Vacarme 36 / chantier savoir et pratiques des gouvernés
Le système carcéral canadien offre un terrain d’observation idéal pour envisager aujourd’hui l’état de nos sociétés post-disciplinaires. D’une part, on y trouve un mixte un peu terrifiant de l’injonction néo-libérale à l’autonomie et de l’injonction thérapeutique initiée par les sciences cognitivo-comportementales. D’autre part, on peut y interroger les manières dont les détenus reçoivent de telles injonctions et y opposent de nouvelles formes de critiques ou tentent de se les réapproprier pour gagner en liberté. [1]
Bien que Surveiller et punir ne soit pas d’abord un ouvrage sur les pratiques d’enfermement, ni même sur les prisons, mais sur les mécanismes disciplinaires saisis comme le sombre diagramme de l’humanisme et des sociétés modernes, son impact sur les manières de concevoir et penser la prison et le système pénal contemporains a été, on le sait, considérable. Avec lui, les observateurs ont notamment cherché à décrire et interpréter l’inertie historique lourde des institutions carcérales. Il s’agissait alors de montrer comment la pénologie correctionnaliste et les réformes pénitentiaires restent massivement enfermées, pour reprendre le mot d’Alvaro Pires, dans la « bouteille à mouche » d’une rationalité pénale moderne, saisie comme un système de pensée clos dont le socle s’est construit à la fin du XVIIIe siècle, qui possède la capacité de naturaliser la structure normative des lois pénales et ses pratiques institutionnelles [2].
D’autres, observant d’abord le système pénal américain, n’ont pas hésité à opposer à cette « vision de l’inertie » celle du changement et de la rupture. Les discours et pratiques pénales actuelles traduiraient l’avènement progressif d’une nouvelle pénologie non plus orientée vers les individus et leur transformation (celle qui caractérisait la « vieille pénologie » correctionnaliste), mais vers la gestion efficace de populations. Cette nouvelle pénologie serait moins concernée par la responsabilité, la faute morale, le diagnostic, l’intervention et le traitement du délinquant que par son identification, sa classification, sa catégorisation et sa gestion, en tant qu’il est désigné comme appartenant à un groupe dangereux ou indésirable : « à risque ». Là, ce n’est plus tant la notion de discipline qui organise l’interprétation — elle est déclarée désuète — que les mécanismes au travers desquels s’opère la régulation (post)-sociale au sein de différents dispositifs de sécurité. Dans ce cadre, la prison constituerait ainsi le maillon ultime d’un circuit d’exclusion surplombé par une pénalité dite « actuarielle » (i.e. qui s’outille, à la fois dans les domaines de la prévention, de la prédiction et du traitement du crime, de méthodes statistiques de calcul des risques importées des champs de la finance, de l’assurance et de la prévoyance) dirigé vers ceux que l’on n’essaie plus de réintégrer dans des circuits d’inclusion. L’utopie pénitentiaire ne serait plus le Panoptique, mais plutôt Pelican Bay (Californie), prison presque entièrement automatisée, conçue pour réduire les contacts des détenus et les ouvertures sur l’extérieur au maximum, sans activité ni distraction ; un pur instrument de neutralisation.
Si ces interprétations ont ouvert l’espace de réflexion d’une manière remarquable, on sait maintenant que non seulement les techniques actuarielles n’ont pas constitué l’unique alternative à la pénologie correctionnaliste, mais que la mutation elle-même a largement été surestimée ; le post-correctionnalisme qui caractérise aujourd’hui le système carcéral américain est loin de s’exporter aussi massivement que les récits des observateurs ne le suggèrent. Surtout, si le présumé « tournant actuariel » est venu s’hybrider aux États-Unis à de puissantes forces politiques méthodiquement vouées à la destruction de l’idéal réhabilitatif du système pénal, on verra que son effectuation relative dans d’autres systèmes ne marque pas tant le passage d’un modèle correctionnaliste à un modèle « incapacitant » qu’une transformation du modèle correctionnaliste lui-même, désormais reformulé en des termes qui avalisent une conception néo-libérale du sujet délinquant. À cet égard, le système pénitentiaire canadien est particulièrement symptomatique. […]
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[1] Cet article a d’abord fait l’objet d’une communication au sein du colloque 30 ans après Surveiller et punir de Michel Foucault, repenser le droit de punir, organisé par l’International Association for the History of Crime and Criminal Justice (IAHCCJ) et le Groupe d’Histoire Moderne et Contemporaine (GHMC), à l’Université de Genève, les 23, 24 et 25 février 2006.
[2] Pires A. P., « Aspects, traces et parcours de la rationalité pénale moderne », in Debuyst Ch., Digneffe F., Pires A. P., (éd.), Histoire des savoirs sur le crime et la peine. 2/ La rationalité pénale et la naissance de la criminologie, Bruxelles, De Boeck Université, 1998, p. 3-52.