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Vacarme 36 / cahier
Lorsqu’elle entra dans le piège, Huguette découvrit le visage de son bourreau. « Quel est cet insecte, s’exclama-t-elle, et quel beau spécimen ! » Il lui rappelait l’un de ceux dont parfois son œil avait accroché la couleur au moment même où, d’un ample coup de langue, voluptueusement elle l’engloutissait. Une planche maintenait la tête d’Huguette à l’horizontal et un étau lui enserrait la gorge mais elle n’avait, malgré cela, pas de gros efforts à faire pour braquer vers lui son regard à plus de 180° sur sa droite. C’est à la portée de n’importe quel bovin. Non, ce qui la contrariait, c’était ce foutu contre-jour qui masquait les moindres détails de sa physionomie et puis il y avait ce muret qui les séparait. Si seulement elle avait pu en une seule ruade le faire tomber d’un bon coup de sabots. La partie inférieure de son squelette, les pattes et l’extrémité de l’abdomen, lui étaient invisibles. C’était d’autant plus agaçant que ce corps, d’un beau bleu azur traversé de zébrures, promettait derrière une carapace cylindrique une anatomie parfaite. Elle fit défiler le diaporama des images de tous les coléoptères qu’elle avait stockés dans sa mémoire après leur escale dans ses différents estomacs. Seul le scarabée-bouc ou certains capricornes auraient pu faire concurrence au spécimen qui s’agitait au dessus d’elle. Tandis que dans son esprit dansait une sarabande d’insectes, Huguette, appréciant le jaune de ses pattes supérieures et la ligne tirebouchonnée de son unique antenne, s’aperçut que tant de beauté lui mettait l’eau à la bouche. Était-ce un accident ou une erreur génétique ? Elle avait du mal à démêler la patte de l’antenne. Son corps avait beau être anormalement asymétrique, ce qu’elle voyait l’enchantait et lui donnait faim. Ses années d’expérience le museau au ras du sol lui avaient enseigné que chez elle, l’œil et la langue marchaient main dans la main. Mais elle savait aussi qu’ils avançaient ainsi contraints et forcés et d’un concert discordant. Leurs intérêts divergeaient. Il était toujours trop tard, sa gourmandise était incontrôlable et l’emportait sur l’esprit scientifique. Huguette menait avec fatalisme sa vie de ruminant mais se rêvait entomologiste, collectionneuse de cerfs-volants, de mantes religieuses aux puissantes mandibules, de sauterelles frivoles et de gracieuses libellules, de larves craquantes, et surtout de chenilles imberbes. Si seulement elle avait pu, une fois dans sa vie, épingler avant qu’il n’advienne le prince de la nuit, le sphinx à tête de mort.
Une fois pourtant, elle avait rencontré sa chenille près d’un buddleia. Grassouillette à souhait, elle portait une corne discrète et poussa un petit craquement, plus qu’un cri, lorsque... Huguette serra les dents et de toutes ses forces concentra son esprit pour revenir en arrière. La chenille apparut à nouveau sous ses yeux, langoureusement entortillée autour d’une brindille. Sous sa robe jaune et verte, ses petites pattes portaient des bottines à semelles-ventouses et au sommet de son crâne, elle arborait sa corne enroulée en chapeau. Huguette approcha son œil, elle regarda à la loupe : la corne granuleuse ressemblait à la surface de la lune tandis que le reste de son corps lisse et satiné brillait, l’obligeant à cligner des yeux. Huguette ferma l’œil et l’ouvrit à nouveau : le corps souple se cabra, trois paires de pattes battirent l’air au ralenti, la tête pivota lentement à droite et leurs regards se croisèrent. « C’est fou, se dit elle, ce qu’elle lui ressemble. Déjà sur son visage l’amorce d’une jolie tête de mort. » […]
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