Vacarme 11 / animaux

comment l’homme et l’animal...

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À sa manière, qui n’est pas celle des civilisations amérindiennes, orientales ou africaines, l’Occident entretient d’omniprésentes relations avec l’animal. Qu’elles se teintent d’indifférence, d’antagonisme ou d’exploitation, elles procèdent d’abord d’une grande proximité recherchée ou subie : le territoire, la généalogie, l’imaginaire, la société et la religion en conservent les traces.

On dit que les papillons, vers le milieu de l’été, s’envolent vers la lune pour y mourir.

Le territoire en porte l’empreinte. Longtemps, il fut un enjeu entre l’homme et l’animal : par exemple lors des défrichements des XIe-XIIIe siècles, qui virent reculer les endroits sauvages (et anonymes) au profit d’endroits humanisés (et donc nommés). La toponymie conserve ainsi en mémoire des lieux autrefois fréquentés par des animaux : les Orcières (ours), Cabrerets (chèvres), Bièvres (castors) et autres Hirschfeld (cerfs).

La généalogie en porte l’empreinte. Chez les Romains, une partie du nom pouvait être une désignation animale : ainsi Vitellius (le veau) ou Aquila (l’aigle). Il en va de même pour les noms des premiers saints comme Ursule de Cologne (oursonne) ou Léon (lion). Des migrations germaniques subsiste une abondante éponymie animalière : Bernard (bern-ours), Eberhard (ibar-sanglier), Wolfgang (wolf-loup), y transparaît le désir de s’associer à un animal redoutable et redouté. Mais l’inverse se rencontre : on trouve de nombreux patronymes évoquant des animaux moins impressionnants comme Goupil, Pourceau ou Mulot.

L’imaginaire humain en porte aussi l’empreinte. Dans l’ordre symbolique, l’animal apparaît comme un reflet, une référence permanente et figurée, qu’il s’agisse de valoriser ou de dénigrer. Au cours des âges, il y évolue vers de plus en plus d’autonomie. Dans l’épopée hellène, il sert avant tout l’analogie (Diomède le lion, Dolon le loup). La littérature médiévale, d’Ysengrin aux Fables de La Fontaine, le met en scène. Enfin, l’animal finit par n’incarner que lui-même : le perroquet Loulou chez Flaubert ou le poisson du Vieil Homme et la mer d’Hemingway. Il est par ailleurs un réservoir métaphorique pour les dictons : rusé comme un renard, il ne faut pas courir deux lièvres à la fois, un drôle de zèbre...

L’animal sert aussi de faire-valoir social dans l’héraldique médiévale et ses innombrables blasons : il représente les vertus supposées des lignages (lions, léopards, aigles) ; par ailleurs sa possession et sa consommation sont réservées à l’oligarchie nobiliaire ou pécuniaire (chasser au faucon, entretenir des chevaux). À l’inverse, il sert aussi à dénigrer : les noms de bêtes viennent spontanément à la bouche dès qu’il s’agit d’insulter. Dans l’ancienne France, on moquait les maris cocus en leur faisant chevaucher un âne sur lequel ils étaient juchés à l’envers... Enfin, l’animal peut focaliser sur lui un conflit : Robert Darnton a décrit l’histoire du chat bouc émissaire dans une imprimerie parisienne de la rue Saint-Séverin en 1730, sur toile de fond de contestation sociale.

La religion, enfin, en porte l’empreinte. Marcel Mauss a expliqué l’importance du sacrifice animal dans les religions polythéistes primitives : ne pouvant entrer en communication directe avec la divinité, l’homme utilisait l’animal comme vecteur pour demander, remercier, expier et prévoir. La symbolique et l’iconographie chrétiennes anciennes eurent largement recours à l’animal, de l’Agnus Dei à l’aigle de saint Jean l’évangéliste, en passant par les bœufs perchés sur la cathédrale de Laon, jusqu’aux représentations de l’Enfer promis aux pécheurs regorgeant de monstres mêlant les attributs des animaux les plus effrayants (crocs, griffes) et les plus repoussants (queues et appendices, viscosités).

Mais l’animal se rencontre aussi, de manière plus significative, dans le domaine de la légende, du surnaturel et de la déviance. Le surnaturel est peuplé d’animaux : dans la Mesnie Hellequin, par exemple, une troupe montée et piétonne de guerriers fantomatiques écume les esprits médiévaux, en Bretagne, le passage de l’Ankou et sa charrette tractée par une carne famélique figure la mort prochaine. Chez les Cathares enfin, l’animal occupe une place atypique : ces hérétiques du Midi de la France des années 1150-1330 croyaient dans la métempsycose ; dans leur cosmogonie manichéenne cohabitaient Dieu et Diable, le premier ayant créé les animaux bons (le bétail, le cheval) et le second les mauvais (loups, mouches, serpents, etc.)...

« Tout est bon dans le cochon. »

Les liens qu’entretient l’homme avec cette altérité vivante que représente l’animal s’orientent selon trois directions principales : l’ignorance, la confrontation et l’utilisation. Au regard de l’immense diversité du monde des bêtes, c’est de loin l’ignorance qui domine : quelles sont par exemple les relations entretenues par l’homme avec les innombrables insectes non-parasites ?

La confrontation reste toujours d’actualité : même après avoir exterminé ses rivaux les plus redoutés, après des siècles de crainte (le loup par exemple), l’homme lutte toujours contre ceux qui, moins « spectaculaires » et plus adaptables, résistent aux offensives chimiques et génétiques comme le rat, les moustiques et les mouches (de l’anophèle à la lucilie bouchère).

Mais la principale relation fut et reste d’ordre utilitaire : l’animal aide l’homme de manière polyvalente. L’histoire de la domestication débute vers 8000 avant J.C., d’abord avec le chien, compagnon indispensable du berger et du chasseur, et se poursuit avec les ovins et bovins et finalement le cheval. Les animaux domestiques « familiers » remplissent les foyers citadins où ils assurent, avec les plantes vertes, une présence de la faune et de la flore. Le bétail et la volaille, qu’ils soient élevés manuellement ou industriellement, servent, normalement, à l’alimentation humaine, cette utilisation se soldant toujours par la mort de l’animal, même s’il y a des denrées produites vives (laitages, laine). Certaines espèces à l’heure de la société de consommation étant qualifiées de très généreuses : « Tout est bon dans le cochon », comme au temps de la préhistoire, tout était bon dans le mammouth : on utilisait sa chair, sa fourrure, sa graisse et ses défenses pour construire les structures de tentes des chasseurs nomades.

D’autres exploitations devenues marginales occupaient autrefois une place importante : l’élevage à des fins lucratives des vers à soie (depuis les anciens élevages chinois jusqu’aux magnaneries cévenoles du XIXe siècle), la récolte des cauris (coquillages de l’Océan Indien avec lesquels les négriers européens achetaient aux rois africains des esclaves) ; le dressage de certaines bêtes en temps de guerre — ainsi les chiens servirent au combat, de l’Antiquité babylonienne au front russe de la Seconde Guerre Mondiale (où ils étaient dressés à se jeter sur les panzersavec une mine), les chevaux pourvoyèrent des siècles de charges de cavalerie, les éléphants furent les « blindés » de l’armée d’Hannibal, les pigeons délivrèrent toutes sortes de messages, les dromadaires assurèrent d’innombrables patrouilles méharistes...

Cette utilisation tous azimuts des animaux en Occident repose sur un fondement culturel : celui de la domination.

Le sauvage et le domestique

En Occident, l’histoire de la domination « culturelle » de l’animal par l’Homme trouve son fondement majeur dans la Bible,dès son ouverture : « Alors Dieu dit : « Faisons l’Homme à notre image, selon notre ressemblance. Qu’il règne sur les poissons de la mer, sur les oiseaux des cieux, sur le bétail, sur les bêtes sauvages et sur tous les animaux qui rampent sur le sol ». » (Genèse 1 : 26). C’est la Bible qui prescrit à l’humanité la pleine et entière disposition des animaux. Plus loin : « Alors le Seigneur Dieu, qui avait façonné de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux des cieux, les amena vers l’Homme pour voir comment il les appellerait ; tout être vivant devait ainsi porter le nom que l’Homme lui donnerait. L’Homme imposa des noms à toutes les bêtes, à tous les oiseaux des cieux et à tous les animaux des champs... » (Genèse 2 : 19-20). L’appropriation des bêtes, qui passe par le fait de leur imposer un nom, est mise en œuvre par Noé. Cet anthropocentrisme qui propose, en le simplifiant, le schéma suivant : Dieu, l’Homme puis les animaux, la hiérarchie suivant le sens d’une autorité décroissante, a suscité bien peu de controverses. Dieu commande à tous. Cependant, à l’Homme qui désobéit, les animaux et l’environnement naturel (les cieux, les reliefs, les masses d’eau) mandatés par leur Créateur commun, peuvent rappeler sa fragilité : d’où une nuance, car la supériorité de l’un sur les autres n’est pas une évidence, mais une lutte, un principe plus qu’une réalité. D’ailleurs, les animaux bibliques ne sont pas dociles, tels l’hippopotame Béhémoth (Job 40 : 15-24), le crocodile Léviathan (Job 40 : 25-32 et 41) ou le grand poisson qui engloutit Jonas (Jon.2 : 1). Vaincre cette indocilité va prendre dix-neuf siècles pour finalement n’asseoir que partiellement une supériorité à la pertinence de plus en plus discutée. Mais au moins l’homme dispose-t-il d’une justification pour dominer un environnement plus souvent menaçant que neutre, et longtemps complètement incompréhensible...

Les Grecs avaient démarqué le civilisé de ce qui ne l’est pas ; le territoire d’une cité se séparait nettement en deux espaces : d’abord la khora, espace civique et politique — là où les terres étaient cultivées et bornées —, au-delà, les eschatiai, monde de la sauvagerie (où d’ailleurs avaient lieu les rites de passage de l’adolescence indisciplinée vers l’âge adulte policé). L’animal, selon sa nature, avait place dans l’un ou l’autre. Toute irruption était une transgression, comme le rapporte le mythe du sanglier de Calydon. Que s’écroule l’ordre politique, non chrétien ou chrétien, et les relations avec l’animal changent.

L’empire romain « consommait » bon nombre d’animaux à des fins d’élevage de transport et de distractions. Ainsi, en 48 avant J.-C., César avait inauguré le Grand Cirque par le massacre de vingt éléphants — exorcisme sanglant de la lointaine crainte punique — et quatre cents lions. Mais sa décadence progressive après 400 effaça les limites entre monde civilisé (là où l’animal est domestique) et sauvage (là où il ne l’est pas). Il n’y eut plus d’aussi vastes constructions politiques, hormis l’éphémère règne carolingien, au cours duquel Charlemagne institua, en 813, dans chaque comté, des luparii contre les loups.

La longue crainte

Le temps vint des petites entités territoriales insécures et recroquevillées du Haut Moyen Âge et de l’An Mil : là où l’humain refluait, la forêt et l’animal avançaient et avec eux la longue crainte... C’est d’abord l’ignorance qui causa cette longue crainte de l’animal avec le reflux du savoir antique en Occident. Les auteurs de l’Antiquité avaient observé les animaux et accumulé une foule d’informations (il n’est pas utile de discuter ici leur véracité zoologique) dont, pour ne citer qu’elle, la minutieuse Enquête sur les animaux d’Aristote. Mais on perdit la trace de ce savoir « théorique » et pratique et de nombreuses espèces en voie de domestication, comme la cigogne, retournèrent à l’état sauvage. Cette ignorance engendra une crainte physique et matérielle. Dans un monde aujourd’hui vaincu — celui du froid et de l’obscurité une fois le soleil couché —, l’attaque animale était une douloureuse réalité. Dans la dernière décennie du XVIIe siècle, on comptait entre deux et trois mille morts par an à cause du loup, dans le royaume de Louis XIV. Et combien durant les années noires de la guerre de Cent Ans, des guerres de Religion, de la guerre de Trente Ans ? La peste, véhiculée par le binôme puce-rat, provoqua de terribles catastrophes démographiques en Europe entre 1350 et 1720... Les bêtes sauvages représentaient aussi une menace pour les troupeaux. Là encore le loup attaquait les moutons à raison de centaines de milliers par an, le renard les volailles et, moins spectaculaire mais non moins nuisible, le rongeur s’en prenait aux greniers. Ce furent les insectes qui représentèrent cependant la menace la plus lourde. Longtemps et de manière imprévisible, le criquet pesa sur la survie humaine en anéantissant les récoltes. L’arrivée d’une nuée semblait tellement aléatoire qu’elle revêtait l’aspect d’un châtiment divin : la huitième plaie d’Égypte. En Franconie en 873, des nuées se succédèrent sans interruption pendant deux mois ; autour de Kiev le 28 août 1095, les criquets jonchaient le sol, dévorant tout ce qui y poussait ; toute l’Europe centrale dut les endurer entre 1536 et 1547. Il y eut aussi le phylloxéra dévastant la viticulture française de 1863 à 1900 et les doryphores s’acharnant contre les pommes de terre... Cette incontestable menace animale a nourri un penchant général à la violence envers les bêtes, sauvages (comme le malheureux et inoffensif crapaud de Victor Hugo), mais aussi domestiques (les innombrables chevaux rossés). Cette violence trouvait un exutoire dans les combats entre et avec des animaux : duels de coqs (sur la place du Combat à Paris sous la Restauration, aujourd’hui place du Colonel Fabien), de chiens, et « jeux » taurins dans le Midi français et en Espagne.

La crainte fut progressivement entamée par la connaissance, la défense et la contre-attaque, le tout solidement ancré dans la bonne conscience du « blanc-seing » divin selon la formule d’Éric Baratay. Chaque renaissance intellectuelle eut ses naturalistes : Albert le Grand au XIIIe siècle, Conrad Gessner au XVIe. Les Lumières eurent leurs savants, notamment, en France, Buffon et la première génération des chercheurs du Museum National d’Histoire Naturelle : Lamarck, Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire. Chaque pouvoir politique chercha à influer sur son environnement, ne serait-ce que pour se l’approprier, ainsi l’essor capétien connut-il aussi le recul de l’arbre et de l’animal sauvage, de l’avancée du champ et du pré, donc de l’animal domestique. Si les insectes menaçants ne purent êtres neutralisés, les gros mammifères furent peu à peu repoussés, puis traqués. En Occident, le meilleur exemple reste celui du loup. Cet « ennemi public numéro un » fut d’abord tenu à distance par des feux et des murs, puis, les autorités les plus diverses encouragèrent la lutte individuelle avec force primes à la dépouille (cent maravédis le mâle et cent cinquante la femelle dans la région de Murcie vers 1500) ; enfin elles organisèrent des battues avec des spécialistes, les louvetiers, et exigèrent la mobilisation des populations locales. Cette lutte acharnée connut son apogée en 1764-67, avec l’épisode fameux de la « Bête du Gévaudan ».

De l’exploitation à la destruction

Passé 1800, la longue crainte s’estompe, l’heure de la revanche sonne avec ses cortèges de dépouilles, de trophées et d’espèces disparues. L’essor technicien des Révolutions industrielles permet à l’homme de dépasser nombre de contingences physiques qui le soumettaient à l’animal et à l’environnement. Au cours des XIXe et XXe siècles les prélèvements dans la nature s’intensifient. Les animaux le payent indirectement lors des modifications massives de leur niche écologique (déforestations, assèchements, pollutions). Parfois ils sont encore massivement exploités, en particulier par la pêche, même s’il ne s’agit pas là d’une volonté explicitement destructrice (comme en témoigne la lancinante question des baleines, rorquals et cachalots...). Puis apparut tout un cortège d’actions délibérées d’anéantissement avec de formidables moyens permettant d’avancer plus vite (sur terre, sur mer et dans les airs) et de tuer plus loin, plus précisément et à grande échelle (les insecticides par exemple). Tout ce qui avait été et restait considéré comme une menace, objective ou non, fut traité avec des moyens jusqu’alors inédits. Les grands prédateurs, en Europe comme en Afrique colonisée ou aux Indes Britanniques, furent poursuivis avec la dernière énergie. Le loup disparut d’Europe de l’Ouest ainsi que l’ours, les grands félins d’Afrique et d’Asie devinrent rares après les chasses des gentlemen qui en ornaient leurs salons. Cette frénésie cynégétique déborda sur tout ce qui dans la création représentait un beau trophée : éléphants, antilopes et cobs, rhinocéros, girafes...

Dans un souci assurément plus humanitaire, des campagnes de démoustication furent entreprises visant l’anophèle (étymologiquement nuisible), vecteur de la malaria ou paludisme, maladie causée par un protozoaire sanguin appelé le plasmodium. L’Homme entreprit une lutte mêlant la curation de la maladie (invention de la quinine et de ses dérivés synthétiques au cours du XXe siècle) et l’anéantissement de son vecteur animal (assèchements de marais — milieu de vie naturel de cet insecte — entretien de ses prédateurs, insecticides DDT et HCH). La terrible vitalité de l’anophèle permit cependant l’apparition d’individus résistants à l’arme chimique et développant des souches naturellement immunisées.

Un même souci prévalut à la destruction du criquet. La mise en œuvre du projet fut possible grâce aux travaux de l’entomologiste Boris Uvarov dans les années 1920 : celui-ci démontra que ces acridiens se transforment selon certains milieux, alternant entre l’inoffensivité la plus parfaite (phase solitaire où le criquet est vert, sédentaire et peu vorace) et une épouvantable capacité de nuisance (phase grégaire où il est noir, puissamment ailé donc gyrovague et glouton). L’élucidation scientifique permit donc de lutter contre les terribles colonnes volantes depuis les zones grégarigènes avant leur mise en marche.

Remords

À la fin du XIXe siècle, la façon dont le cardinal Manning peignait encore les animaux (« Ce sont des choses, elles n’existent pour nous qu’autant qu’il nous convient de nous en servir, sans ménagement, pour nos besoins et notre commodité, mais non pas cependant pour notre méchanceté. ») ne choquait guère que les esprits avancés, et pourtant un sentiment de remords émerge peu à peu. Ses premières manifestations datent de 1850, pour s’affermir depuis quelques décennies avec la protection scientifique d’espèces menacées et la proclamation de droits des animaux. Comment un tel changement s’est-il opéré un tel changement ? Le tournant en France se situe au milieu du XIXe siècle avec la création de la S.P.A. en 1846 et l’instauration de la loi Grammont en 1850, laquelle sanctionne les mauvais traitements infligés publiquement aux animaux domestiques. Le débat est plus profond qu’il n’y paraît. « Qui met très fortement l’accent sur ce qu’il y a de création divine en l’homme l’éloigne d’autant plus de l’animal ; à l’inverse, l’athée matérialiste (ou le panthéiste) qui ne voit dans l’homme qu’un produit de la Nature et de l’évolution, réduit la distance ; ou du moins marque-t-il, de l’animal à l’homme, des degrés, si nombreux qu’ils soient, au lieu d’une coupure sacrée. », écrit Maurice Agulhon. La nouvelle conscience progressiste et républicaine, celle qui magnifiera Louis Pasteur dans ses manuels scolaires, promeut une redistribution des rôles entre l’homme et l’animal. On la lit dans l’article Animal du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse, véritable vulgate progressiste de son époque. L’humanisme laïque y proscrivait toute souffrance infligée volontairement à l’animal domestique. Seule exception recevable : la vivisection où la fin justifie les moyens.

De là, par lente infusion, la naissance au cours de notre siècle puis son exacerbation récente d’une sensibilité particulière à l’animal, identifié de plus à plus à l’animal de compagnie du citadin. Parallèlement, l’anthropocentrisme chrétien se nuance, mais quelle en demeure encore la portée ? Les répercussions de l’attachement à l’animal domestique atteignent enfin l’animal sauvage. Les premières grandes législations apparaissent dans les années 1930. En 1938, l’interdiction de la chasse à la baleine à fanons est décrétée dans une partie de l’Antarctique. Parallèlement le cinéma s’empare du monde animal avec un succès populaire jamais démenti : dans les années 1920-30, les époux Johnson filment les grands mammifères africains, après 1955 le commandant Cousteau lance une vaste série consacrée à la faune aquatique :Le monde du silence... Mais la grande prise de conscience des menaces qui pèsent sur la vie animale, contemporaine du mouvement écologique, est très récente, elle date des années 1960-70 et suit les campagnes médiatiques du W.W.F. ou de Greenpeace qui scandent des catastrophes majeures, comme les marées noires bretonnes.

Est-ce suffisant ? Comment ne pas évoquer l’opinion de l’historien Robert Delort : « Il est à craindre que, dans notre société, l’animal, objet de spéculations et de gains, ou dont la présence évite les actes antisociaux, soit de plus en plus asservi à l’homme, dont il assume nombre de pulsions et dont il subit les lourdes et parfois troubles affections ou tyrannies. Le contraste avec les autres civilisations en est d’autant plus saisissant. »

L’attitude occidentale est-elle véritablement en rupture avec le vieux message chrétien aujourd’hui rehaussé de certitude scientifique ? L’hypersensibilité aux animaux de compagnie et à quelques espèces sauvages « phares » comme la baleine, l’ours ou l’éléphant ne masque-t-elle pas la permanence d’une utilisation n’ayant jamais été plus irrespectueuse des animaux, comme « matériel » alimentaire d’abord (avec les excès récemment dévoilés de l’élevage industriel), comme « matériel » expérimental ensuite (des vivisections en tout genre jusqu’aux manipulations génétiques et autres clonages, toujours enrobés des meilleures justifications scientifiques du moment) ?

La fin justifie-t-elle les moyens ?

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Publiée dans Vacarme 11, , pp. 14-17.