Vacarme 36 / lignes
politique & religions
Pourquoi l’affaire des « caricatures de Mahomet » est-elle partie du Danemark ? Existe-t-il dans ce pays une « communauté musulmane » ? Qui sont ses représentants autoproclamés ? Quels sont les effets de la crise sur les relations des Danois avec leurs « musulmans » ? Et sur celles des « musulmans » avec leurs propres « représentants » ? Deux articles tenteront de répondre à ces questions. Le premier porte sur le rapport que le Danemark a établi avec ses immigrés — du moins avec ceux d’entre eux qu’il a constitués en « mahométans ».
Jusqu’aux années 1990, le Danemark a été le pays le plus sympathique d’Europe : il présentait à la fois le charme de la tradition — un royaume unifié depuis le Xe siècle —, et celui de la modernité politique : un régime parlementaire doté d’une rigoureuse séparation des pouvoirs et d’une constitution obsédée par le respect des libertés. Sans doute sa mémoire avait-elle été entachée par quelques péchés typiques du continent européen, mais il y avait moins succombé, et moins longtemps, que d’autres. Ainsi pour l’esclavage : le royaume avait possédé de petites colonies tropicales ; il avait participé à la traite et pratiqué l’esclavage, mais il fut le premier pays d’Europe à les interdire. Ou encore pour l’antisémitisme qui, au XIXe siècle, n’avait pas plus épargné le Danemark que le reste de l’Europe chrétienne ; mais en 1943 la résistance danoise (à laquelle l’extrême droite avait activement contribué) organisa la fuite de presque tous les juifs vers la Suède, État neutre — avec l’appui massif de la population [1].
Depuis 1945, l’image idyllique de cette petite nation — désormais vouée aux grandes causes humanitaires — ne s’était jamais démentie. L’on se souvient de ses dénonciations obstinées du régime d’apartheid en Afrique du Sud ; de l’aide économique substantielle (1% du PIB) et sans conditions qu’elle avait très tôt accordée aux pays en voie de développement ; et de ses contingents militaires toujours présents dans les opérations de maintien de la paix. Enfin, le miracle politique et social danois n’a cessé de hanter notre imaginaire démocratique : une participation électorale supérieure à 85%, une société civile irriguée par un nombre incroyable d’associations volontaires, une presse écrite qui résistait victorieusement à la concurrence de la télévision ; et un État-Providence financé par une pression fiscale lourde mais consentie, et qui assurait une solidarité sociale exemplaire.
Or, en deux décennies, ce paradis politique est devenu l’un des pays les plus racistes d’Europe [2]. L’histoire vaut d’être rapportée pour trois raisons. D’abord, elle fait apparaître un trait rarement aperçu des politiques européennes d’immigration et d’intégration : le fait qu’elles sont un bricolage hasardeux, une suite de mesures désordonnées visant à corriger les effets inattendus de minuscules décisions initiales. Ensuite, cette histoire montre que le racisme n’est pas, comme on le dit parfois, une mauvaise réponse à un vrai problème social (l’intégration des immigrés), puisque le racisme peut fort bien précéder l’émergence du problème social. Enfin, elle enseigne que, pour s’implanter durablement dans une population, l’idéologie et la politique racistes n’ont aucun besoin de la longue durée — par exemple les siècles d’esclavagisme et de colonisation que nous avons connus en France. […]
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[1] Rappelons néanmoins que le Danemark, comme la France, a collaboré avec le IIIe Reich — c’était la « politique de négociation » — et que la recherche historique récente a mis au jour quelques pratiques peu brillantes de déportation et d’exploitation de Danois juifs.
[2] Je remercie Karen Wren de m’avoir communiqué son article sur la période 1989-1995 : « Cultural racism : something rotten in the State of Denmark ? », Social and Cultural Geography, vol. 2, n°2, 2001, p. 141-162.