Vacarme 11 / animaux

du sérail au parc zoologique

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Les premiers enclos où des bêtes vivaient en semi-liberté sous surveillance humaine furent construits en Perse antique et s’appelaient des paradeisos. Entre ces lieux édéniques et les zoos d’aujourd’hui, véritables arches de Noé, engagées dans la protection des espèces menacées d’extinction, l’histoire de l’enfermement des bêtes a suivi le cours d’orientations multiples, des ménageries royales aux jardins zoologiques modernes.

En vérité, disent les anciens sages de l’Abyssinie, il faut chaque fois deux animaux pour faire un zèbre : l’un est blanc, l’autre est noir, ils se mélangent pour que chacun échappe à ses ennemis.

Au XVIe siècle, on trouve déjà encloses dans les châteaux des bêtes féroces et différentes espèces de gibier. Certains de ces animaux deviennent emblèmes des armoiries. L’aristocratie démontrait son prestige en possédant des collections d’animaux sauvages, appelés alors sérails. Entre les châteaux de la Loire et Paris, on entretient des lions, des tigres, des sangliers, des ours dans les douves et les dépendances. Certains fauves vivent même dans les appartements royaux. François 1er dort parfois avec un lion ou une once au pied de son lit. Ces animaux proviennent en partie de présents des grandes puissances entre elles : plus l’animal est rare, plus le cadeau diplomatique est précieux. Parallèlement, avec la découverte des nouveaux mondes, débute le commerce d’animaux exotiques. Certains monarques lancent des expéditions (qui seront dirigées par des scientifiques à partir du XVIIIe siècle). La mortalité des animaux ainsi prélevés est très importante, à une époque où l’on méconnaissait leurs besoins.

Ces trophées vivants défilent comme bête d’apparat, ils sont le symbole de la bravoure et de la puissance de leur propriétaire. Des combats entre espèces sont organisés, rappelant les jeux des Romains.

« Quelque temps après, on fit entrer un beau cheval entier, qui alla droit au grand taureau pour l’attaquer ; mais d’un seul coup de corne, il fut mis hors de combat pour le reste du jour. Il parut ensuite une lionne, un tigre et un lion ; mais tout cela ne fit pas grand mal. [...] On lâcha, après cela, jusqu’à six ours, qui pour se disputer un petit bassin d’eau qui était au milieu de la place se firent entr’eux le plus grand mal. [...] Il parut ensuite un singe des plus gros et des plus laids que j’ai jamais vu, qui essaya plusieurs fois, mais en vain de monter sur le balcon. Il attaqua un des ours et le renversa, chassa le tigre tout autour de la place, et combattit avec avantage un des sangliers, de sept ou huit que l’on fit entrer pour la conclusion de la fête. Le roi les tua à coup de balles, à l’exception d’un que le lion étrangla en passant. »

Mercure de France, octobre-novembre 1719

Vers la fin du XVIIe, les sérails sont délaissés au profit des ménageries de curiosité. Le terme ménagerie prend son sens moderne en 1684. L’Académie française décrit un lieu où les princes « tiennent des animaux étrangers et rares ». La première ménagerie est créée par Louis XIV au château de Versailles : elle expose au regard du public, en un même endroit, des animaux rares. Sept enclos sont disposés en éventails et offrent le spectacle des merveilles de la nature. En l’absence du roi, bourgeois et petit peuple peuvent la visiter. Mais, devant la cohue des visiteurs, elle est à nouveau réservée aux gens de la cour.

La ménagerie démontre la maîtrise de l’homme et de son représentant le plus haut placé (le roi) sur la nature. L’idée de la domination de la culture sur la nature s’impose. Dans les villas italiennes, les ménageries sont intégrées à de fastueux décors, les jardins se peuplent d’espaces botaniques rares et d’animaux (oiseaux exotiques en volières, lièvres, chèvres, cerfs...) En dehors des ménageries princières, des villes commencent à leur tour à posséder des animaux et à les exhiber. À Amsterdam, on trouve des parcs à cygnes, des fosses à ours ou à lions. De même à Zurich ou à Berne. Il y a aussi des montreurs d’animaux qui sillonnent les villes : ours dressés, marmottes guidées par des enfants... Un éléphant visite l’Autriche en 1550, un rhinocéros parcours l’Europe sur un char tiré par des chevaux. Les foires comme celle de Saint-Germain exhibe des animaux sauvages. Les villes créent des ménageries fixes dans leurs murs à partir du XVIIIe siècle. Le succès est immédiat. L’intérêt se tourne aussitôt vers les bêtes les plus grosses et les plus féroces.

Le public n’est pas le seul à se passionner pour les ménageries : les savants y trouvent une source inépuisable de connaissances nouvelles. Ils les comparent avec celles des anciens (Pline, Aristote...).

À l’époque de Buffon, l’observation directe est un gage de crédibilité. Certains savants ont même des ménageries personnelles pour satisfaire leur soif de découvertes. Louis XV donne toute liberté à Buffon et Daubenton pour étudier les animaux à Versailles ou à Vincennes. Avec l’influence des Lumières, les savants revendiquent la direction des ménageries dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. La zoologie est d’abord descriptive, puis elle s’intéresse à l’étude des mœurs et des comportements. On procède peu à peu à des expériences d’acclimatation ou d’hybridation.

Avec la Révolution, les ménageries princières vont être contestées, en tant que symbole de la puissance royale. Sous l’égide des naturalistes, on refonde les institutions savantes : le Muséum National d’Histoires Naturelles est créé. Les animaux de la ménagerie royale sont intégrés au Jardin des Plantes.

Les scientifiques occupent alors une place importante dans la création et la direction des ménageries.

Les « zoological gardens » naissent en Angleterre avec une mise en scène paysagère des enclos. En 1835 est créé à Bristol le premier jardin zoologique fondé et géré par une société par actions. Cette structure économique sera reprise à Anvers, Berlin, Bruxelles, Mulhouse. Quel est l’objectif de ces entreprises d’un nouveau genre ? Participer aux progrès de la science, faire des expériences d’acclimatation et de domestication, permettre une vulgarisation scientifique auprès du public. Les parcs zoologiques sont par ailleurs des lieux calmes, verts et appréciés des promeneurs dans les villes encrassées, ils s’inscrivent dans les programmes de rénovation urbaine.

Les empires coloniaux des puissances occidentales vont occasionner une surenchère dans la dévastation de la faune sauvage. On chasse, on capture, on prélève sans aucun frein. En 1900, la conférence de Londres émet pour la première fois l’idée d’une réglementation. Dans les colonies françaises, on forme les membres des expéditions scientifiques qui rapportent des animaux vivants, afin d’éviter le gaspillage. Ce sont là les rares efforts concédés à la cause des animaux, car les pertes sont importantes (environ 50 % lors du transport) et le tonnage d’animaux transportés énorme. Entre 1866 et 1886, Hagenbeck aurait exporté 700 léopards, 1000 lions, 400 tigres, 300 éléphants, et des milliers de singes. De toutes parts, la demande ne cesse de croître, d’autant que dans les zoos eux-mêmes beaucoup d’animaux meurent faute de soins adaptés ou suite à des épidémies. À Anvers, à Lisbonne, les parcs zoologiques jouent un rôle de représentation de la richesse des empires coloniaux.

L’observation in situ étant difficile, les zoos commencent à développer des programmes de recherche en matière d’anatomie, de physiologie, de classification, d’étude des mœurs, en coordination avec les facultés des sciences et les écoles vétérinaires. Quelques ouvrages réalisés par les scientifiques paraissent : ils permettent de combler des lacunes ou de rectifier les erreurs. Sur les animaux, tout (ou presque) reste encore à découvrir. On cherche également à domestiquer certaines espèces. Dans ce cas, le but clairement avoué est de mesurer quelles ressources ces dernières pourraient fournir aux hommes : cuir, viande, fourrure, force... Geoffroy Saint Hilaire déclare que seulement 34 espèces domestiques existent en Europe et qu’il s’agit de combler ce retard au plus vite avec l’introduction de tapirs, d’antilopes, de gazelles, de kangourous, de nandous...

L’autre versant concerne le public : il s’agit de lui plaire de façon à assurer de substantielles recettes.

Les animaux les plus attractifs sont les bêtes sauvages et féroces, celles qui diffèrent le plus des espèces européennes. Aller au zoo est un succédané aux voyages que l’on ne fera jamais, il répond à une envie d’exotisme et de dépaysement. Pour attirer le public et montrer les animaux dans leur vie sociale et leurs déplacements, de nouveaux aménagements, annexes à la cage elle-même, sont conçus : il s’agit d’espaces extérieurs avec sol en terre, arbustes, rochers... Parfois des éléments architecturaux jouent sur le spectaculaire comme le Temple Égyptien à Anvers. Ils ne répondent pas toujours aux besoins de l’animal.

Au début du XXe siècle, le regard de l’homme sur l’animal emprisonné change. On ne se moque plus des bêtes féroces captives, on les plaint, on cherche à s’en faire des amis. Entre 1930 et 1950, le zoo devient un lieu où l’on apprend à aimer et à respecter les bêtes. Les premiers zoos sans barreaux répondent à ce besoin de voir l’animal évoluer comme s’il était libre. Les premières sociétés des amis des zoos sont créées : par ses dons, le public participe activement à la vie du zoo et apporte son soutien à certaines actions. Dans les années 1960, l’existence des zoos est contestée : pillage de la faune, exiguïté des enclos, souffrance des animaux enfermés sont matière à des critiques sévères. L’intérêt pédagogique est lui aussi remis en cause : la télévision produit désormais des séries animalières qui peuvent remplir ce rôle, et surtout, le public souhaite découvrir l’animal dans son habitat naturel et non limité à une vie entre parenthèse. L’écologie commence à connaître un écho important auprès du grand public. 1973 est une date-clé dans cette prise de conscience avec la Convention de Washington (Convention on Interna-tional Trade of Endangered Species of Fauna and Flora) qui interdit l’exportation d’un certain nombre d’espèces en danger. En 1978 a lieu la proclamation de la Déclaration Universelle des Droits des Animaux à l’Unesco.

Certains zoos vont au-devant de cette évolution des mentalités : ils permettent à l’animal de vivre avec des congénères et d’avoir une vie sociale, offrent des enclos qui répondent aux spécificités de territoire propres à chaque espèce. L’ennui, première cause de souffrance qui mène les animaux à des conduites stéréotypées, est combattu par des techniques stimulantes : nourriture cachée, parcours aménagés, accessoires de jeux... La distance de fuite est mesurée pour que l’animal se sente en sécurité face aux visiteurs. Ces zoos « exemplaires » ne prélèvent plus de mammifères dans la nature : beaucoup d’entre eux ont fait de la préservation des espèces menacées leur cheval de bataille.

Parallèlement, de nouvelles voies préfigurent peut-être les zoos de demain. À Cincinnati, des chercheurs ont commencé à créer un « zoo congelé » en stockant des embryons d’animaux en voie de disparition. Dans le désert de l’Arizona, Biosphère 2 est une arche de verre de 1,3 hectare qui présente un monde miniature où 4000 espèces végétales et animales sont préservées. Les scientifiques embarquent pour un an à l’intérieur de l’arche. Le public, lui, reste à l’extérieur. Un peu partout dans le monde, des « parcs de vision » se spécialisent et présentent dans un vaste espace naturel les espèces indigènes. Les zoos limités au seul emprisonnement des animaux ne font plus recette désormais.

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Publiée dans Vacarme 11, , pp. 25-27.