politique fabulation prologue

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Un dossier, des entretiens, autour de l’épopée, de la légende, de la fiction, vues par ceux qui les fabriquent au cinéma, au théâtre ou ailleurs. Un dossier inquiet, en même temps, de ce que pourrait être une politique aujourd’hui. Qu’est-ce que cela veut dire ?

« Il arrive au contraire à certains malades un tel manque d’euphorie, une telle inadaptation aux prétendus bonheurs de la vie, que pour ne pas sombrer, ils sont obligés d’avoir recours à des idées entièrement nouvelles jusqu’à se reconnaître et se faire reconnaître pour Napoléon 1erou Dieu le Père. Ils font leur personnage selon leur force déclinante, sans construction, sans le relief et la mise en valeur ordinaire dans les œuvres d’art, mais avec des morceaux, des pièces et des raccords de fortune où seule s’étale ferme la conviction avec laquelle ils s’accrochent à cette planche de salut. Mentalement, ils ne songent qu’à passer à la caisse. Qu’on les reconnaisse enfin pour Napoléon, c’est tout ce qu’ils demandent. (Le reste est accessoire, né surtout des contradictions de l’entourage.)
Pour leur santé ils se sont faits Napoléon, pour se remettre. »

– Henri Michaux

1- Cela veut dire, d’abord : faire un pas au-delà de l’iconoclasme — de l’idée suivant laquelle notre indocilité devrait, dorénavant, se priver du secours de l’imaginaire. Les arguments ne manquent pas, pourtant, pour nous détourner des images. Argument historique : nous vivrions un temps d’après les épopées. La fin des grands récits, l’indignité aussi de tout retour aux formes monumentales par quoi l’on a voulu, dans ce siècle, exalter la révolte, nous obligeraient à une ascèse vis-à-vis des différentes représentations du politique. Argument stratégique : la capacité du marché à faire commerce à peu près de n’importe quoi (la récente expo-vente planétaire de Che Guevara l’a assez montré), nous contraindrait à avancer sans masque, pour ne pas donner prise à la grande captation capitaliste. Argument ontologique, enfin : les formes de démocratie auxquelles nous aspirons seraient par essence (ou par absence d’essence, par refus de ce qui fixe et fige le réel) rétives à se laisser représenter, ne vivant au contraire que de la destruction active de tout imaginaire politique — parce que celui-ci tend à les recouvrir ou à en diminuer la portée, à rendre présentable la vie que nous vivons.

Oui, certes, bien sûr, mais. Mais nous sommes épuisés de cette fin de l’histoire, de cette mort du récit qui ressemble chaque jour davantage à une vieillerie confortable : la fin, cela commence à faire. Mais la crainte de la récupération ne doit pas faire oublier que la politique est un art impur, dès qu’elle prétend installer ici, parmi les scories et les facilités du présent, l’hypothèse d’une communauté. Mais, surtout, la méfiance envers la représentation ne suffit pas à destituer le jeu de l’imaginaire. Parce que l’imaginaire, justement, ne se borne pas à produire des images, des écrans séduisants qui masquent le réel. Il sait, à l’occasion, créer tout autre chose — disons, par provision : des gestes.

2- Un geste / une geste : partir de ce double sens, et forcer l’étymologie. Remarquer que le mot « geste » désigne ainsi, en cercle, les deux pointes extrêmes de l’imaginaire. D’un côté, l’acte que suppose toute représentation, cet acte que Jackson Pollock prétendait inscrire à même la toile, en balançant ses pots de peinture : action painting. De l’autre, la légende, l’épopée qui se dit et se donne comme telle, comme le récit d’une vie renvoyée par là-même dans l’infiniment lointain — mort du roi Arthur ou vie de Guy Debord, quelque chose de très vieux en tout cas, de préhistorique. Le rapprochement n’est pas seulement affaire de mots : car la geste prétend peindre, non le caractère de tel ou tel grand homme ou le tableau d’une société, mais simplement des faits, de hauts faits accomplis une fois pour toutes, et qu’aucun futur ne peut sérieusement promettre de réaliser ou de rejouer encore, à l’identique. Une chanson de geste, ce n’est rien en ce sens qu’une série de gestes, de postures figées, saisies dans leur actualité unique, irrémédiable : une main suspendue en l’air, un regard de côté, un profil arrêté dans la trame d’une tapisserie de Bayeux.

Or, les gestes pourraient bien nous aider à contrer les images. Une image est toujours déception et promesse : elle se donne, d’un côté, comme une simple fiction (« cela n’arrive qu’ailleurs ») ; de l’autre, comme un modèle, comme une virtualité qu’il nous appartient d’accomplir, si nous savons seulement repasser sur ses traits (« c’est possible, chez vous »). Les talk-shows fonctionnent ainsi : dans un double mouvement, la singularité du témoignage y est simplifiée, rabotée jusqu’à devenir conte, histoire sans épaisseur, qui n’inquiète personne ; elle est, en même temps, érigée en icône édifiante, en leçon de morale à destination des foyers. Les gestes, qu’on prenne le mot au masculin ou au féminin, procèdent autrement. Tantôt, ils nous portent jusqu’au point, très réel, ou le réel lui-même fictionne. « Flagrant délit de légender », dit Deleuze : qu’un acteur invente un geste, et c’est tout le plateau qui est pris de tremblement, recouvert d’un maillage de possibilités concrètes, comme une brume de chaleur. Tantôt, elles nous racontent une épopée incroyable, merveilleuse, mais soulignent immédiatement que cela s’est passé, que merveilles et miracles ont eu lieu une fois — si d’autres restent à faire, ils ne peuvent justement qu’être autres, et nous ne serons pas des Don Quichotte miniatures. Pour le dire vite : le geste est, au plus loin du rêve, ce mouvement réel par quoi la fiction s’ouvre ; la geste est cette fiction qui, parce qu’elle se referme sur les faits qu’elle raconte, proscrit l’imitation. C’est, on en conviendra, un autre imaginaire. Mais ce peut être aussi une autre politique.

3- Deux maux grèvent aujourd’hui la possibilité d’une politique « de gauche ». D’un côté, une faiblesse, née de ce que les actes et contestations isolés ne parviennent pas à se hisser, ensemble, jusqu’au niveau d’une critique d’époque : entendons par là, non un blâme général et abstrait adressé au « système », mais une puissance d’ébranlement capable de parcourir, depuis une lutte déterminée, toutes les questions du temps. De l’autre côté, et comme si cela ne suffisait pas, une juste défiance à l’égard de l’utopie, dénoncée tantôt comme rêverie totalitaire, tantôt comme songe creux. Si l’imagination consiste bien en ce qu’en disent les philosophes ; si elle sert, à la fois, à remembrer nos colères éparses, et à tracer l’épure de ce qu’il nous faut faire, alors, c’est vrai : la gauche manque d’imagination — de critique d’ensemble et d’utopie globale.

Mais c’est aussi pourquoi nous avons besoin, impérieusement besoin, de personnages et d’épopées. Des épopées qui ne nous invitent pas à rêver l’image d’un futur, ni à faire comme elles ; qui nous renvoient gentiment, mais sans promesse, à l’exigence de continuer. Des personnages qui puissent, si nous sommes incapables de produire une critique d’ensemble, intercéder pour nous, nous faire signe : d’une expression que nous lirions sur leur visage, d’un trait de colère, ou de honte, ou de n’importe quoi qui les traverserait et auquel ils donneraient une portée inédite, nous tirerions la force de nous lancer ailleurs.

C’est cela que nous avons recherché, et demandé à ceux qui, plutôt que de faire œuvre, fabriquent des gestes : des épopées contre les utopies ; des personnages pour une critique à venir. Des morceaux de héros, réduits à quelques mouvements nerveux. Et des histoires à ne bercer personne.

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Publiée dans Vacarme 06, , page 14.