maladie privée, santé publique

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L’idée de santé publique n’a rien de spontané. elle implique que la maladie ne soit pas hasard, mais scandale, qu’elle engage, au-delà du corps, la collectivité toute entière. au croisement de nos souffrances intimes et des problèmes de tous, les questions qu’elle pose dessinent le lieu même du politique.

Il y a un an : les grèves « de l’automne ». Pour la Sécu, pour la protection, pour être ensemble, pour dire enfin non, pour... défendre Blondel ?! Il n’y a rien de plus triste que les bilans et les interprétations. Nous ne nous y essaierons pas. Mais parmi les surprises de décembre 1995, il y avait celle-ci : qu’un million de Français puisse descendre dans la rue, dans la grève, pendant plus d’un mois, parce qu’était remise en question la prise en charge collective des coûts de la santé. « La santé de chacun est le problème de tous » : le slogan témoignait d’un bel équilibre entre le souci de soi bien compris et la générosité. Il y avait là, de nouveau, de l’universel.

Au-delà de cette réjouissance un peu muette, on peut toutefois se demander comment on en est arrivé là. Pourquoi, précisément, une telle mobilisation à propos de la santé ? Car il n’y a rien de moins naturel que de manifester ou de faire grève pour un tel motif : voici à peine trois siècles, ç’eût été une aberration. Même les plus progressistes, alors, étaient loin de penser que l’État pourrait un jour prendre en charge la santé de chacun : les épidémies étaient jugulées par la plus terrible exclusion (les léproseries et les quarantaines) ; quant aux maladies ou aux accidents ordinaires, ce n’étaient jamais que des affaires privées. C’est encore le cas dans la plupart des pays du tiers monde, voire aux États-Unis : comme on dit au Mexique, « la maladie, ça te touche ou ça te touche pas », c’est tout. Pour qu’il en soit autrement, il faut avoir les moyens scientifiques et économiques de guérir, de prolonger, de faire quelque chose. Il faut aussi tout le mouvement historique qui a vu l’État devenir welfare state ; et reprendre à son compte, en la laïcisant, l’idée de providence divine. Alors, mais alors seulement, peut se constituer cette expérience si particulière, où la santé n’est plus loterie du destin, mais trouve une expression politique.

On ne peut, toutefois, se contenter de dire : « autrefois, la santé était une affaire privée ; puis sont venues les Lumières, et l’idéal républicain : désormais, le bien de chacun passe par le bien de tous. » Ce serait encore trop simple. D’une part, parce que l’idée de maladie « privée » est, elle aussi, le produit d’une histoire : des salles communes aux chambres individuelles, la souffrance a été, ces derniers siècles, comme concentrée sur l’individu, objet du regard médical. D’autre part, cet individu, et l’expérience qu’il traverse, résistent à se laisser dissoudre dans le collectif : la santé n’est pas « l’affaire de tous » sans être, en même temps, une question intime. Les malades sont souvent les premiers à revendiquer cette séparation des plans : ne pas être traités, en public, comme des malades ; avoir le droit, aussi, de penser à eux-mêmes plutôt qu’à ce qu’ils coûtent à la Sécu. Ce, même si l’on ne souffre jamais d’abord seulement pour soi, sans que cette souffrance concerne, dès le premier moment, la collectivité. Dans toute maladie se rejoue la séparation traditionnelle de la vie privée et de la vie publique : tantôt le politique surgit au cœur de l’intime (les accidents de la route, le scandale du sang contaminé, en sont autant d’exemples) ; tantôt, inversement, l’intime vient se jouer au beau milieu des réunions interministérielles. C’est là un mélange parfois merveilleux, parfois terrible.

Terribles, par exemple, ces appels à l’intime qui se déchaînent dans les grandes messes médiatiques du Téléthon et du Sidaction : grande commisération publique pour charité privée. C’est peut-être utile et nécessaire mais on sent bien qu’il y a là quelque chose d’amèrement indigne : on fait du public avec du privé, autrement dit on prostitue ses expériences à soi et on salit l’idée de santé publique, c’est-à-dire la belle idée d’égalité politique et seulement politique devant la maladie. C’est si pratique pour l’État, si humiliant pour les malades, et si indigne pour les présentateurs de la télévision dont on finira bien par admettre qu’ils adorent cela, l’indignité.

Rien de tel dans les manifestations de l’automne dernier où l’on voyait, par exemple, les associations de malades du sida (Aides, Act Up, et d’autres) défiler derrière les syndicats de travailleurs en bonne santé. Il s’agissait alors de se battre pour la santé de tous, de cesser, au moins pour un instant, de penser à ses souffrances privées, unis dans cette pensée de la « grande santé » à défendre, celle de tous les citoyens. Le geste était d’autant plus fort que l’analyse rétrospective du plan Juppé ne peut suffire à l’expliquer. Par rapport au statu quo ante, ce plan n’était pas absolument insensé et inique. C’était le plan d’une droite modérée. Il proposait une certaine réduction de la protection sociale et un plus grand coût pour les salariés, mais pour « sauver » la Sécurité sociale et le principe d’une mutualisation des risques. Depuis dix ans, on nous a fait

avaler d’autres couleuvres, toujours sous la même fausse évidence : un service public devrait être économiquement rentable. Alors, si l’on ne s’attarde ni sur le fait, indéniable, que la réforme a servi de prétexte, ni sur la capacité de ce gouvernement à tomber dans les pièges qu’il s’est lui-même tendus, reste une bonne nouvelle : nous sommes encore capables de descendre dans la rue pour défendre — certes, avec l’aide des cheminots — l’idée en général d’une égalité des risques face à la maladie ou à l’accident.

On croirait qu’on a presque atteint là une limite du « peuple de gauche ». On peut encore accepter la pauvreté, le chômage, les inégalités, mais pas de revenir à cette privatisation de la santé qui se profilait, ou que l’on sentait venir, derrière le plan Juppé. On n’acceptera pas le retour au fatalisme d’autrefois ni à celui, tragique, des pays

du tiers monde. On n’acceptera pas qu’une frontière soit de nouveau tracée, qui séparerait, et opposerait, les souffrances « seulement privées » et les « vraies » questions de la politique, alors que des circulations ne cessent, en fait, de s’établir des unes aux autres.

Les grèves de l’année passée n’ont pas à être expliquées, ce sont plutôt elles qui nous expliquent ceci : la question de la santé emporte tout le problème de la politique, dans la mesure où nous sommes à la fois, et absolument, individus privés et membres d’une communauté politique.

Cela, les malades, et ceux qui sont sensibles aux douleurs et aux questions de la maladie, le savent sans doute mieux que les autres. Non que la souffrance puisse fonder, par elle-même, un projet politique ou une éthique de vie : il n’y a pas de politique humanitaire, pas de politique de la compassion. Mais face à l’attitude qui voit, dans la maladie, un simple problème de couverture des risques et d’assurance individuelle, ce sont souvent les malades qui se lèvent pour défendre la santé universelle, et une autre définition du « se bien porter ». Exclus de fait du débat public, ils se tiennent pourtant sur le fil de ce qui fait l’essence même de la politique : l’équilibre instable, et en constant devenir historique, du privé et du public. C’est cela, avant tout, que nous voulons comprendre.


10 ans de santé publique

par Jacques Blacher

1. INDICATEUR DE SANTÉ :

Depuis dix ans le niveau des indicateurs de santé a augmenté. L’espérance de vie à la naissance est passée de 78,4 à 81,1 années pour les femmes et, pour les hommes, de 70,2 à 72,9 années.

2. REVERS DE LA MÉDAILLE :

Néanmoins, malgré l’amélioration moyenne, il est nécessaire de nuancer le jugement :

a) Augmentation de la mortalité prématurée surtout masculine et des maladies liées aux comportements dangereux (accidents de la circulation, suicides, sida, cancers liés au tabac ou à l’association alcool-tabac, « drogues dures »...).

b) Majoration du « mal être psychologique » avec augmentation de la consommation des psychotropes, augmentation des décès par suicide, augmentation des sévices à enfants.

c) Majoration des maladies chroniques (mentales et somatiques) et des handicaps.

d) Persistance des inégalités sociales et géographiques.

3. DÉPENSES :

a) La consommation médicale totale a été multipliée par 3 en 10 ans (en francs constants).

b) Les dépenses de santé représentent presque 10% du PIB (3e rang dans le monde derrière les États-Unis et le Canada).

c) Le poste « dépenses de santé » représentant 14% de la consommation finale des ménages, est celui qui a le plus augmenté depuis dix ans.

4. FINANCEMENT :

a) Les différents plans de redressement de la Sécurité sociale n’ont eu qu’un effet transitoire.

b) La Sécurité sociale obligatoire finance une part progressivement décroissante de la dépense de santé (actuellement 70%).

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Publiée dans Vacarme 01, , pp. 6-7.