Vacarme 11 / processus

Celui qui s’en va ne laisse rien

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Il y avait, dans ce temps reculé qui appartient maintenant au passé, un homme qui un jour avait vu de ses yeux un homme se battre contre un autre homme dans une lutte qui ne laisserait ni à l’un ni à l’autre le temps nécessaire à une vie sans soucis, même lorsque cette guerre minuscule finirait un jour, car tout finit un jour par finir.

Dans ce jour perdu qui appartenait au passé dont je parle, un homme, mon père, vit de ses yeux la mort suivre de près la vie, même lorsque celle-ci semblait éclater au grand jour avec des cris sauvages, même lorsque celle-ci semblait si différente de ce qu’on nous avait appris à reconnaître, même lorsque cette vie semblait témoigner d’une terrible force qui ne laissait rien paraître de sa terrible faiblesse. Une vie si près d’achever une chose à peine commencée, une chose qu’on aurait pu nommer par son nom si seulement cette chose avait pu porter un nom qui fût digne de ceux qui prétendent que la vie ne peut être égalée que par une autre vie, une vie meilleure, pour tout le monde, pour tout le monde en même temps, dans un temps où même la vie ne peut pas avoir de prix, même le prix du temps qui fait de la vie une chose rare à laquelle le temps lui-même ne peut prendre part, car le temps finit toujours par faire de la vie un moment inestimable, quoi qu’on en dise.

Dans ce temps résolument disparu, mon père me dit un jour avoir vu un homme prendre la vie d’un autre homme sans que ce dernier ne dise un mot, car aucun mot ne fut prononcé pendant ce dernier assaut qui fit la vie d’un homme avec la vie de deux hommes, comme un tour de magie noire, un tour du diable qui réduit à l’obscurité des moments de vie, des petits moments d’une vie de merde, des tours de passe-passe qui transforment le jour en nuit et le silence en abandon.

Mon père me raconta qu’il ne prit pas position, qu’il laissa les deux hommes régler leur différend par le sang, qu’il laissa la fortune décider de la fin de cette histoire de mort, de regarder simplement la nuit tomber sur l’un de ces hommes, une nuit de mort, une nuit sans fin.

Sa parole était d’or, on disait de lui qu’il avait une parole d’or.

Nous héritons parfois d’histoires que le temps a drainées vers nous comme des restes d’épaves après une tempête, des bouts de bois encore robustes qui peuvent tuer si des mains arrivaient malgré le temps à leur donner la forme d’une arme. Une tempête qui se plaît à mettre à flots le passé englouti d’une rivière insondable.

Personne ne peut deviner qu’un jour, il nous revient avec violence des instants précis où rien ne semble avoir changé de place, comme l’homme qui revient après de longues années dans sa maison et qui trouve encore la chaleur du feu dans un coin de cheminée, qui retrouve encore intactes les odeurs que des milliers de courants d’air n’ont pu chasser.

Pourtant il existe des gens qui prétendent qu’ils peuvent oublier ce qui s’est passé. Des gens qui croient que la vie se met en marche plusieurs fois par jour, qu’elle reprend à chaque fois le premier chemin, celui qui n’a jamais été tracé par personne, que pas même un animal n’a emprunté, que pas même le soleil ne parvient à éclairer, que pas même les insectes n’arrivent à habiter.

Il faut se souvenir de ce qui n’est plus pour se rappeler de ce qui a été. Ce qui fut parmi nous est sans doute une chose qui fut avec nous. Ce qui nous a abandonné est sans doute ailleurs, sans doute à la place de ceux qui se sont éloignés de nous pour trouver une autre demeure, un secret, le lieu d’où l’on ne peut plus revenir parce que le chemin pour revenir est le même chemin que l’on utilise, si on le souhaite, pour retrouver les traces. Et ces traces sont importantes parce qu’elles sont uniques.

Les hommes ont tous des différences qui les font se ressembler par-dessus tout car l’on ne peut comparer une différence qu’avec une autre différence de même nature, même si cette différence est de nature à confondre la différence avec une chose qui ne serait plus un endroit de la comparaison, même si le fait de se ressembler et de se distinguer étaient devenus une seule et même chose, même si l’on se retrouvait un jour en face de soi-même, alors qu’on ne peut en aucun cas se retrouver ailleurs qu’à l’endroit où l’on se trouve pour contempler ce désastre qu’est la perte de quelqu’un qu’on aime.

Je me suis retrouvé là à écouter quelqu’un parler, un homme qui était mon père et dont je savais qu’il allait mourir bientôt car le temps dans ces moments-là est partagé d’une manière inégale et injuste entre celui qui va laisser sa place, et celui qui ne saura que faire d’un vide laissé par celui qui nous a trouvé un endroit sur cette terre, en jouant parfois des coudes, en arrachant souvent de quoi vivre à la force de son corps car, pour la majorité des habitants de cette terre, il faut souvent utiliser les poings et la sueur pour poursuivre le projet de vivre.

  • Que faire de ce que tu vas me laisser ?
  • Mais je ne vais rien te laisser. Je vais tout te prendre.
  • Tu me laisses comme ça alors, tu reprends les choses et tu les reprends avec toi qui laisse derrière toi le souvenir de ces choses.
  • Il te restera alors le temps de comprendre pourquoi la vie est si précieuse, pourquoi la vie est si magique quand on la voit disparaître dans le corps de quelqu’un d’autre. Elle va quitter une place dans laquelle elle avait promis de demeurer un certain temps. Elle n’avait parlé de cela à personne. C’est ça le secret. Le secret c’est de n’en parler à personne.

Le secret, c’est quand quelqu’un que tu connais et que tu aimes prononce ton nom très fort parce qu’il t’aime justement avec cette force démesurée qui terrifie tous ceux qui entendent cette voix, et que toi, de l’endroit où tu te trouves, tu ne peux pas répondre, parce que de l’endroit où tu te trouves, tout est fini, de l’endroit où tu te trouves, rien ne pourra jamais plus commencer et prendre part à la nouveauté du jour.

Rien ne pourra jamais plus commencer et recommencer comme avant.

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Publiée dans Vacarme 11, , page 76.