Hygiénisme et libéralisme

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« Pour soi, tout est permis », et on sombre dans la médiocre apologie du décadent. « Soyons hygiénistes » et c’est la misère du souci de soi petit-bourgeois. Mais comment on s’en sort ?

Une politique de santé responsable est d’abord une politique de prévention, de prophylaxie. On parle même aujourd’hui de médecine prédictive à venir, une médecine qui permettrait de prévoir les maladies pour mieux les éradiquer. Nul ne peut être en désaccord avec cette idée, la plus simple, la plus rationnelle, la plus efficace pour diminuer les dépenses de santé. Il est plus rationnel de se laver les mains que d’attraper le choléra. Et l’on est même en droit de s’en prendre à l’État quand celui-ci déroge à ce premier principe de santé publique, comme aux débuts de l’épidémie du sida. Un seul problème toutefois : la politique du « tout préventif », cela s’appelle, depuis le XVIIIe siècle, l’hygiénisme, et l’idéal hygiéniste est un monde pur, aseptisé, propre, sain de corps et d’esprit, en bref un monde sans vices, c’est-à-dire un monde de pur cauchemar, parfaitement invivable, où il n’est plus besoin d’avoir la peste pour être traité comme un pestiféré. Regardez le sort des pauvres fumeurs américains. Mais déjà en France, on ne fume plus de cigarettes mais des « nuit gravement » ; on ne mange plus de sandwichs mais du cholestérol et des graisses sur-saturées ; on ne boit plus d’alcool, on se prépare une cirrhose ; on ne baise plus, on joue stupidement avec sa vie. C’est assez embêtant ce non-choix qu’on nous propose entre le risque idiot et le cauchemar, et c’est déjà une vieille histoire. Hygiénisme et libéralisme forment la double-impasse des politiques de santé. D’une part, en effet, comme disent les psychanalystes, l’absence de troubles physiques et psychiques est peut-être la santé, mais ce n’est pas la vie ; d’autre part il n’y a pas de politique de santé sans idée de soin (et de prendre soin avant de soigner). Les États qui ne font aucune prévention sont des États parfaitement irresponsables, et parfois criminels. Les États hygiénistes nous ouvrent les portes d’un enfer invivable et de surcroît hypocrite, parce qu’évidemment l’hygiénisme, ça ne marche pas, sauf pour la vitrine. Par derrière, c’est soit la répression, c’est-à-dire l’enfermement ou l’exclusion de tous les déviants (la chasse aux pauvres, la chasse aux drogués, la chasse aux fous) ; soit le contrôle, c’est-à-dire la pathologisation renversée (« vous buvez, parce que vous êtes malades ») et la culpabilisation permanente des déviants (« vous trouez la Sécu ! »). Ainsi, on sent bien qu’on ne saurait s’en tirer par un savant débat entre politique de répression et de contrôle d’un côté (la santé est le premier problème de l’État) et politique parfaitement libérale de l’autre (la santé n’est qu’affaire privée). Le vilain couple hygiénisme-
libéralisme a au moins cette vertu (toute négative) de montrer par le fait que la distinction vie privée-vie publique ne fonctionne pas du tout pour penser ce que pourrait être une « bonne » politique de santé. En revanche, il est bon parfois de se laisser aller à rêver d’une politique de prévention où l’État essaierait de prendre la tangente par rapport à sa double figure de père Fouettard et de mère couveuse. Au moins, au lieu d’une insupportable édification des citoyens, on aurait alors des slogans plus énigmatiques, plus respectueux des choix de chacun et peut-être plus efficaces. Exemples entendus par-ci, par-là : « L’éthylo-tabagisme n’est pas un métier d’avenir » ; « Les accidents ne sont pas des événements » ; « Il n’y a aucune raison de devenir séropositif » ; « La drogue donne du plaisir mais ne règle aucun problème » ; « La mort est la chose la plus banale du monde » ; « Il peut être aussi agréable d’avoir faim que de manger » ; « Tous les fantasmes n’ont pas besoin d’être réalisés » ; « Aimer la santé n’est pas un devoir qui s’impose, mais une joie qui s’apprend » ; « Il y a un gras qui est bon, on l’appelle le bon gras »... Un État faible et fraternel dans une société d’adultes : oui, on a le droit de rêver.

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Publiée dans Vacarme 01, , page 12.