Vacarme 11 / chroniques

Boîte cranienne

par

J’ai fait la saison dans cette boîte crânienne(Alain Bashung)
Il eut envie de se trancher les veines, pour se rafraîchir un peu(August Strindberg)

à Agnès et Eric Dessuant et pour Nathalie Dagron

Nous habitions, mes parents et moi, une maison si claire qu’elle ne semblait cacher aucun secret. Cet environnement limpide fit de moi, très tôt, l’ennemi des malentendus, faux semblants et autres jugements vagues. À l’école, lorsque le professeur ramassait les copies, il m’arrivait fréquemment de déchirer la mienne, pour une rature ou idée née trop tard. Pas de ces six, huit, ou même quatorze, notes branlantes sur l’échelle allant du faux au vrai : 0 ou 20.

Le bureau où je travaillais, quinze ans plus tard, me rappelait mes anciennes salles de classe, avec ses néons, ses tables tachées, et ses cancres un peu vieillis. On en conclura que mes orgueilleuses certitudes ne m’avaient pas mené bien loin. Socialement, c’était indéniable : quel que fût le titre apposé sur ma fiche de paie, j’étais tout bonnement un gratte-papier. En même temps, le fait d’avoir transporté, pour ainsi dire comme une tortue, le décor de ma vie autour de moi, me comblait. J’avais avancé tout d’un bloc, sans rien renier ni oublier de mon enfance paradisiaque. Et si le jardin de mes parents, où je retournais parfois en pèlerinage, avait tourné au terrain vague, il me suffisait de m’étendre entre les cannettes de bière et les crottes de chien, pour que l’ombre du cyprès, mort et déraciné depuis longtemps, me parfume le front.

Un jour, un loupé se produisit. Courbé sur ma copie, je sentis des trous d’air aspirer ma plume. Elle s’enfonçait sans atteindre le papier ! Les néons, au plafond, connurent des absences, des pétillements noirs, puis leur lumière se figea à nouveau, mais avec une teinte légèrement de traviole. Le temps d’y voir clair et je trouvai un compte-rendu posé sur le coin de ma table. Dessus était inscrit à l’encre rouge : « À refaire. » À travers les ans, pensai-je, on me renvoyait une copie de classe à la figure ! Non, il s’agissait juste d’une lettre du patron mal orthographiée...

Cela ne me rassura qu’à moitié. Je cherchai, sur les visages alentour, quelque réconfort. Teintés de crépuscule, ils m’évitaient soigneusement. Tandis que je quêtais sa complicité, Louise, la comptable, rehaussa de la main ses cheveux dorés autour de sa nuque, tout en lançant de petits coup d’œil charmants partout... sauf sur moi.

La vie, brusquement s’était compliquée, obscurcie, exactement ce que je ne supportais pas. La grosse horloge du fond ne me laissait que cinq minutes pour m’y retrouver. Je donnai un coup de coude à mon voisin, Luc, mais il me rabroua de la main, sans un regard.

Il me fallait un assentiment, avant de partir, quelqu’un avec qui partager ma mauvaise prémonition, pour la détruire. Le temps m’avait appris que le monstre du Loch Ness ne se laissait jamais voir par plus d’une personne. Il suffisait qu’une autre apparaisse pour qu’il rétrécisse à la taille d’un canard. Cependant, par coïncidence ou par jeu, tous mes camarades refusaient de croiser mon regard.

Je me levai, enfilai mon manteau et m’enfonçai vers la sortie, précédant de quelques secondes la sonnerie du départ. « Au revoir », « au revoir », murmurai-je timidement. Pas de réponse. L’un taillait son crayon, l’autre sifflotait, un troisième se cachait derrière son journal. On m’évitait à la ronde. Mes doigts allaient atteindre la poignée. 0 ou 20, vrai ou faux : je décidai de forcer le sort à se dévoiler. Un pas de côté vers Éric, mon subordonné, vice gratte-papier en somme, et je lui demandai :

  • Pourras-tu me remettre le texte demain matin, c’est assez urgent et...

Très lentement, il leva les yeux vers moi et répondit :

  • Tais-toi

Calmement, comme si je n’existais plus, il reprit son étude. J’étais trop abasourdi pour protester. Le plancher tanguait comme un radeau. « Tais-toi ! », « Oui, silence ! » ; le mot d’ordre rebondit çà et là dans les rangées. Je ne distinguais que des dos courbés sur leur ouvrage. Les mots sautaient de lèvres en lèvres, teintées tantôt d’agacement, tantôt de lassitude.

Sitôt la porte franchie, je m’adossai contre elle, bras en croix, pour emprisonner ce cauchemar. Cependant, malgré l’innocent silence revenu, il suintait derrière mon dos, imbibait mon pardessus, peignait mes paumes de sueur.

***

Chaque nouvelle gorgée de vin m’attrapait la tête en arrière. Douché d’alcool, mon esprit se réveillait. Mes camarades m’avaient fait une blague, et voilà tout.

  • Tiens, Karim, je vais t’en raconter une plutôt marrante !

Le patron de “L’étoile mécanique”, bistrot minuscule dont j’étais le seul habitué, s’approcha derrière le zinc, ralentissant, en signe d’attention, l’astiquage minutieux d’un verre. Ses yeux bleus, tandis que je lui racontais ma petite histoire, se plantèrent, par la fenêtre, sur l’avenue noire. L’exil semblait toujours enfermer son regard et c’est pourquoi je faisais souvent de lui le juge de paix, impartial, de mes inquiétudes parisiennes... Or, tandis que j’attendais son rire, il se tut. Pour l’influencer, je lâchai un petit gloussement, mais qui eut malgré moi des relents de sanglots.

  • C’est pas bon, conclut-il !

C’était pas bon pour qui ? Pour moi ? Pour lui ? Pour le commerce ? Inutile de l’interroger : Karim avait la prédiction brumeuse et définitive. « C’est pas bon », répéta-t-il d’ailleurs, avec le même rictus que lorsqu’il se brûlait les doigts à l’eau de sa vaisselle.

Quelques mois plus tôt, m’installant dans le quartier, j’avais fait de “L’étoile mécanique” mon repaire. Secrètement, j’espérais donner un second souffle à ce café disgracié. D’autres clients me suivraient bientôt, en me voyant plaisanter avec Karim ou me souffler joyeusement sur les doigts, en hiver, comme lorsque l’on entre en un lieu chaleureux, dans tous les sens du mot. Or, malgré ma présence, “L’étoile mécanique” était resté vide. Je lui avais même apporté l’ultime touche déprimante qui lui manquait : j’étais l’alcoolo de service, l’habitué vissé au zinc.

Je mâchonnais ces pensées tristes, sur l’avenue, quand je vis une lumière orange, mince et intense, danser dans le noir. Son pinceau traçait des signes sur le mur de la nuit. Des lettres capitales dont le sens se dévoilait dans ma pupille : T-A-I-S-T-O... La lueur se porta sur moi et remonta de mes pieds à ma tête pour inscrire le I final. Je me sentis déchiré comme par une arme indolore.

La lumière s’éteignit et, attirés par un rire, mes yeux croisèrent ceux d’un petit garçon. Il tenait à la main une petite lampe torche à rayon laser, qu’il fit encore clignoter une ou deux fois sur ma poitrine, en surimpression de mon cœur battant la chamade. Le gamin portait, par ce froid glacial, des culottes courtes. Sans doute était-il puni par anticipation. Son père, marchant à ses côtés, lui donna d’ailleurs une gifle et lui confisqua son gadget. Je les croisai et entendis, dans mon dos, l’enfant rire de plus belle.

***

Au bureau, on continua à m’ôter les mots de la bouche. Dès mon arrivée, le lendemain, je notai que Louise s’était déjà servi son café. D’ordinaire, j’en assurais la distribution, ce qui occasionnait quelques conversations anodines. Leur absence, soudain, me fit monter des sanglots dans la gorge. Pourquoi me contraignait-on au silence ? Quelle maladresse, quelle erreur expiais-je ? Je m’assis, mes doigts froissèrent une feuille de brouillon. Mon voisin soupira, dérangé. Me tendait-il une perche ?

  • Excuse-moi, lui dis-je. Au fait, tu n’aurais pas du feu ?

Il tira son briquet de sa poche et le posa sur ma table.

  • Merci. Et au fait, tu travailles sur quoi ?
  • Pas de quoi, maugréa-t-il.

Je balayai la salle du regard, respirant profondément. Bah, peut-être reliais-je entre eux des événements épars pour en faire les indices d’une conspiration. Il aurait fallu que je trouve le courage de me lever et de crier à la cantonade : « Vous ne voulez plus me parler ? » J’imaginai cinquante voix me répondant en chœur : « On veut surtout ne plus t’entendre ! » et réprimai un rire nerveux.

Ces pensées tournaient encore sous ma tête comme un vieux ventilo quand, le soir même, je demandai distraitement des Marlboro à un marchand de tabac.

Il fit claquer un paquet de Gitanes sur le comptoir.

  • Mais enfin !...
  • Suivant, me coupa-t-il
  • Grr, ajouta son chien tapi dans l’ombre, yeux vitreux et canines acérées.

Il m’a mal entendu, me rassurais-je. Et puis après tout, ça faisait longtemps que je n’avais pas fumé de brunes. J’en allumai une, toussai un peu et restai planté sur l’avenue. Soit le monde m’avait déclaré la guerre, soit je m’offrais une visite touristique dans des contrées si joliment peintes par Michel Berger :

Si on ne sait pas / Pourquoi on est là / On sait très bien où on va ! / Paranoïa, paranoïa

On se sent tout de suite comme chez soi / Quand on part pour ce pays-là !

La fumée âcre qui me brûlait la gorge me mit en colère. Ah, il allait voir, le buraliste ! Simultanément, j’avisai un policier, de l’autre côté de l’avenue, et me rappelai un vague article de loi sur le refus de vente. Quoique la circulation fût nulle, je cherchai sagement des clous pour traverser, serrant les infectes gitanes entre mes doigts : l’objet du délit. J’aurais dû y penser plus tôt, me dis-je en approchant de la silhouette bleue. La police n’était-elle pas là pour transformer les indices en preuves ? C’était exactement l’opération dont j’avais besoin.

À deux mètres de moi et malgré ma main tendue, le gardien de l’ordre fit volte-face. « Monsieur...Monsieur », implorai-je derrière sa silhouette lourde et inflexible. Il porta lentement la main au fourreau de sa matraque.

Peut-être, imaginai-je en m’éloignant, songeait-il à quelque affaire criminelle grave, ce qui avait distrait son attention et l’avait fait accomplir machinalement ce geste menaçant. Mouais... Une vision me vint. La police était connue pour ses sautes d’humeur devant les suspects renâclant à avouer. Pour moi, c’eût sans doute été le contraire : je m’imaginai tabassé par le gorille qui, au lieu de me répéter le fameux « Tu vas parler ! », m’aurait lancé « Ferme ta gueule ! » à chacun de mes gémissements nés de ses coups. Il fallait que j’apprenne, dans la souffrance comme en toute chose, le silence.

  • C’est pas bon ! jugea Karim, quelques moments plus tard.

Hélas, mon dernier interlocuteur, le seul confident de ma persécution - ou de mon délire - parlait seulement la langue des perroquets...

Je levai mon verre de vin, prenant le miroir, derrière le zinc, à témoin : j’abandonnais, dorénavant, toutes mes pensées à l’alcool. Plongée dans l’ivresse, mon histoire retrouverait un sens, après quoi, seulement, je consentirais à revenir dans une sobre réalité. Au pire, mon éthylisme n’aurait pas de fin : je me vis clochard, échoué sur un banc, un de ces sacs à puces auxquels, justement, on ne parle jamais. Ainsi, d’une certaine manière, je redeviendrais un personnage cohérent.

Mieux... pensai-je, déjà titubant. Tous ces pochards grommelant contre les murs ou dans le métro n’avaient-ils pas subi la même expérience que moi ? Ce n’est pas parce qu’ils buvaient qu’on ne leur parlait pas, mais le contraire ! Sorte d’intouchables des sociétés évoluées, ils avaient été victimes, comme moi, d’une malédiction secrète. L’idée était à fouiller.

  • Karim, tu m’en remets un autre ?

***

Passé, présent, songes et réalité se mélangèrent. Je sursautais dans mon lit ou rêvais debout. À l’école, un jour, un professeur m’avait imposé le silence au beau milieu d’une récitation. Autre scène arrachée au néant : je me rappelai, lors de mon huitième anniversaire, mes parents m’offrant un petit piano. « Oh ! », m’ exclamai-je en ouvrant le paquet cadeau.

  • Joue, susurra maman, avec son plus tendre sourire.

J’appuyai une touche, puis une autre... et aucun son ne sortit. C’était un piano muet. Mes parents pouffèrent de rire, déchaînés comme des collégiens.

« L’épisode du bureau n’était qu’une piqûre de rappel », conclus-je un matin, en buvant un bol de vin revigorant. « On m’a toujours destiné au silence. »

Des images se chamaillèrent dans ma tête. Une sage femme me secouait, à ma naissance, pour étouffer mon premier cri de nourrisson. Ma main attrapa un objet brillant dans l’obscurité et je marchai, comme aimanté, vers la salle de bain. D’autres souvenirs portaient mes pas : en vrac, un prêtre trop pressé pour écouter ma confession, la cassette vidéo du film Le silence est d’or, qu’un ami venait de m’offrir... J’allumai la lumière, au-dessus du lavabo et un spectre devança mon visage, dans le miroir, me hurlant de ses profondeurs : « Tais-toi ! »

Mon père... L’ordre avait fusé un jour de sa bouche en plein déjeuner estival, au cœur de ce jardin à la clarté trompeuse. Il en cachait, en fait, des saloperies et son allure présente de terrain vague n’était que son portrait de Dorian Gray... La scène tournoya dans ma tête. Mon père répétait ces mots encore et encore. Je comprenais mal sa colère car, précisément, j’étais parfaitement silencieux. La première sentence m’avait même fait sursauter, car je rêvassais, en cet instant, écoutant piailler des moineaux.

Que répondre au maître de vos jours, quand il vous lance, avec des yeux injectés de haine, un ordre aussi obsessionnel et farfelu ? On l’aura compris, nous ne reparlâmes jamais de cette scène. Je finis par me dire, sans doute, que je ne pouvais pas tout comprendre, étant un enfant, puis par oublier.

Une seconde, je me sentis apaisé, délivré du maléfice. Ma vie retrouverait bientôt des couleurs plus loquaces. Cependant, un liquide chaud m’envahit la bouche. Sortant de mes transes, je vis mon visage dans la glace, bouche ouverte, la main gauche plongée dedans. La sortant, je notai qu’elle tenait un cutter ensanglanté. Il avait tranché ma langue à demi, comme de la gélatine.

Très calmement, quoique en proie à une soudaine faiblesse, je regagnai ma chambre pour appeler le Samu :

  • Allo ?
  • Ao, Ao !
  • Oui ?
  • We wai mouwiw !

Après un effort de réflexion, mon interlocuteur répondit :

  • Mais non, vous n’allez pas mourir ! Ne paniquez pas !
  • Mais yi !

ça giclait de plus en plus fort dans ma gorge. J’avais dû attraper une veine, du côté de la glotte.

  • Donnez-moi votre adresse, bien distinctement.

J’eus un rire et posai le combiné sur mon cœur. Comment épeler, avec mon gosier en charpie, « 77 rue de l’Archiduchesse de Saxe » ? Voilà qu’on m’invitait à m’exprimer, et « distinctement » s’il vous plaît... Peut-être l’homme se moquait-il de moi, comme mes camarades de travail, mais à l’envers ? Ou peut-être me prenait-il pour un fou ? N’en étais-je pas un, d’ailleurs ? Avais-je vraiment vécu ces souvenirs monstrueux, ou me les étais-je inventés ? Allais-je vraiment mourir ou seulement perdre connaissance ?

Tant de questions... Ma langue tourna, littéralement, dans ma bouche, puis elle se détacha de moi, me laissant enfin soulagé. Les réponses ne m’appartenaient plus.

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Publiée dans Vacarme 11, , pp. 87-89.