Yech licha âvôda bichfili ?

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Hossam Al Madhoun est un des rares acteurs de théâtre de Gaza. Autodidacte, initié au théâtre alors qu’il était prisonnier, pendant l’Intifada, dans un camp israélien dans le Neguev, il anime des ateliers et essaye d’introduire à Gaza un théâtre en prise avec la société (théâtre-forum, représentations dans des écoles...) - dans un contexte économique et politique difficile.

« Yech licha âvôda bichfili » : en hébreu « Il y a du travail pour moi ? »

Quand j’ai découvert que la mer, c’était seulement de l’eau et des vagues, je me suis senti un peu plus triste.

L’avant-dernière cigarette s’est consumée rapidement, j’ai trouvé cela bizarre. Peut-être était-ce le vent ? Là-bas au loin, il y a un oiseau.

Une autre nuit et avec elle la menace de dormir dans la rue si je ne trouve pas du travail.
Ein âvôda [1]. La musique entêtante de ces deux mots me frappe les tympans partout où je cherche du travail.

Après tout, ce n’est que le troisième jour. Et qu’est-ce que c’est ? Combien de gens passent des mois à en chercher dans cette jungle Tel-Aviv - Yaffa - Bat Yam ?

Finalement, à quelque chose malheur est bon : on devient un touriste obligé, on apprend à connaître le visage des rues, des magasins et des femmes ; simplement, on n’est pas un touriste de première classe.

Je jette mon mégot du haut des murailles du port de Yaffa et je le suis des yeux jusqu’à ce que la mer l’étreigne. Père, ne sois pas fâché parce que j’ai quitté mon travail chez Shula. Et ne me demande pas pourquoi, je ne pourrais pas te l’expliquer. Moi non plus, je ne comprends pas tout-à-fait pourquoi j’ai quitté le travail chez la belle Shula...

Si tu restes au même endroit longtemps, tu finis par éveiller les soupçons. Mes jambes m’amènent dans la rue en face du port. Devant la porte d’un restaurant se tenait une femme dans la quarantaine, les cheveux coupés au carré comme Shula. Son T-shirt bleu ciel ne cachait pas les tétons de sa poitrine tombante ; son short laissait voir des varices qui agressaient brutalement le regard des passants. Je n’aimais pas son allure ni l’air du restaurant. Je l’ai dépassée sans demander du travail.

Shula était plus belle... Oh ! Shula, pourquoi m’as-tu posé cette question ?

J’ai encore quelques heures pour déchiffrer les rues, les magasins et les femmes avant de chercher un endroit pour passer la nuit jusqu’au matin.

Le matin... Nous avions l’habitude de prendre le petit-déjeuner ensemble, Shula et moi... Et son mari et les enfants, bien sûr.

Ce matin-là était différent et électrique. Comme d’habitude, le fromage, les œufs, le lait, la confiture, et quoi encore ? Ah oui, les toasts que Yacov aime tant. Yacov, le fils de Shula qui a mon âge et qui veut aller en Amérique pour devenir pilote militaire, comme il me l’a dit fièrement il y a deux semaines.

Yacov était si fâché et si nerveux ce matin-là... Qui a kidnappé Eli Sadoun [2] et où l’ont-ils caché ?

J’ai regardé autour de moi pour être bien sûr que la question ne m’était pas adressée mais tous les regards me pénétraient, attendant une réponse.

- Quelle question ! Comment je peux savoir ?

- Bien sûr, tu sais, mais tu ne veux pas parler. Vous savez tous.

J’ai caché mon visage dans ma tasse de thé. Du thé sans rien : je hais le lait depuis que, dans les écoles de l’UNRWA [3], on nous forçait à en boire.

La colère de mon père a éclaté quand je lui ai dit que j’avais quitté mon travail chez Shula. Il a menacé de ne pas m’accepter à la maison si je revenais sans boulot.

Ce matin-là, la discussion a dégénéré en cris autour de la table... Cela tournait autour de l’Intifada... de la politique de Rabin vis-à-vis de ces criminels, ces enfants qui jettent des pierres sur l’armée de défense israélienne... autour des enlèvements de soldats israéliens par le Hamas... et moi, j’essayais de me fondre dans le petit morceau de fromage jaune resté dans mon assiette.

Quand va finir ce petit-déjeuner ? J’ai encore beaucoup à faire : nettoyer le sol, laver la vaisselle, faire briller les vitres, préparer les salades...

- Ces enfants, il faudrait leur couper la main comme on le fait en Arabie Saoudite. Pas vrai ? J’ai pas raison ?

- Oui, vous avez raison.

C’est ainsi que j’ai répondu à Shula pour ne pas perdre le « présent du ciel », comme mon père appelle mon salaire.

- Je veux un autre verre de jus, demanda la petite fille de Shula, Sarah.

Et j’ai couru pour lui apporter ce qu’elle demandait. Mais plutôt que d’aller à la cuisine, je suis allé dans ma chambre, qui est aussi la réserve du restaurant.

Je n’ai pas fini mon petit-déjeuner ce jour-là. Je n’ai pas non plus lavé le sol. Je n’ai pas fait briller les vitres. Et je n’ai pas préparé les salades...

J’ai ramassé mes habits et mon bazar, je les ai entassés dans mon sac et je suis sorti chercher du travail.

C’est seulement le troisième jour.

« Yech licha âvôda bichfili ? »

Gaza, septembre 1999

Traduit par Marianne Blume, avec la collaboration de l’auteur

Notes

[1en hébreu, « Pas de travail »

[2soldat israélien enlevé par le Hamas au début de l’Intifada.

[3UNRWA : agence de l’ONU chargée des réfugiés palestiniens depuis 1949.

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Publiée dans Vacarme 10, , page 86.