Vacarme 06 / démocratie

lieux de mémoire

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Je l’ai lue des centaines de fois, et cette inscription m’intrigue encore. Mélange de perplexité et d’admiration pour le sens de la formule. Il arrive parfois que l’on se demande qui était la personne qui a donné son nom à la rue dans laquelle on vit ou à la station de métro que l’on fréquente quotidiennement. La recherche qui s’ensuit conduit le plus souvent à un résultat à peine satisfaisant, et surtout sans grand intérêt. Pourtant, je n’ai pas eu à ouvrir un dictionnaire, ni à acheter le guide du métro que vendent certains SDF pour savoir à qui est dédiée ma station. Le petit écriteau de la RATP en lettres blanches sur fond bleu marine m’a sauté aux yeux, un jour, par hasard, alors que je m’étais déjà arrêtée là plusieurs fois sans la remarquer. « Jacques Bonsergent ingénieur des arts et métiers. Premier Français victime de son courage et de ses sentiments fraternels. Fusillé le 23 décembre 1940. »

Le courage, c’est l’un des mots qui me semblent revenir souvent dans les dédicaces ou les hommages. C’est « victime de ses sentiments fraternels » qui me trouble. Il y là comme une pudeur — à qui donc s’adressaient ses sentiments fraternels ? —, comme un désir de ne pas dévoiler un mystère ; la fraternité a ses mystères dont une plaque commémorative ne saurait rendre compte. Peut-être un soupçon d’hypocrisie aussi ? Cette fraternité exprimée en actes aurait quelque chose de gênant si l’on identifiait ceux et celles à qui elle était destinée : je ne peux m’empêcher de penser que Jacques Bonsergent a aidé des juifs à un moment où l’antisémitisme ne passait pas pour une abomination. Ce n’est peut-être pas du tout le cas, mais je n’irai pas vérifier. Le flou de la formule dit aussi une vérité : des sentiments fraternels peuvent avoir la force d’une opposition. C’était d’autant plus vrai en 1940, ça l’est encore aujourd’hui. On n’est alors jamais « victime » de ses sentiments fraternels.

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Publiée dans Vacarme 06, , page 48.