Vacarme 36 / cahier

brèves

savoir = pouvoir

L’arrivée en 2002 de Didier Jayle à la tête de la MILDT (Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie) a stoppé l’élan qu’avait donné à cet organisme sa prédécesseure Nicole Maestracci. La MILDT avait en effet lancé un plan triennal relatif à la prévention et au traitement des dépendances, qui adoptait une vision d’ensemble des addictions, récusant la délimitation, dénuée de fondement scientifique, entre substances « licites » et « illicites ». L’un des axes de ce plan prévoyait notamment le développement de la recherche documentaire sur ces questions. On sait combien l’efficacité de la politique de réduction des risques liés à l’usage de drogues dépend de la modification des représentations sociales de cet usage, encore aujourd’hui très stigmatisé. La multiplication des centres de documentation sur les drogues et les dépendances participait donc d’une logique de recherche et de diffusion de l’information sur des questions où l’ignorance se combine fréquemment aux peurs collectives. Quelques mois après son arrivée à la MILDT, Didier Jayle décidait pourtant de « régionaliser » ces centres : le plan Maestracci prévoyait quatre-vingt quinze centres en tout, il y en aura vingt-deux, ce qui suppose entre autres la remise en cause de structures implantées localement depuis parfois deux décennies. Ainsi, les salariés du centre de Seine-Saint-Denis ont-ils appris le 21 décembre 2005 sa fermeture... au 31 du même mois !

Début 2006, la MILDT annonçait également l’arrêt du financement du centre de documentation de l’hôpital Marmottan, structure dédiée à l’accueil et au soin des usagers de drogues fondée par Claude Olievenstein au début des années 1970. C’était s’en prendre à un centre en activité depuis dix-huit ans et doté d’un tel capital symbolique qu’il en résulta aussitôt un tollé dans le champ de la réduction des risques. Une pétition recueillit plusieurs centaines de signatures, les élus communistes et Verts du Conseil de Paris, ainsi que la sénatrice Nicole Borvo (PCF) apportèrent leur soutien, et le ministre de la Santé lui-même désavoua la MILDT en annonçant sa décision de prendre en charge le financement du centre et de reconduire à son poste sa documentaliste, Clotilde Carrandié.

Le centre de Marmottan est aujourd’hui sauvé. Mais que la MILDT ait pu envisager sa fermeture est symptomatique de la régression qui affecte aujourd’hui la réflexion sur le traitement des dépendances en France. Dans le texte de la pétition, le directeur de Marmottan, Marc Valleur, avait salué « l’approche originale de la documentation et de l’information en matière de toxicomanie »mise en œuvre depuis la création du centre, et souligné la qualité d’un travail toujours pensé dans ses liens avec l’activité de cliniciens dont la pratique « part de la parole des usagers ». Pour Clotilde Carrandié, cette démarche demeure le « seul rempart efficace contre les dérives sectaires » dans le traitement des dépendances, mais également contre une possible « dérive scientiste qui peut mener à une froide médicalisation, sans écoute » des usagers. Marc Valleur, pour sa part, confirmait cette conception propre au travail de Marmottan : « toxicomanes et « addicts » ne sont pas simplement des malades relevant de techniques de soin, mais aussi des sujets et des citoyens qui interrogent une société productrice des conditions de leur addiction ». On peut donc légitimement supposer que c’est aussi cette pratique qui était visée à travers le projet de fermeture du centre.

En outre, la conception d’une documentation « adossée à des centres d’accueil, de soins, de clinique et de prévention » a été à la base de la naissance du réseau Toxibase : en 1987, des salariés de Marmottan décidaient, avec quelques chercheurs de l’INSERM, de créer un réseau national de documentation « sur les pharmacodépendances ». Il en résulta l’élaboration d’une première base de données sur les dépendances, dont le centre de Marmottan fut l’un des principaux fournisseurs. D’abord réservé aux professionnels, Toxibase s’ouvrit par la suite à un plus vaste public, avant d’élargir ses sujets de recherche à tous les produits psychotropes, licites ou illicites (et donc aussi au tabac, à l’alcool, aux médicaments, mais encore au « jeu pathologique »). Significativement, Toxibase est également aujourd’hui en voie de démantèlement.

Pour apprécier pleinement cette politique, il faut mettre en relation les projets de Didier Jayle relatifs aux sources documentaires avec l’amputation des moyens alloués par l’État à la réduction des risques. On ne s’étonnera pas que nombre d’intervenants en toxicomanie interprètent la politique du président de la MILDT comme une contribution originale aux velléités sécuritaires du ministère de l’Intérieur. Olivier Doubre

Sarkozy en Afrique

En mai 2006, le ministre de l’Intérieur s’est rendu au Mali, au Bénin et au Maroc pour vendre son projet de loi sur l’immigration, alors en cours de discussion au Parlement. A qui s’adressait-il ? Moins aux pays d’émigration qu’aux électeurs français auxquels il a tenté de justifier le durcissement des conditions d’entrée et de séjour des étrangers en France. Cut-up de diverses interventions qui à la fois disent le fond de sa pensée et permettent d’identifier quelques-unes de ses techniques politiques :

Le parler vrai « Entre pays amis et héritiers de grandes civilisations comme la France et le Mali, nous pouvons et nous devons nous parler franchement ». « Nous devons créer les conditions de relations adultes, responsables et décomplexées ». Avant d’ajouter : « Les flux économiques entre l’Europe et l’Afrique représentent moins de 2% de notre économie. La France économiquement n’a pas besoin de l’Afrique ». En aparté : « Je n’aime pas la bagarre pour la bagarre. J’aime qu’il y ait de vrais débats. L’Afrique, c’est un peu la magie de la parole ». Et aussi : « Ma façon d’aimer les Africains, c’est de leur parler comme à des gens intelligents ».

Même pas peur : « J’ai compris que ce projet de loi pouvait être l’objet d’un certain nombre de malentendus (...). Pourquoi croyez-vous que je suis venu ici à Bamako, aujourd’hui ? Je suis venu exprès à ce moment-là pour m’expliquer, car si on a peur de venir, c’est qu’on n’est pas un vrai homme politique ».

C’est pour leur bien : « Comment peut-on accepter que des migrants s’entassent dans des taudis et vivent dans des conditions indignes, parfois au péril de leur vie ? » ; « Le droit au regroupement familial, ce n’est pas le droit de s’entasser dans des taudis ».
De bons travailleurs : « Les Maliens qui vivent en France en situation régulière sont très appréciés. Ce sont des gens honnêtes, respectueux et travailleurs ». « La communauté béninoise est appréciée en France pour ses valeurs et son travail ».

Diviser pour mieux régner : « Le principal ennemi des Maliens en situation régulière en France, ce sont les Maliens en situation irrégulière ».

Par ici la sortie : « Nous avons décidé de nous montrer plus généreux en matière d’aide au retour (...), en augmentant très significativement les sommes allouées. Si d’autres pays font mieux, qu’on me le dise, je suis prêt à m’aligner sur eux ». Carine Eff

Sur la chaussée

à l’entrée du métro St-Ambroise à Paris