Vacarme 11 / processus

Nouvelle

Faim femme

par

La jeune littérature taiwanaise est encore complètement inconnue en Europe. Plus encore que la génération précédente dont on a au moins entendu parler par son influence décisive sur la Nouvelle Vague du cinéma taiwanais (Chu Tien-Wen est par exemple la scénariste attitrée de Hou Hsiao Hsien), l’écriture contemporaine semble ne s’intéresser qu’à des devenirs éminemment minoritaires : femmes, pédés, et extraterrestres. Mais si la littérature des années 1980 était marquée par les souvenirs douloureux de l’Histoire et par la libération de la mémoire collective, les jeunes écrivains taiwanais oscillent aujourd’hui entre la description de leurs malaises intimes et des romans de science-fiction pas tellement plus joyeux.

Hsieh Chi-Ling est née à Taipei en 1972 et vit actuellement à Paris. Elle a publié cette année à Taiwan son premier recueil de nouvelles.

(Traduit du chinois par Anne Kerlan-Stephens)

Une minute à peine, et j’ai déjà englouti la dernière pomme qui restait au frigo. J’ai encore faim. Sa peau est flasque, molle, j’espérais un goût acidulé, mais c’est comme si toutes les odeurs de ranci croupissant dans le frigo vide s’étaient emparé d’elle. Elle y est restée trop longtemps, c’est ça ! Qu’elle n’ait pas pourri au point de grouiller de vers, c’est déjà bien. Pour peler cette peau ridée et ramollie, il faut trois fois plus de temps que pour croquer le fruit. Et la faim est toujours là. À quoi bon tout conserver au réfrigérateur ? C’est comme garder un trésor ? Quelle bêtise ces odeurs de renfermé ! Finalement, c’est une bêtise qui a du bon, car sinon j’aurais mangé toute la pomme jusqu’aux pépins. Quoi qu’il en soit, j’ai encore faim.

Comment faire ? J’ai tellement faim.

Je devrais descendre au distributeur retirer tout l’argent possible de mon compte en banque, je trouverais peut-être encore une centaine de dollars, les avoir serait finalement mieux que rien, avec une si petite somme on peut s’acheter deux sachets de chips, de quoi faire une ou deux tasses de thé ou de café, voilà le déjeuner et le dîner réglés d’un coup, et plus de souci pour les repas suivants. Dans l’appartement, il reste quelques sachets de thé et il y a de quoi faire deux tasses de café soluble. J’essaie toutes mes cartes de crédit, mais partout, la réponse est la même, les distributeurs automatiques me répondent : « Retrait interdit. Consultation du compte uniquement. » C’est bien gentil, mais c’est une mauvaise blague ! En additionnant l’argent de tous mes comptes, j’ai peut-être trois cents dollars, et je n’ai même pas pu obtenir un seul centime, pour chaque compte je ne peux demander qu’une somme inférieure au montant minimum autorisé. Ce n’est même pas la peine de fouiller dans mon porte-monnaie, au mieux il n’y aura pas plus de trois dollars six sous. C’est clair et net. Avoir ou ne pas avoir : c’est toujours la même chose, et ça ne sert à rien de faire le compte exact des pièces, je risque de me faire encore plus mal.

Et j’ai encore faim. C’est pour ça que je n’ai pas pu m’empêcher de manger cette pomme pourrie. Entre manger et ne pas manger, la différence ne paraît pas grande. J’ai toujours faim. La pomme était trop petite. Plus petite que la paume de ma main.

Malheur ! Je commence à calculer combien de jours je peux encore tenir. J’ai deux boîtes de légumes, du poisson en conserve, deux tranches de viande fumée, un petit paquet de gâteaux pas cher, un demi sachet de nouilles desséchées, un demi sachet de macaroni, quelques œufs, ah, il y a aussi pas mal de corn flakes ou d’autres céréales, mais manque de pot, il ne reste apparemment qu’un demi carton de lait. Bon. Tentons de tenir le coup. ça pourrait être pire, je peux au moins compter sur ces provisions pour éviter d’aller emprunter des sous avant une semaine. De toutes façons, au début du mois prochain, j’aurai une rentrée d’argent. Zut ! Jusqu’au premier du mois prochain, jusqu’au moment où mon compte sera réapprovisionné, il y a encore au moins dix jours à tenir. Dix jours ? Mon Dieu !

Bon. Je n’ai qu’à attendre là bien sagement dans ce petit appartement sans en sortir, et tout ira bien.

Au moment où j’ai le plus faim, je me force à tuer la faim. Après avoir vidé le frigo de toute sa nourriture, je m’habille de manière provocante je me coiffe d’un chapeau voyant j’enfile des chaussures très élégantes à talons hauts, bobines ou aiguilles, et finalement, quoi qu’il en soit, je me trouve franchement sexy, j’ai faim, donc nécessairement je suis maigre, être maigre, c’est être belle, être belle c’est pouvoir s’habiller sexy plus facilement, je peux me balader à poil ou pas, peu importe, ce n’est pas important, l’important c’est de dégager du mystère, c’est que le regard soit aguicheur, avec une ombre de sourire, avec une voix fluette, qui aime parler sans plus, sans vraiment se soucier de rien, sans vraiment se montrer sérieuse, vénéneuse vipère lubrique, et aussi bien vertueuse comme une sainte, complètement frigide, les gens n’arrivent pas à te cerner, car simplement tu es belle, simplement tu es sexy.

Mais j’ai faim. Tu m’as écoutée jusque-là, et peut-être tu vas craquer ; tu réprimes un grand cri incontrôlable, et tu demandes : T’as faim ? Et ben, va manger, il te reste pas quelques conserves, à quoi ça rime d’aller acheter des chips ? Les boîtes, des fois, ça se laisse manger. Encore là à pleurnicher ? Sais-tu depuis combien de temps je mange les mêmes choses, moi ? Depuis un an ! Le matin, deux parts de gâteau ou bien des œufs ou bien des corn flakesavec du lait ; le soir, des boîtes de conserve, de la viande fumée, des nouilles, des macaroni, une pomme, histoire de varier les mélanges. Toujours des produits bon marché, les promotions du magasin. Dans un sens ou dans l’autre, chaque jour c’est à peu près pareil. Mon plus grand plaisir, sais-tu ce que c’est ? C’est d’acheter le moins cher possible des paquets de chips ou des tablettes de chocolat ! Vois-tu, ces produits-là peuvent à peu près satisfaire mon envie de changement, en plus ils sont pleins de calories, ce qui permet d’éviter d’avoir faim, si bien qu’indirectement ils réduisent un peu les dépenses alimentaires.

Depuis que je suis arrivée dans cette ville, voilà comment je vis. Un an.

Si j’en ai envie, je passe un coup de téléphone, ou je me pose dans un café, et je n’ai pas à m’inquiéter, on viendra sûrement me faire du plat pour m’inviter à dîner. Ces hommes, toute la journée, ils travaillent ou ils s’ennuient, il suffit d’éviter de leur parler sérieusement de “l’Amour”, on flirte simplement, ou bien on couche ensemble. Et ben, c’est du joli, on me court après ? On m’aime ? La plupart ne me prennent que pour satisfaire leurs fantasmes et leurs désirs. Tant pis, je leur rends leur invitation à dîner, sans en demander plus.

De toutes façons, ce n’est pas la première fois que je ressens la faim. On dirait que c’est toujours la même chose, j’endure, mais la faim ne me tue pas. Je ne suis pas prête de crever, mais la faim, elle, est bien là.

Faim. Et en plus voilà que je pense à ce cher X. Mais je ne peux pas lui téléphoner, il a dit en effet qu’il nous fallait l’un et l’autre retrouver le calme avant de décider si nous voulions continuer ou non notre relation. Un jour, j’avais sur moi encore deux cents dollars. Une envie subite, une vague d’enthousiasme, m’était soudain venue de courir le voir, en imaginant sa manière de rire aux éclats. C’était la faute du soleil qui brillait plus que d’habitude. Et voilà qu’il éclata de colère, notre relation jusque-là était chaotique, à partir de cette fois-là se voir ou se parler devint carrément impossible. Il déclara que ma passion excessive avait déjà déstabilisé le calme de son rythme de vie bien réglé. Qu’on se calme l’un et l’autre et qu’on réfléchisse bien ? À vrai dire, X, c’est plutôt à “toi” de bien réfléchir pour “décider” si tu veux ou non “me” quitter. Une jeune femme trop passionnée, c’est toujours gênant. Ce jour-là dans le bus qui me ramenait chez moi j’ai pleuré durant tout le trajet, tout le monde autour de moi voyait que je pleurais, mais aucun n’osa me regarder droit dans les yeux. C’était peut-être du mépris. X m’a dit je crois que je ne peux pas te donner ce que tu attends de moi. Je crois que les paroles qui se formaient véritablement au fond de lui devaient être : « Tu es trop affamée, trop assoiffée ! » Une femme « affamée et assoiffée » comme moi, quel homme en voudrait ?

Lorsque le ciel du crépuscule vire au noir et que le vent se refroidit, je me maquille comme dans les magazines, et aguicheuse, je sors dans la rue, soit pour me rendre à un rendez-vous, soit pour allumer. À cause de la faim, mon corps est prêt à tout. On dirait que je suis devenue le Désir incarné.

Je veux avoir une vie mondaine : pourquoi pas ? Qu’une femme morte de faim veuille survivre, est-ce bizarre ? Bien sagement assise à écouter ces hommes se plaindre, en dodelinant de temps en temps la tête d’un air compatissant, en lançant de petits rires, alors qu’en réalité il sait très bien que ça ne te regarde pas, mais bon, tu lui accorderas quand même des mots sucrés pour le calmer, et lui, de bon gré, se mettra à ronronner.

Que faire ? J’ai faim, et ces choses qui restent et que j’ai déjà mangées des centaines de fois me donnent envie de vomir rien qu’à les voir. Mais comment faire ? Le fait est là : je n’ai pas d’argent. Il ne me reste plus qu’à attendre.

Je travaille comme mannequin pour l’entreprise familiale, ce n’est qu’un petit boulot que je fais dans cette grande ville étrangère, en guise d’échange : je travaille pour ma famille, et eux, naturellement, me nourrissent, mais toujours à contre cœur, si bien qu’ils me font vivre éternellement insatisfaite, quasiment morte de faim sans jamais l’être. Je voudrais continuer mes études, écrire, des poèmes et des romans, c’est mon plus grand rêve. Mais tout le monde dans ma famille se rit de mes rêves, ils disent la littérature et l’art ça n’existe plus, laisse tomber, il vaut mieux, alors que tu es encore jeune, te trouver un riche mariage. Je ne les crois pas, je m’en suis tenue à ma volonté et me voilà dans cette grande ville, pour y faire des études, pour y faire grandir mon rêve si cher de devenir écrivain. Mais je ne peux me nourrir, je ne veux pas travailler à plein temps dans l’entreprise familiale comme ils l’espèrent, mais je ne peux pas non plus mendier auprès d’eux, il ne me reste plus qu’à compter sur mon joli minois pour faire des petits boulots, au moins je gagne mon argent plutôt honorablement.

Il est bien triste cependant de penser que mon grand rêve va peut-être bien me faire mourir de faim.

Je sais comment m’employer à les attirer dans des restaurants chics, je commande seulement des plats hors de prix qui changent de l’ordinaire, et aussi du vin, évidemment, je mange jusqu’à ne plus savoir où j’en suis, je mange jusqu’à me rendre malade, mais bon, ce sont les termes de l’échange, toi, tu as de l’argent, moi j’ai faim, je sais comment te satisfaire, comment te faire plaisir, et toi tu me gaves jusqu’à ce que j’en crève.

Ce n’est pas que je n’ai pas tenté de travailler comme “tout le monde”, mais tout travail m’accapare jusqu’à l’écœurement, au point que je n’arrive plus à rien écrire de bien. J’ai de l’argent, mais j’ai encore faim, car à chaque bon repas je vois mon âme que la cruauté fait cuire à petit feu, devrais-je faire comme s’il m’était égal d’engloutir mon cœur ? J’ai de l’argent, mais je suis déprimée, j’en deviens anorexique.

J’ai vraiment très faim. Et voilà que je tente de prendre mon rêve pour gagne-pain. Je me mets à cogiter, au minimum donnons-nous une année à l’essai. Pour tout le monde l’explication officielle c’est “je suis partie faire mes études”, ce n’est dire que la moitié des choses, je dissimule l’autre moitié.

L’étrange, c’est que, quelle que soit la quantité que j’avale, beaucoup ou peu, j’ai faim. J’ai faim, je mange, j’ai encore plus faim, je mange encore plus, et au final, bien sûr, ça ressort par tous les bouts, sans même avoir le temps de digérer, si bien qu’il ne reste plus rien, déjections pures et claires, sans exception. Finalement j’ai encore faim.

J’ai vraiment faim, c’est étrange, j’ai faim et pourtant j’arrive encore à penser à X, c’est complètement idiot, surtout que, plus je pense, plus j’ai faim. X, mon chéri, rien ne pourrait lui faire croire qu’il y a une femme qui l’aime au point de se laisser mourir de faim. X, mon chéri ? Comme c’est bizarre, comment se fait-il qu’à présent il ne semble plus du tout me considérer comme sa “chérie” ? Il y a un mois, il voulait me prendre la main, je ne le laissais pas me toucher, comment se fait-il qu’en un clin d’œil il m’ait transformée en la fontaine de larmes que j’étais dans ce bus bourré à craquer ? Pourquoi est-ce moi qui “attends” qu’il se “décide” ? Pourquoi est-ce “moi” qui ici souffre tant en songeant à lui ? Encore faim jusqu’à en mourir à moitié ? ça ne va pas, enfin merde, au début qui draguait qui, qui séduisait qui ? Comment se fait-il qu’alors que je maîtrisais l’appréhension de me mettre à “l’aimer” pour de vrai, voilà soudain que je suis devenue cette “femme assoiffée et affamée” ? Si je ne suis pas raisonnable, et si je “ne me refroidis pas”, est-ce que ça ne sera pas difficile d’échapper à mon sort, celui d’être abandonnée ? On dirait que ce n’est pas la première fois : combien ai-je eu de petits amis ? À chaque fois, c’est à peu près la même chose. Au début ils me courent après sans relâche, n’abandonnent jamais la partie, mais il suffit que je commence à être sérieuse, il suffit que je réponde à leur désir, que je laisse naître en moi des sentiments passionnés, et quand je demande un “Amour” réciproque, impatients ils font le gros dos, comme si tout était de ma faute, je ne peux être sérieuse, je ne peux être passionnée et surtout je ne peux demander “l’Amour”. Si je rencontrais “l’Amour”, comment pourrais-je avoir faim ainsi ? Tellement faim !

Dîner est une chose, mais de temps en temps il faut encore accompagner ces hommes qui connaissent de si pénibles et ennuyeuses journées danser ou faire je ne sais quoi d’autre, tempe contre tempe dans une étroite intimité, pour moi, ça suffit à compenser ma faim d’amour. Parfois quand je trouve le type pas mal, j’accepte de l’emmener au lit. Nos corps se mêlent dans les ténèbres de la folie. Le sexe, c’est aussi une partie de l’amour, et si personne n’ose aimer du fond du cœur, pour éviter de mourir de faim, mieux vaut faire l’amour. Il ne s’agit que de sexe, et de rien d’autre, et il n’y a aucun homme qui ne soit fasciné par mes dévergondages. C’est mieux qu’une prostituée, avec une prostituée, c’est un savoir-faire de professionnelle, c’est les nécessités du travail, c’est du bluff, alors que ce n’est pas mon cas, j’ai vraiment faim, j’ai faim au point de réclamer sans fin, ils éjaculent violemment, les voilà repus, salive et sperme gouttent sur la couverture et le lit.

Ce matin j’ai encore reçu une lettre envoyée par une revue : nous sommes désolés, mais votre poème était trop long. Les phrases sont bien tournées, les explications nombreuses, mais à vrai dire, c’est simplement qu’ils ne veulent pas de mon poème. Un poème pourrait-il être trop long ? N’est-ce pas une manière de dire que personne ne voudra le lire ? Quant aux romans, c’est la même chose, on ne peut les faire trop longs, il faut faire court, il faut faire facile, il ne faut pas être trop abstrait, il ne faut pas formuler des pensées trop complexes, sinon les gens ne comprendront pas, qui voudra le lire ?

En fait, me voilà pauvre comme Job. Quelle idiotie, ce jour-là, pourquoi, par désœuvrement, être allée voir X ? Nous voilà bien à présent, si ça ne marche pas je peux me préparer aux adieux et à tout le reste. Le pire c’est qu’hier, me sentant malheureuse, sous le coup d’une impulsion j’ai couru à la première séance de cinéma, en me disant que finalement ça n’était pas trop cher, qu’il fallait bien se détendre, allons-y, et en un instant mes derniers deux cents dollars ont disparu !

Je n’ai plus la force de parler, j’ai trop faim. Si je cherche à réaliser mon rêve, je ne gagnerais même un centime. L’Amour ? Ah, ah, ah ! Je crains bien de vraiment finir par crever de faim.

Tu ne peux t’empêcher de me parler à nouveau, tu meurs de faim ? Trêve d’exagération, de nos jours mourir de faim n’est pas si facile ! As-tu seulement songé à ces réfugiés sans foyer, à ces pauvres types sur les routes ? Puisque tu travailles à mi-temps pour ta famille, passe-leur donc un coup de fil et demande-leur de l’argent !

Leur passer un coup de fil ? Mais n’est-ce pas exactement ce qu’ils attendent ? Ils diront, tu veux de l’argent ? Reviens donc “faire des choses sérieuses” et tu n’auras plus peur de manquer d’argent, non ? Nous ne te brimons pas, mais un être humain comme toi ne peut ignorer la complexité du monde, comment peux-tu forger des rêves aussi fous ? Pour une fille, tes espoirs étaient démesurés, ne vas-tu pas maintenant apprendre à être obéissante ?

Je sais bien sûr qu’ils le font exprès, ils m’envoient de l’argent selon leur bon vouloir, cela me force à rentrer dans le rang. Malgré la faim, je me force à tenir le coup, comment oserais-je aller les harceler ?

Obéis carrément et rentre bien gentiment, ou sinon va pêcher un mari idéal sans faire d’histoires, épouse-le et en te contentant de ton sort sers ton époux et éduque tes enfants, deviens une madame riche et désœuvrée, qu’y a-t-il de mal à cela ? Quelle tête de mule ! Du matin au soir tu hurles de faim, comment peux-tu être aussi difficile, perdue dans tes rêves au point de ne plus distinguer le bien du mal ? C’est toi qui le dis. Rien d’étonnant à ce que tes petits amis aient peur de s’engager sérieusement. Mourir de faim serait nettement mieux pour toi.

J’ai vraiment très faim, je n’ai même plus la force de te répondre.

Tous les hommes ont une manière de penser très simple, ils croient que s’ils jouissent, je serais aussi satisfaite, gavée et pleine. Et pourtant, non. Je suis toujours affamée. Je suis toujours assoiffée, peu importe mes halètements, et mes gémissements, j’ai tout bonnement faim ! J’ai faim ! L’odeur de leur sueur me donne la nausée à en vomir, comme si j’étais tombée dans les profondeurs d’un océan de glace. Et juste quand je reprends pied dans la douce réalité, les voilà déjà, leur affaire finie, qui se retournent pour s’endormir profondément. Me voilà livrée à moi-même dans l’obscurité, le corps plongé dans la glace, et de plus assaillie par la faim, que faire ? M’en occuper moi-même, me masturber, comme on dit. Mais en général ça ne marche pas. Finalement cela finira bien sûr par de gros sanglots, des sanglots qui finiront en hoquets sonores jusqu’à épuisement des forces, des sanglots jusqu’à ce que tout ce que mon corps contient, sexe, amour, dans son entier s’écoule avec mes larmes pour disparaître. Et comme d’habitude j’ai faim. Encore plus faim.

En ouvrant la boîte de poisson, j’ai beau éviter de renifler, je suis dégoûtée, mais pour calmer ma faim, il faut encore me faire violence. Des gouttes d’huile dégoulinent du coin de la bouche, suspendues au menton, froides et visqueuses, je ne puis retenir un frisson qui parcourt tout mon corps, on dirait de l’eau sortant d’un cadavre. Je commence vraiment à me demander si je ne suis pas déjà morte de faim

Que dois-je faire ? Vivre affamée ou simplement mourir de faim ? Mais en fait, ça revient au même. J’ai faim.

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Publiée dans Vacarme 11, , pp. 66-69.