir d’un seul décès.

Qu’en est-il des annonces de la rubrique « Achat/Vente de terrains militaires » ? Bien qu’elles puissent apparaître comme caractéristiques de la période post-rétrocession, au cours de laquelle le prix des terres a grimpé en flèche, le phénomène ne se limite pas aux journaux, et va même jusqu’à pointer son nez au coin des rues. Il y a là quelque chose qui fait déjà partie intégrante du paysage urbain. Quand on parcourt les rues des villes enflées qui séparent les bases et les routes, l’attention est attirée par des pancartes aux caractères voyants « Achète terrain militaire. Paie comptant » accrochées aux poteaux dans certains carrefours fréquentés. Ces derniers temps, il arrive que l’on y trouve des autocollants imprimés. La mention « Paie comptant » montre sans doute à quel point ces terrains, négociés à des prix qui représentent plusieurs fois leur valeur réelle, peuvent être lucratifs.

À bien y réfléchir, les terrains occupés par l’armée constituent l’un des axes principaux de l’aménagement urbain d’après-guerre à Okinawa. En s’introduisant dans la petite île et en faisant des propriétés foncières des vecteurs de conflits aigus, la grande puissance a créé bien des rancœurs. Après la rétrocession au Japon, et de surcroît en période de forte expansion économique, les représentations associées aux terrains militaires se sont totalement transformées, au point d’en faire de purs objets de spéculation.

« Achète terrain militaire. Paie comptant », scandent les pancartes clouées aux poteaux. Quelque « typique » que soit cet insolite paysage, n’est-ce pas là un surprenant spectacle de désolation ? Une seule pancarte, et voici qu’Okinawa dévoile un tout autre visage.

Notes

[1Munchû en dialecte d’Okinawa. Le terme désigne une union de plusieurs familles, liées entre autres par le sang, les terres etc., regroupées en clan, et possédant un caveau funéraire commun.

[2Certaines familles, notamment de commerçants ou d’acteurs, possèdent un nom particulier connu de tous et permettant d’identifier leur statut.

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Publiée dans Vacarme 33, , page 102.