Vacarme 36 / cahier

extraits du sommeil

par

... les yeux infinis que la nuit a ouverts en nous...

Au chapitre X de ses Recherches physiologiques sur l’homme dans l’état de somnambulisme, le marquis Armand Marie Jacques Chastenet de Puységur, disciple français de Mesmer, relate le cas d’une certaine Mademoiselle L**, jeune femme de trente- quatre ans, qui souffre d’une humeur au nombril. Une fois placée en état de somnambulisme artificiel, c’est-à-dire dans une disposition qui doit beaucoup au protocole de l’hypnose, elle en vient à suivre les prescriptions de sa thérapeute, elle-même somnambule, mais « naturelle », du nom de Thérèse. Au cours de ce régime, elle finira par voir littéralement la nature intime de son mal, étant même en mesure de le nommer et de l’identifier. Véritable ancêtre de l’analyse, cette pratique de l’automédication assistée, doublée d’une intense verbalisation, comporte d’invraisemblables recettes de cuisine, inlassablement détaillées. Thérèse dresse au jour le jour le menu, toujours plus étrange et plus extravagant, auquel elle soumet Mademoiselle L** pendant son sommeil magnétique. À la date du 7 avril : Mademoiselle L**, sur les conseils de Thérèse a commencé l’usage d’un bouillon qui doit purifier son sang très dépravé et très appauvri ; il est composé comme il suit : quinze écrevisses bien pilées, une poignée de feuilles de petite sauge dans deux pintes d’eau réduites par le feu à une pinte et demie. Elle doit en boire un verre le matin à jeun, et un en se couchant.

Puis elle est endormie par Thérèse, réveillée et à nouveau endormie. Elle souffre de problèmes de matrice, est en proie à des crises de nerf, de larmes, éprouve des moments d’abattements, etc. Sa clairvoyance thérapeutique commence à s’affiner et la voilà qui se met à dicter à Thérèse son propre menu : Mettez dans une pinte d’eau une once de miel, une pincée de fleurs d’althéa, autant de fleurs de violettes doubles, quelques zestes de citrons frais, une poignée de fleurs de mauves ; faites bouillir pendant cinq minutes. Lorsque ma crise commencera, j’aurai des douleurs affreuses à l’estomac, je demanderai de l’eau tiède ; il faudra me donner de cette infusion, etc.

Dans le singulier journal du sommeil qu’elle tient, Thérèse note encore que Mademoiselle L**, après avoir bu de l’eau magnétisée, dîne avec elle, toujours en état de somnambulisme. Elles mangent du veau froid et de la salade faite avec un peu de vinaigre et sans poivre. Le tout accompagné d’« eau magnétisée ». Devant Thérèse, L** se parle maintenant directement à elle-même : Elle s’est ordonné de commencer demain ses bains, à sept heures du matin, de les prendre au vingt-cinquième degré, et d’y rester cinq quarts d’heure.Voilà une jeune femme qui prend un bain à vingt-cinq degrés pendant une heure et quart. Cette auto-prescription revient souvent. Puis elles se quittent, dans un ultime dîner plein de mélancolie et de tristesse : Mademoiselle L** pleure beaucoup, Thérèse soulève ses cheveux, lui caresse une joue, elles se regardent, j’imagine, assez longuement. Maintenant qu’elle est guérie, L** sait qu’elle va revenir parmi les vivants, et qu’elle aura tout oublié demain. Pourquoi cette mélancolie ? Quelques jours auparavant, comme la fin du traitement approchait, ce dont elle aurait dû se réjouir, elle cherchait un moyen de redevenir somnambule pendant sa convalescence, mais « c’était une chose impossible, ce qui lui fait beaucoup de peine ». Comme si le sentiment de perte l’emportait sur tout autres considérations médicales et qu’elle ne pouvait se résigner à (re)voir les choses du dehors, à redevenir opaque.

Puységur, comme nombre d’auteurs, questionne, sans vraiment apporter de réponse, l’origine du comportement des somnambules dits naturels. Puisqu’ils ne sont pas soumis à la volonté du magnétiseur, d’où vient qu’ils agissent en dormant, se lèvent la nuit pour engager une activité relativement cohérente, ou totalement extravagante, et parfois complexe, mais sans le savoir ni voir ce qui se déroule autour d’eux, tout au moins suivant les critères de la perception de la veille ? Et s’ils voient, sentent, devinent, comment le font-ils ? Sont-ils renseignés sur le monde par l’entremise de leurs sens ou en obéissant à quelque instinct mécanique ? La difficulté en la matière est bien que ces êtres d’une incroyable sensibilité, doués de prophétie, malades, suprêmement clairvoyants, capables, à en croire la littérature de l’époque, d’indiquer les remèdes, lavements, purges à pratiquer, sont pour ainsi dire comprimés dans le cercle de leur énigmatique présence absence. Ils voient, mais rien de défini, ils entendent les questions qui leur sont destinées, mais répondent avec un temps de retard. Comment savoir qui ils sont ?

Un somnambule pourrait être comparé à un homme ayant de forts bons yeux, et que l’on placerait inopinément sur un tertre élevé dominant une vaste plaine : il verrait une immense étendue sans y rien distinguer, admirerait tout sans rien remarquer ; et les plus beaux sites, les objets les plus intéressants seraient souvent ceux auxquels il n’aurait fait aucune attention.

Selon Puységur, mais aussi Ritter et Baader, la perception des somnambules, leur clairvoyance, a justement ceci de remarquable et de caractéristique qu’elle ne dépend nullement du monde actuel ni des données sensorielles, mais procède du dedans (ces somnambules prétendent souvent voir à l’intérieur de leur propre corps ou dans celui de leurs semblables, ou à travers les objets, qui deviennent des enveloppes transparentes). Comme si leur perception procédait de la source interne de l’œil (ou de l’imagination ?), rien ne faisant plus obstacle à l’étendue de leur regard. Et ils se retrouvent sur ce tertre élevé, à voir sans rien distinguer, prenant la mesure de l’horizon, ignorant les objets qui le composent. Pourquoi ces errants évoquent-ils irrésistiblement les personnages vus de dos qui contemplent de vastes horizons chez Friedrich ?

Tout passera donc d’abord par l’œil. Un œil fixe, immobile, comme celui de la Lady Macbeth de Füssli, ou de l’acteur somnambule dans La Nuit de Walpurgisde Meyrink. Cette fixité dit, bien entendu, l’envoûtement du sujet, attiré par une force magnétique, ou soumis à son maître. Mais pas uniquement. Quand le regard est fixe, c’est comme s’il suspendait quelques instants la thèse du monde et décrochait du réseau des significations habituelles pour mieux en interroger la teneur. En nous fixant sans nous voir, ou en voyant à travers nous, ou au-delà, les somnambules court-circuitent magiquement nos échanges ordinaires, dont le présupposé majeur et implicite est justement que pour parler avec l’autre il ne faut pas le fixer. Faute de quoi c’est la possibilité même de l’échange avec autrui, construit sur une parole invisible plutôt que sur le regard réifiant, qui se trouve ruinée.

Mais on ne saurait dire que les somnambules nous regardent ni qu’ils fixent ceci ou cela ; ils regardent purement et simplement de façon intransitive.

La situation médiane des êtres du sommeil, qui se tiennent sur une frontière située entre la veille et le rêve, est comme restituée par la représentation d’yeux révulsés. La jument du Cauchemar de Füssli, sur laquelle se déplace l’incube, idole obscure de la nuit, passe sa grosse tête aux yeux blancs à travers un rideau. Et l’on ne compte plus les yeux révulsés des zombis et des revenants de plusieurs films fantastiques.

L’œil révulsé est un œil à la fois ouvert et fermé : la pupille, principe subjectif de l’intention de voir, se retourne, refoulée par la masse anonyme du blanc de l’œil. Quand l’œil se révulse, il y a comme un lever de lune qui voile le jour du regard.

Pas plus qu’on ne voit naturellement son dos et le monde derrière nous, on ne se voit dormir. Il faut ici s’en remettre aux autres, à leur jugement, à leur parole. Il paraît, donc, que je dors les yeux entr’ouverts.

La première nuit que je passais avec elle, je m’éveillai vers trois heures pour allumer une petite lampe et la regarder dormir. Je sentais obscurément que nous n’irions pas très loin ensemble (mais j’ignorais que cela voulait dire : quatre années de disputes épuisantes). Etait-ce cela que j’essayais déjà de déchiffrer sur ses traits, son nez fin, ses paupières énigmatiques, ses doigts noueux, qui étaient sûrement des signes de la complexité de ce que nous aurions à vivre, ses longs cheveux blonds ?

Il y eut cette autre nuit, vers la fin, de sexe brutal, où il fallait vraiment dévorer l’autre, pour en finir avec l’incompréhension. Au matin, sur la plage, elle était encore plus lointaine, moi perdu, je cherchai sa main, qu’elle me refusa. Il existe une photo d’elle ce matin-là, elle n’avait jamais été aussi belle. J’ai bien sûr perdu cette photo. Mais cette première nuit, je contemplais ses paupières. Je ne les embrassai ni ne les pressai avec mes doigts, comme ce personnage du roman de Jonathan Coe, La Maison du sommeil. Regarder celle qui dort. Veiller sur le sommeil de l’autre, ou veiller un mort. C’est tout un. Est-ce une superstition enfantine, mais il m’a longtemps semblé étrange, impossible même, que ces simples petits rideaux de chair suffisent à éteindre la puissance de l’œil. Hypothèse n°1 : l’œil n’interrompt jamais son activité. Hypothèse n°2 : sous les paupières, les rêves sourdent. La science souligne d’ailleurs que la période de sommeil dit paradoxal, au cours de laquelle se forme l’essentiel des rêves, est caractérisée par une intense activité cérébrale, et plus particulièrement par de nombreux et rapides mouvements oculaires. Les rêves, dont les romantiques soulignent génialement la qualité visuelle singulière, sorte de peinture libre et sans modèle identifiable, prolongent l’activité momentanément contrariée ou modifiée de l’œil. L’œil roule en dedans. Tel un projecteur, il se fait son film. Goethe bien sûr : « Je crois que l’homme rêve uniquement pour ne pas cesser de voir.Il se pourrait bien que la lumière intérieure se répandît un jour hors de nous-mêmes, en sorte que nous n’aurions besoin d’aucune autre. »

Pourquoi tous les grands rêveurs et enquêteurs de nuit finissent-ils par affirmer qu’il faut supprimer le sommeil ? Le sommeil serait-il une maladie, comme l’estime le responsable de l’inquiétante clinique du roman de Jonathan Coe ? Une faiblesse, une coupable perte de temps, le tiers de notre vie livrée aux oubliettes ? Hypothèse n°3 : diminution progressive du sommeil, jusqu’à disparition de celui-ci, non pour travailler plus et annuler la passivité de la nuit (atonie musculaire, dit la science, pendant le sommeil paradoxal), mais afin de faire passer définitivement les rêves au dehors. Et d’en finir avec le dehors.

Un beau jour, donc, Novalis décide de ne plus dormir. Il prévient Caroline, la jeune épouse de Schlegel : dormir ressemble fort à une ivresse sensuelle ; on s’y adonne sans réserve et d’autant plus aisément que c’est naturel. Mais l’amour est tout de même autre chose que ça. Et vivre, ça doit être autre chose que dormir, se réveiller, dormir, se réveiller. Machine aveugle qui parfois s’emballe, et tout s’arrête brutalement, sans qu’on comprenne pourquoi. Ça se passe vers 1798, Novalis est dans la maturité de sa jeunesse. Autant dire au cœur de sa vie. Il lui reste à peine deux ans. Il doit le savoir, c’est-à-dire le pressentir, comme tout le reste. Alors il décide d’en finir avec la comédie du sommeil. Ce projet, qui ressemble fort à un suicide, vise à rassembler tous les points divergents et les états épars de la vie consciente et inconsciente dans le foyer unique et incandescent de son amour nocturne. Car ici le sommeil se fait mystique : dépassement de l’état même du sommeil naturel et involontaire. Dormir, ou mourir, pour rejoindre la bien-aimée, Sophie, jeune morte de quinze ans, revient exactement à veiller, pour l’éternité, et à ouvrir d’autres yeux, à regarder son sommeil en face.

Plus célestes que ces étoiles scintillantes nous semblent les yeux infinis que la nuit a ouverts en nous.[...]Louange à la reine du monde, l’Annonciatrice suprême d’univers sacrés, elle qui prend soin d’un amour bienheureux — elle t’envoie à moi — ô tendre bien-aimée — soleil adorable de la nuit — à présent, je veille — car je suis tien et mien — tu m’as révélé la nuit pour la vie[...].

Extraits du chant I des Hymnes à la nuit de Novalis.

Post-scriptum

(Ces textes font partie d’un livre en cours d’écriture.)

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Publiée dans Vacarme 36, , pp. 44-46.