Vacarme 33 / feuilletons

vies d’enfants

l’enfant qui ne parlait pas

par

John Aubrey inventa ses Vies brèves vers 1680 ; Marcel Schwob à son tour, en 1896, publia de parfaites Vies imaginaires. Les Vies que voilà, modestes, partent de tableaux ; mais il ne s’agit pas tant de peinture : il s’agit d’enfants.

à June Leaf

Le présumé Simon van Alteren, vers 1641 ? par Dirck Dircksz. Santvoort

Un très petit garçon, dans la richesse d’un vêtement blanc, se tient debout devant le fond noir où se perd le damier régulier du sol. Son bonnet de guipure laisse voir ses cheveux blond roux, il porte une robe bordée de dentelle avec un arrangement compliqué, tablier à parement, longues manchettes plissées, col plat, cape aux épaules, le tout impeccablement blanchi, des plis soignés s’y lisent encore. Une chaîne en or fait deux fois le tour de sa taille et se termine en sifflet dans sa main gauche, une autre chaîne aux maillons plus lourds barre deux fois sa poitrine. Dans sa main droite il tient une canne noire, nue mais dorée à la base et au bout, presque aussi haute qu’il l’est. Ses parents ont voulu qu’il fût ainsi représenté, dans l’attitude noble et puissante d’un prince ou d’un général.

Ses parents : vieille famille, récente aisance. Il en est paré, cependant cela n’a pas l’air usurpé, il s’en accommode avec assez de simplicité, digne, comme conscient de ce que l’on attend de lui. Et pourtant il ne semble pas persuadé de sa propre importance. Curieux mélange que ce front haut, cette bouche de bébé, ces joues pleines, ce regard droit, cette autorité miniature, en fait exactement proportionnée. Il serre, pas trop fort, les insignes de ce pouvoir irréel qui lui a été confié. Il ne peut en connaître ni le sens, ni la portée, pourtant doit savoir que ce ne sont pas là des jouets, même le sifflet, certainement on ne le harnache pas d’or tous les jours, quant à la canne, mieux vaudrait une épée de bois, s’il fallait jouer à la guerre.

Le faut-il ? Il n’en est pas encore temps, et plus tard le jeune Simon n’aura guère le goût de se battre avec d’autres. Pas de cette façon. On lui disait qu’il fallait être sage, ne pas bouger d’un cil, jusqu’à ce que ce soit fini. N’est-il pas toujours sage, jouant sans faire trop de bruit ni rien briser, il ne ferait rien de mal ni ne saurait courir dans la maison le plus petit danger.

Bientôt il fera entrer des vaisseaux gréés dans leurs bouteilles, bientôt il apprendra, avec persévérance. Dès lors il va, souvent ne pense à rien mais se raconte à lui-même des aventures. Il est poli avec ceux qu’il croise, rarement se cache, seulement quand il n’a pas le cœur à mentir. Le soir il songe près du feu, à tout ce qu’il voudrait bien faire : concevoir un bocal où l’on tiendrait dans l’eau salée des poissons rutilants, coquillages bizarres, où saignerait le rouge d’anémones et l’orange ou le pourpre d’étoiles, où ploieraient, danseraient des algues comme une prairie, pour qu’y caracolent des chevaux minuscules et diaphanes, immobiles...

L’extraordinaire impression qu’il donne à ce moment est d’une dignité à quoi peu d’adultes atteindraient, sans perdre de sa candeur. Voilà un être singulièrement éveillé, calme. Son équilibre en impose à plus vieux que lui. On pourrait parler de grandeur, réserve, ce ne serait pas faux, mais pas juste non plus, tant il se départit peu de son identité première — il est si petit. Celui-ci eût pu être roi, même s’il n’était pas fils d’un roi, il eût pu l’être pas seulement parce qu’on voulait qu’il le fût : parce qu’il en a l’étoffe.

Rien de tel n’advint. L’histoire de Simon van Alteren, si c’est lui, dépendit largement de celle de son père, et de la disgrâce qui, l’ayant frappé, contraignit sa femme à se retirer sur ses terres, pour y mener une vie sans excès. Mère et fils vécurent ensemble, on sait seulement que le second mourut à trente-trois ans, sans que ses mérites aient été si grands qu’il y eût de raison de les rendre publics.

Il put être un homme accompli, faire honneur à son rang sans apparaître aigri. N’eut pas le temps de prendre une épouse ni d’avoir des enfants. Jamais il n’avait cru qu’il règnerait sur un royaume, ni n’aurait une armée, le portrait, il s’en souvenait à cause d’une chose, le regard de celui qui peignait, l’observait sans sourire, avec une douceur, il lui rendait sérieusement son regard. Ni lui, ni sa mère jamais n’en ont jamais parlé.

Il ne mourut pas malheureux, ayant été d’humeur égale. Pas un saint. S’il ne put tenir les promesses que d’autres avaient faites pour lui, du moins demeura-t-il intègre. Miracle que cet enfant qui sut rester fidèle à sa condition, sans fléchir. Quoi qu’il ait fait, il faut souhaiter qu’il ait eu des bonheurs, et que son courage ait pu s’exercer, face aux circonstances, comme il l’entendait.

Fillette, 1594 par Jan Claesz

Elle a six ans. Blonde pâle aux yeux noirs, des boucles s’échappent de sa coiffure, deux tresses ramenées au-dessus d’un bandeau rouge qui fait écho à la bordure d’un mouchoir comme à une cerise. Une courte fraise éclaire son visage. Le geste de sa main, le fruit entre ses doigts, est un peu maniéré. Une chasuble noire escamote son corps, qu’on imagine, à sa figure, menu. Elle ne rit pas, malgré la fossette au coin des lèvres. L’ombre de cernes surprend, les pupilles sombres malgré le point blanc d’usage, elle est ici présente — sans plus.

Elle ressemblerait à deux autres. Son portrait serait très proche de celui d’une sœur aînée, peint la même année. Mêmes traits, même costume (manches cette fois unies), mêmes détails, sauf un bouquet. L’expression plus ouverte, le tableau lumineux. Le même peintre aurait fait aussi le portrait d’une femme dont l’âge est difficile à deviner, même attitude et vêtement comparable (elle porte un béguin), même mouchoir à la main droite. Le tableau depuis des siècles était conservé par l’orphelinat municipal d’Enkhuizen. D’autres portraits d’autres enfants de la même famille auraient existé, parce que les deux premiers regardent dans la même direction. Je crois plutôt à une copie du premier, à un second portrait de la même petite fille, en raison même de la réussite de l’original. Exécuté par l’artiste pour lui-même ? Et pourquoi cette enfant a-t-elle été peinte, à cet âge ? Quelle était sa position ? On ne sait pas même son nom.

Elle n’apparaît pas fière, ne semble pas s’être sentie spécialement flattée de ce que l’on fît son portrait — ce devait pourtant être une occasion bien particulière. Ses parents déjà savaient qui elle était, ce pourrait être la raison expliquant ce portrait. Si le fruit unique qu’elle tient offre un symbole de jeunesse, vie, paradis proche, il n’est pas si léger que le serait une fleur. Petite fille, elle n’est accompagnée d’aucun autre humain, ni d’aucun animal. Donc elle existe déjà, telle que son ascendance la détermine, mais pas seulement. Ce qu’elle va devenir pourrait n’être pas seulement le résultat d’une alliance arrangée par d’autres ?

Ce pourrait être un accomplissement, un destin pas grandiose, pourtant autonome. Intelligente, douée d’imagination, soucieuse de bien faire et peu influençable, elle demeurera délicate, plus qu’aucune autre. Après l’enfance, qui l’aima ? Elle qui n’était pas facile à charmer, lorsqu’elle aimait, aimait longtemps.

En secret elle se réjouit d’être vue à son avantage, et que l’on ait choisi pour elle l’or, le noir, et le rouge vibrant grâce au blanc. Elle se tient contre un mur, près d’une colonne, on ne sait d’où vient le jour sur son visage de souris, menton pas tout à fait pointu, les sourcils clairs étonnant moins que ce regard d’un admirable ton d’orage.

Elle aime écouter des histoires, elle n’aime rien tant que cela, elle brode, des heures durant, et ne rechigne pas pourvu qu’on lui raconte... ce qu’on voudra. Non, le meilleur c’est quand passe celle qui a la charge du linge le plus précieux, elle s’installe, ses mains s’activent, elle apprête à merveille le linge fin, et pourtant ce ne sont pas ces merveilles qui arrêtent l’enfant, mais celles qu’elle entend, histoires plutôt de bergers que de princes, l’histoire d’un agneau, celle d’une source au milieu des mousses. Durant le récit la fillette se tait, elle suit pas à pas le berger, entre avec lui dans le parc endormi, court entre les roches, vole, son aiguille file moins vite, c’est beau.

La petite se mariera, pourrait-il en être autrement ? Vite elle sera promise, épousée. Avant, elle aura bien appris comment achever son ouvrage, puis tenir une maison, être auprès d’un mari qui n’aura pas su résister.

À sa naissance un arbre avait été planté, à l’abri des briques il aura poussé, fleuri, nul ne doutait qu’il donnerait ses fruits, elle moins que quiconque, on lui avait promis. Quand la nuit descend elle attend, à la fenêtre, cause avec un loriot, comme elle jaune et noir, en cage.

Clara Serena, vers 1616 par Pierre Paul Rubens

Son père la peint alors qu’elle a cinq ans. Sa première fille, la première qu’il ait d’Isabella Brandt, épousée un an plus tôt. On dira que l’enfant a les traits de sa mère. Elle ressemble aussi aux figures dans les tableaux de son père, elle en a la chair vermeille. Qui pourrait compter les éclats de lumière : un point dans chaque pupille, au bord de l’œil, ce qui le rend brillant, l’arête du nez soulignée comme le sourire, le front dégagé, combien d’éclairs dans les cheveux dorés — et ce col étonnant, si net contre sa tempe et sa joue droite, quand l’ombre gagne à gauche. De larges coups de pinceau bâtissent ce col sur la robe d’un gris un peu chaud, un peu vert, qui reprend celui des yeux. Cette petite fille regarde son père qui la regarde et qui la peint, elle est ici elle-même, vivante, ne trouve le temps long ni ne s’agite, patience, elle sait observer celui qu’elle a déjà vu travailler, mais cette fois c’est elle qu’il peint.

Comment est-il dans l’atelier, comment sont avec lui ses aides, comment ses modèles, commanditaires, ceux qui se trouvent dans ses tableaux, qui les achètent, les admirent, elle n’y prend pas garde. Ce qu’elle entend plutôt, c’est que son père peut tout peindre, tout, hommes, bêtes, anges, fleurs, femmes, arbres, rochers, la création s’il le voulait — il l’a fait. C’est comme un livre ouvert, une mine de contes qu’il raconterait, peut-être il le fait certains soirs, comme il dessine, il en a tant vu, et des princes, reines, royaumes lointains.

Ce matin quelqu’un, une nourrice a pris soin d’elle, l’a vêtue, peignée, parée de ce grand col sur une robe qui la rend comme un sou neuf, elle rayonne aujourd’hui. Un si beau nom lui a été donné, invite à être, sa vie durant, lumineuse, heureuse. Ici pleine d’ardeur elle sourit, d’ordinaire elle vaque et se mêle à tout. Il arrive qu’elle sorte avec ses parents, à l’office, elle se tient entre eux, se tient bien et pourtant elle rêve, si seulement j’avais une sœur... Cet hiver elle ira patiner, le bout du nez gelé, elle mettra dans l’exercice plus que de l’application, pour le plaisir de ceux qui lui enseignent et la verront, rieuse, tituber, glisser puis s’élancer, virer mais revenir au premier cri.

Pendant le jour où se tient-elle, auprès de qui dans la maison ? Et lorsqu’on lui permet de rester dans un coin de la chambre où il peint, est-elle dans le monde ou bien dans ses tableaux ? Son père le sait, c’est pour elle, par elle qu’il a peint un paradis, de ceux qu’il lui voudrait connaître. Car elle lit dans les nuages, elle y voit une chèvre, un château, une tête au grand nez ou cette créature qu’on nomme un dragon. Elle a le don de distinguer ce qui pour d’autres n’existerait pas.

Modèle, elle n’est ni angelot ni jeune femme ou fille de roi : exactement la petite fille qu’elle est. On la voit prête à grandir, seule, dans un univers bienveillant où elle dispense une telle joie. En retour quelle attention, affection dans ce portrait. Aucun autre n’est si direct, aucun artiste ne montre si franchement le lien qui l’unit à son enfant, ni ne la montre telle qu’il la voit quotidiennement, telle qu’elle court, se jette contre lui, babille. La peinture a quelque chose de ce mouvement, des reflets, aussi elle vaut par la puissance du modelé, la vigueur dans le traitement du vêtement, les nuances de gris, brun bleuté, argent — et l’air épanoui, mèches qui volent, fossettes, le regard clair et serein — oui.

On préfère ignorer cet autre portrait d’elle, plus tard, un dessin qui la montre amaigrie, tendue, ailleurs. Souffrante : qu’est-ce qui fait que rien ne peut plus la distraire, qu’elle s’éteint ? À douze ans elle meurt. Juste après, Rubens accepte d’aller à Paris livrer neuf tableaux achevés du cycle de la Vie de Marie de Médicis pour la galerie du Luxembourg. Trois ans après, Isabella Brandt aussi disparaît, il pleure une compagne excellente, une femme telle qu’on ne pouvait que l’aimer. En 1630, Rubens se remarie avec Hélène Fourment, il aura d’elle quatre enfants, deux garçons et deux filles, l’une nommée Clara Johanna, en souvenir de la première Clara, l’autre Isabella Helena, en l’honneur de ses deux épouses. Bon père, il aura peint bien des enfants, à commencer par les siens propres. Jamais plus ainsi.

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Publiée dans Vacarme 33, , pp. 112-115.