Vacarme 36 / cahier
point d’écoute / 6
Qu’est-ce qui se joue dans la discordance du son et de l’image ? Quels sont les passages secrets de l’audible au visible ? Écoutons voir un peu avec Brian de Palma. En choisissant pour héros un professionnel du son à la recherche de la synchronie parfaite, il réalise un grand film sur la nature même du cinéma. Mais c’est également une formidable tragédie sur nos plus profondes défaillances, une relecture fracassante du mythe d’Orphée et d’Eurydice.
En 1966, Antonioni filmait dans Blow-Up un photographe de mode qui, développant et agrandissant ses clichés d’un couple amoureux surpris dans un parc, fait apparaître l’indice d’un meurtre. Quinze ans plus tard, en 1981, Brian De Palma réalise avec Blow Out une sorte de remake dans lequel la photographie est remplacée par la phonographie, le protagoniste étant cette fois un bruiteur et preneur de son. Ce qui, au-delà de l’enquête, sera dès lors le nœud de l’intrigue, c’est la fabrique même du cinéma en tant qu’accident ou greffe audio-visuelle [1].
Les premières images de Blow Out sont un faux prologue. On croit être dans un film d’horreur flirtant avec un érotisme bon marché : dans une résidence pour jeunes filles, l’ombre d’un maniaque rôde et finit par s’approcher de l’une d’elles, nue sous sa douche. Dans cette citation presque littérale de Psycho [2], on voit le bras assassin qui écarte le rideau de plastique, la main qui brandit le couteau meurtrier et, enfin, le visage de la victime qui pousse un cri...
Changement brusque de décor : dans un studio de montage, le bruiteur, Jack Terry (John Travolta), discute avec le réalisateur de ces piètres séquences. Le cri de la jeune fille n’est pas convaincant, il faut en dénicher un meilleur. On comprend qu’il s’agissait d’un film dans le film : le cinéma parle ici de lui-même, de l’improbable synchronie de l’image et du son.
C’est alors qu’intervient le générique de début.
Les noms défilent sur un écran dédoublé, en split screen : à droite, Jack qui regarde les informations télévisées sur la campagne du gouverneur McRyan, candidat aux élections ; à gauche, gros plans sur ses magnétophones et tables de mixage. De même que les plans du film dans le film, les faits que les nouvelles rapportent et montrent seraient-ils faits, c’est-à-dire fabriqués, assemblés, montés ?
Fin du générique. […]
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[1] Avec son installation vidéo intitulée Up and Out (1998), Christian Marclay, de façon joueuse et sérieuse à la fois, invite à la confrontation de l’original et du remake. En une sorte de greffe cinématographique croisée, Up and Out superpose en effet les images de Blow-Up à la bande-son de Blow Out, avec de saisissants effets de décalage, notamment à la fin, lorsque les dernières images d’Antonioni se déroulent dans un silence de mort, dû à la différence de durée des deux films.
[2] De la fameuse séquence au cours de laquelle Norman Bates (Anthony Perkins) assassine Marion Crane (Janet Leigh) dans la douche du motel.