c’est la vie / 2

devenirs massacrés

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Des hommes, des femmes, plus ou moins jeunes,des enfants aussi. Des gens. Que le destin, ou plus humblement le hasard, fit sortir du chemin dont ilsavaient peut-être rêvé, auquel peut-être aussi ils n’avaient pas même songé. Chaque fois pourtant le cri silencieux d’un arrachement. Pour que ce cri ne s’abîme complètement dans l’oubli, nous nous proposons ici d’honorer leur mémoire. Avec la retenue de celui qui ne sait qu’en dire. Avec la conviction cependant de celui qui demeure stupéfait.

A tous ceux-là dont le quotidien fut ciselé par la tragédie.

Pour Idir

Une station d’autobus. C’est là qu’il avait rencontré Farid. La gêne, c’est sûr. Comment auraient-ils pu l’éviter ? Il y avait un mois à peine que cela s’était passé. Un mois. Et ce qu’était un mois suite à cela, pour Farid, lui ne le savait pas. Aussi l’embarras. Et de ne pouvoir rien dire qui soit anodin, car rattrapé toujours par cela. Et de ne pouvoir rien dire non plus qui s’en éloigne, et de ne pourtant pouvoir en parler. C’est là, Farid est dedans, lui n’est qu’au bord.

A l’école ils s’étaient connus. Plusieurs années dans la même classe. Et tous ces moments partagés qui échouent là, devant eux, entre eux, sur cela qui s’est passé et qu’ils ne pourront jamais partager. Sur cela que les journaux ont relaté. Sur cela dont les gens se sont émus. Sur cela que chez eux, dans leur quartier, on nomme tout simplement « la mort d’Idir ».

Idir était le frère de Farid. Avec lui ils avaient grandi. Avec lui ils avaient joué. Mais c’est Farid qu’il connaissait mieux. Simple question d’âge au départ. Puis l’affinité. Tous étaient ainsi concernés dans la cité par l’événement. Du plus proche au plus lointain. Concernés au-delà de la simple curiosité des gens en général, je veux dire. Idir était du quartier. Chacun le connaissait.

Quand la télé est venue, c’est Michaël qui a parlé. Michaël qui pourtant n’a pas assisté à la scène. Les jeunes qui étaient là auraient pu, mais n’ont pas voulu. Lui ont dit vas-y, dis leur, toi tu es français, tu seras écouté, peut-être même entendu. Alors Michaël a dit toute la folie de cet acte. Et peut-être qu’on l’a entendu. Je veux dire les gens, les autres, ceux qui pensaient qu’il s’agissait encore d’une histoire de « voyou ».

Idir. Vingt-cinq ans à peine. Avec son amie. Ils allaient avoir un enfant. Se rendirent ce soir-là chez l’épicier, tous les deux, acheter à boire, sans doute pour passer la soirée entre copains. Manquaient vingt centimes, ou trente, ou quarante, on ne sait pas très bien, mais on sait que cela ne dépassait pas un franc. A quand même pris la boisson en disant qu’il reviendrait payer plus tard. L’épicier ne voulait pas. Se sont emportés, disputés, mais Idir et son amie sont tout de même repartis avec la boisson. Alors l’épicier est sorti de sa boutique et a tiré une balle de revolver. Idir a continué d’avancer. L’épicier a donc tiré une seconde balle. Cette fois Idir est tombé.

Et maintenant Farid est là, dans ce bus, devant lui, et il ne sait pas quoi dire.

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Publiée dans Vacarme 01, , page 75.