l’intempérant

par

Parce qu’il se présentait avec ces doigts rongés, ces lunules cerclées de rouge, nous surveillions sa figure. Elle se couvrirait de sueur après que dix minutes se soient écoulées en notre compagnie. Un ballet silencieux s’organisait alors autour de lui ; nos bonds, l’élan grâce auquel nous étions autant de flèches lancées contre le ciel, contenaient une leçon qu’il appartenait à notre ami de déchiffrer. Au lieu de cela, il se laissait aller à mordre de plus belle le bout de ses doigts. Nos rangs comptent des femmes à la peau très blanche, comme si leur épiderme s’était défait d’une fine couche supérieure, et l’on voit une peau plus fine respirer au contact de la lumière et de l’air. Elles se mouvaient autour de lui avec une énergie sans défaut : impartiales, n’hésitant pas à regarder notre ami dans les yeux quand il levait la tête à leur approche.

Un pas en avant et nous quittons le sol, et nous apercevons l’arête des collines environnantes, dont les cieux sont le prolongement. Des brassées de vent nous étreignent tandis que l’onde verte qui se propage depuis les forêts passe dans nos veines sans nous alourdir. La pluie nous arrive comme une odeur et comme un souffle avant d’asperger nos visages. Elle ne nous empêche pas de former à plusieurs des fresques sans dénomination. Prendre appui sur le milieu transparent et sentir que vos chevilles sont toujours fermes au moment de bondir. Tituber sans hâte dans la lumière dispersée, si finement granuleuse. Au plus haut et au plus lointain de votre excitation, la lumière s’ouvre : entre ses bords, chaque danseur n’éprouve plus que la possibilité de s’égarer dans le mouvement. Les sauts terribles que nous faisons manquent de nous briser, pourtant, la plénitude n’est pas pesante, pas davantage qu’elle nous porte.

Mais les rognures tombaient autour de lui et il se repaissait de ses doigts, avalait sa
salive. La précipitation supplantait toute honte, à croire que ses dents disposaient d’un temps limité pour sillonner chaque encoignure de sa chair. Notre ami s’entêtait à sa besogne aussi librement que nous à la nôtre ; en de rares instants, nous sentions qu’il nous lançait un regard du coin de l’œil, mais peut-être que son visage se retournait pour secouer les muscles de ses épaules nouées. Une bête aurait pu survenir, il était si tenu par son dépeçage qu’elle aurait eu toute latitude de s’étendre, de geindre et de gronder, finalement de partir, sans provoquer en lui une réaction.

Nous l’entourions à nouveau. Circulaient les ultimes sursauts de l’excitation qui s’apaise : notre groupe était encore adossé à un air d’une autre composition que celui étalé à hauteur d’homme. Les courbatures qui auraient dû nous pétrifier s’abattaient sur notre ami. Voilà peut-être l’explication purement physique de cette atrocité que nous redoutions plus que tout, celle que notre danse devait combattre et qui se manifestait une fois de plus : il se livrait à une révérence profonde. La jointure, au milieu de ses jambes, était si souple qu’il s’incurvait en avant selon un arc de cercle assez parfait. Lentement, ses doigts quittaient sa bouche, incrustés de caillots. Ses deux poings étaient les contrepoids de la balance formée par ses avant-bras horizontaux, mais il penchait la tête sur le côté. Alors son dos basculait, au point que tout son corps semblait maintenu dans ce déséquilibre par une vrille qui serait sortie de terre. Ainsi suspendus, ses flancs balançaient, ses bras étaient animés de petits soubresauts inutiles, et son visage ressemblait à une étendue caillouteuse dans laquelle chaque entassement de rocailles menace de dégringoler sur ceux qu’il surplombe. Et cet homme nous scrutait avec une attention pourfendue, comme si nous étions des pièces de la nature en débâcle apportées jusqu’ici pour lui être imposées de façon tyrannique. Telle est peut-être la réaction que doit susciter le spectacle de notre danse, mais nous n’y croyons pas, et de fait ceci n’est pas de la danse.

Lors de chacune de nos rencontres, ses poings finissent par toucher terre ; alors, sa bouche s’arrondit, repoussant à la périphérie de son visage ses pauvres prunelles qui peinent à embrasser d’un regard notre groupe et le pré où il se tient. Au dernier moment, ses doigts entrouvrent leur carapace de phalanges, ses mains s’aplatissent dans l’herbe ; nous ne voyons plus que son dos. Il hurle quand la vrille, tournant d’un quart de tour sur elle-même, le redresse. L’horreur a pris fin : ses jambes rigides le ramènent parmi nous. Si notre ami avait franchi ce pas tout à l’heure, ne serait-ce que celui-là, nous ne serions pas montés dans les airs comme nous l’avons fait. Chaque fois cette évidence lui échappe --- ou il prend soin de l’ignorer.

Sur ces entrefaites, le hasard désigna une de nos jeunes femmes, qui s’avança vers l’ami. Les autres crurent tout d’abord qu’elle prenait ses distances. Elle semblait marcher à l’intérieur de sa robe, ne la toucher qu’aux épaules. La fraction masculine de notre groupe est profondément étonnée chaque fois que l’une d’entre nous arrête de son bras tendu les embardées de notre ami et le ramène vers elle. Cet individu donne des ordres — plus rarement que n’importe qui, mais cela lui arrive — sa voix envahit alors un périmètre étroit au-delà duquel la volonté exprimée de la sorte est impuissante. Le frisson par lequel il fut secoué lorsque cette femme le prit entre ses bras ressemblait à celui qui possède notre ami dès qu’il se risque à lancer un ordre. Elle ne s’en offusqua pas. D’ailleurs, elle lui donna cette accolade sans affecter un air cérémonieux, tous ici pourraient en témoigner. Leurs joues se croisèrent puis leurs bustes prirent appui l’un contre l’autre. Notre camarade se tenait droite, elle était campée sur la terre autant que l’on peut l’être. Ses bras emprisonnèrent les épaules de l’ami, et le serrèrent aussi fort que si elle avait voulu l’assimiler. Cependant, il était debout lorsqu’elle recula — et elle recula fort loin à l’intérieur de notre groupe. Cet homme qui avait renié la vie en de si nombreuses circonstances monta une fois de plus ses doigts jusqu’à ses dents, qui parurent miroiter dans le front de la forêt. L’après-midi s’écoula. Personne ne bougeait. Dans notre groupe, on ne prêtait plus attention à rien. Quand à lui, ses mains étaient rouges et il affichait encore ce visage affamé que nous reconnaissons entre tous. À intervalles de temps réguliers, il tentait un sourire, qui causait une ondulation à son corps empierré.

Une autre, plus impatiente, s’était dénudée jusqu’à la taille. Les plus basses côtes formaient des cercles doux et mobiles autour de son ventre. Au-dessus de ses hanches, son torse allait de droite et de gauche comme s’il était inlassablement repris et déroulé par un courant d’air. Chacune de ses vertèbres disposait d’une liberté par rapport aux autres, et sa poitrine n’était pas un contrepoids bien lourd, se ramassant ou s’étalant au fil de cette parade, dont la lenteur et la souplesse ne causaient aucun essoufflement à notre camarade. Influencé, l’ami bougea à son tour ; ceux qui se tenaient en retrait de la jeune femme purent voir comment, après quelques minutes, la redingote de couleur jaune qu’il portait se déplaça. Marcher ? Il rétablissait seulement son équilibre en lançant l’une de ses jambes à l’endroit où son torse menaçait de basculer — autant de taloches sourdes données dans la terre meuble. De notre place, nous voyions deux banderilles plantées à tort et à travers et dont les trajectoires étaient rendues erratiques par le fait qu’elles étaient à peine solidaires. Tous, et notre ami le premier, sentaient une comparaison s’établir en sa défaveur — car, le visage tourné vers les arbres, la jeune femme continuait de mouvoir son torse à l’air libre ; ses bras en étaient à ce point solidaires qu’on ne les remarquait plus, eux qui permettent si souvent de juger la souplesse et le délié dont disposent les corps que nous rencontrons. Mais l’ami entreprit de restreindre la portée de ses ruades, ses jambes vinrent à se déplacer grosso modo le long d’une ligne, et, à notre grand étonnement, il se rapprocha de nous. Tâchant de faire au mieux entre la nécessité de ne bousculer personne et celle de ne pas s’étaler de tout son long (qui ne correspondaient ni l’une ni l’autre à des instructions, des conseils ou des prières que nous lui aurions adressés), l’ami parcourut le champ à la surface duquel nous étions dispersés. Il hoqueta, il cacha ses mains dans sa redingote, en laissant des traces rouges sur la bordure de ses poches — tout ceci pour s’excuser, alors que nous voulions l’entendre, que nous voulions faire la route avec lui, parcourir ensemble les travées d’herbes plus hautes que nos fronts, marcher malgré la force du soleil, en ces jours de brique du milieu de l’été.

Nous l’avons vu en des circonstances désobligeantes, mais jamais il n’a perdu l’usage de ses jambes, que ce soit pour fuir en courant ou bien bondir dans un autobus. Or le champ était séparé de la route par une fosse. Les masses de terre qui en avaient été retirées la bordaient encore. Il parcourut cette fosse sur toute sa longueur avant de s’arrêter devant l’un des points où le remblai était le plus élevé. Mais notre ami nous avait jeté de si nombreux coups d’œil pendant sa cavalcade que son évaluation de la hauteur était à tout le moins partielle. Ses jambes rigides l’obligèrent à entrer dans le fossé les bras en avant. Ce furent longtemps ses pieds qui, dépassant de l’ornière, nous signalèrent sa position. Puis l’une de ses cuisses fut lancée dans la pente, et après plusieurs tentatives, sa chaussure parvint à se ficher dans la terre. Bien qu’écorchées, ses mains servirent à leur tour de piolets. Désireux sans doute de glisser jusqu’à la route la tête la dernière une fois qu’il aurait franchi la crête, l’homme gravit la butte les pieds en avant.

Notre groupe s’était transporté de l’autre côté (nous ne concevions pas de ne pas l’attendre, nous voulions encore escorter notre ami). On vit l’une de ses jambes apparaître, balancée entre ciel et terre, puis s’accrocher comme une ancre à ce versant au pied duquel nous nous trouvions. Elle tenait l’équilibre, disparaissait de nouveau ; elle finit par s’immobiliser en travers de la crête ; le bassin de notre ami apparut. Après quelques minutes de repos ou d’épuisement, son arrière-train entier bascula dans la pente. Enfin, la totalité de l’ami, enfoncée dans la redingote, glissa le long de la butte, ses pieds tendus pour amoindrir la violence du choc à venir. Il arriva sur l’asphalte. Au fur et à mesure que l’ami se relevait, les mottes et le gravier quittaient sa redingote. Il fit semblant de ne pas nous voir, mais cligna de l’œil à notre adresse, suite à un changement d’humeur. Il se rendit alors à la colline la plus proche et, sautant à pieds joints, couvrit les champs du regard. Nous l’entourions de nouveau. Avait-il oublié notre présence ? N’est-il pas dans l’ordre des choses que nous soyons, pour finir, à ses côtés ? « Ce n’est pas très grave_ ! », lançait-il à tue-tête, et sa lèvre inférieure vibrait affreusement, ses joues palpitaient. Seul un étranger que l’on observe a un visage dont les traits peuvent trembler de la sorte. L’ami arrêta soudain de parler. Nous nous écartâmes les uns des autres, ce n’était pas de la prudence — sur la route et dans l’herbe, nous avions le désir de nous disperser. Notre ami parut soulagé, si le soulagement peut se manifester au travers d’un homme tel que lui. En partant, il frôla certains membres du groupe ; il y avait si peu d’air que leurs chemises ne se soulevèrent pas — quant à sa redingote... Elle était jaune et huileuse, et s’éloignait, ce qui nous obligea à tourner la tête.

Quoi que nous fassions, nous précédons ce vieil homme. La tête baissée ou la tête haute, nous le regardons arriver, qu’il soit dans une pente ou qu’il franchisse un sommet à son tour. Il est toujours là, posé comme un ourlet en bas de ce que notre vue englobe. Et il ne peut jamais nous rejoindre malgré son allure régulière : tôt ou tard nous nous ébattons dans les airs — il serait aussi vain de lutter contre cette impulsion que contre le désir de respirer. Tout à nos évolutions, nous ne regardons pas l’heure, la crue ou la décrue du soleil. Touchant terre de nouveau, on ne pense à rien pendant longtemps ; lorsque la pensée de l’ami nous revient, il n’est pas besoin de le chercher du regard : la redingote, par mégarde, vient dans notre direction.

Parfois, lorsque nous nous reposons, certains comprennent ce que l’ami prononce — dans les moments où l’on est sûr qu’il ouvre la bouche, qu’il prend la parole. Selon eux, il vante l’innocence de tout cela, et complimente ce voyage. Ce qui nous étonne, car s’il voyage, nous sommes sûrs pour notre part de n’être pas sortis de cette région que nous parcourons depuis, oh ! depuis que nous sommes ensemble peut-être. Les bois, les champs sont les bois et les champs d’avant-hier, ceux de ce matin, à portée de regard, même si notre ami ne se souvient pas du monticule qu’il a dévalé sur le ventre, et que nous apercevons encore, juste là derrière. Il doit connaître d’atroces petits matins... Car il y a une raison en vertu de laquelle la certitude le taraude qu’il voyage, qu’il abat des distances, alors qu’en fait il nous côtoie. Sa redingote lui va toujours, bien que déchirée sur le ventre, les flancs et le dos. Il fait feu de tout bois pour ce qui est de dormir, organisant au mieux la circulation du sang — nous le voyons faire. Ses épaules sont droites, bien que (affirment ceux qui l’ont écouté) notre vue chasse la vie de sa poitrine, en passant au travers le fil d’une lame, ou bien (rapportent-ils) qu’elle le suspende à un crochet et qu’il se sente alors donner à grands coups contre l’inté-rieur de ce vêtement aussi épais qu’une cloche de cuir. Ces assertions nous laissent perplexes. Mais nos moments de repos sont calculés au plus juste. C’est d’une oreille vague que les mieux disposés en-tendent les paroles de notre ami. Et nombreux sont les hommes sanglants à nous avoir escortés dans cette région — la seule où nous sachions nous rendre — depuis que nous avançons de concert. Lui seul ne s’est pas découragé. Ce point jaune que forme l’ami ne nous relie pourtant pas au sol, n’em-pêche pas nos évolutions de nous porter jusqu’à une alti-tude considérable, à laquelle la voûte céleste se fendille et craque au point qu’une couleur claire s’écarte devant des teintes de plus en plus translucides. Tandis que notre ami, ce point qui vacille et devient gris, demeure sur l’entablement de roche où nous l’avons laissé.

Ceux qui touchent terre constatent parfois qu’il tente de s’éloigner ; avec un esprit de méthode qui lui appartient en propre, il a sorti ses mains mutilées, grelottantes, de ses poches. Regardant droit devant soi, il se rapproche de la falaise tout en nous remerciant de l’avoir entraîné dans cette course. Et nos camarades qui se tiennent là où les arbres cessent de pousser dans la pente trop oblique le voient s’asseoir, placer les coudes en arrière, se propulser d’un coup de bassin et aller de quartier de roche en quartier de roche, jusqu’à plus complète immobilité. Nos compagnons le relèvent, ils referment sa redingote atrocement fripée. Mais nous savons qui il est, aucun d’entre nous ne s’autorise à porter la main sur lui plus de quelques minutes. La redin-gote présente de larges échancrures, ses lambeaux parallèles tombent sous les hanches de l’ami.

Plus loin, à l’endroit où nous sommes arrêtés, il arrivera bientôt, la bouche caverneuse, les yeux secs. À son tour, il marquera le pas et penchera le buste en arrière. (Sa redingote le recouvre de moins en moins.) Sa poitrine se creusera tout d’un coup ; le bruit de son souffle nous parviendra un peu plus tard. Quand il secouera la tête une seconde fois, eh bien ce sera l’aube de nouveau. À quoi cela tient-il, que notre ami se mette en branle le premier ? Mais c’est ainsi — la prochaine escalade dans les airs constitue à vrai dire la principale inquiétude de notre groupe.

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Publiée dans Vacarme 06, , pp. 64-66.