un bon bain chronique des arrangements peu glorieux

par

Ces jours qui sont à nous si nous les déplions
Pour entendre leur chuchotante rêverie,
Ah c’est à peine si nous les reconnaissons
Quelqu’un nous a changé toute la broderie.
– Supervielle

Un jour vient où, sans que l’on voie en aucune manière ce qu’on pourrait faire d’autre, il ne suffit plus d’aller mieux que la veille, de se maintenir, petite forme mais. Un jour vient où les dépendances et tous ces arrangements négociés pied à pied avec soi-même, ces morceaux de journée occupés à s’occuper, ont rongé jusqu’à l’os ce qu’ils devaient seulement permettre de santé, de vie ou de liberté de mouvement, sans pour autant s’élever au carré, sans se hisser jusqu’aux puissantes cimes, aux fortes affirmations que promettent, à longueur de livres, vrais alcooliques ou grands fumeurs. Un jour vient où, entre parenthèses, ils nous exaspèrent, ceux-là, à prétendre entre deux pages splendides qu’eux aussi sont misérables et se tiennent à ras des gouffres, convoquant autour d’eux les vents hurlants et la beauté du monde, alors que d’ici on n’entend rien du tout. Un jour vient où l’on pense à ce que l’on devait faire, dire ou penser, comme quelque policier retournerait du pied un corps — glissant la botte dessous, professionnellement, avec effort et répugnance, sentant que ça ne vit plus beaucoup, mais que c’est lourd, si lourd, on ne dirait pas à le voir. Un jour vient, pétri de tension mentale improductive, et sans plus rien de net ; avec ce qu’il faut d’aspérités pour s’accrocher à sa pauvre singularité de jour ouvrable, mais pas du tout assez pour se tenir debout. Un jour, un jeudi par exemple, les jeudis existent si peu. Ce jour-là, généralement, on prend un bain.

Le bain, ça avait jusque- là toujours marché. Non que l’on ait cru beaucoup à ces histoires de renaissance ou de baptême, aux vertus purificatrices de l’eau et au retour aux sources. Encore moins aux caissons étanches et opaques, sans lumière et sans bruit. On sait bien (on s’en souvient encore) qu’un arrangement ne vaut que par ce qu’il laisse, au travers des gestes qu’il impose et des froides exigences de la manie, passer de clarté et de rumeur, ici une branche toquant à la fenêtre, là un coup de téléphone lorsqu’on est occupé, tournevis dans une main tremblante, à changer une douille pour ne pas penser. Mais justement : le bain c’était cela — les rides en surface, les cercles concentriques autour des genoux, les doigts doucement flétris en raisins de corinthe.

Après, on se sentait mieux, pas prêt à repartir, mais dégagé. On allait s’asseoir dans le moins mauvais fauteuil, on mettait un disque, on allumait une cigarette qui ressemblait à la première de la journée, le mal de cœur en moins. Le soir tombait. Un peu plus, on se serait senti au calme.

Sauf que cette fois, la baignoire a décidé d’être rose. Certes, elle a toujours été rose, mais rose comme ça, comme huit cents kilos de bonbon anglais en pierre, non. On s’en serait aperçu. Là, on comprend que ce sera irracontable (sauf à vous). Dans les films des années 80, dans cette héraldique pour catalogues de meubles qui s’imposait alors à nous comme l’image même de la jeunesse, les baignoires étaient blanches, d’un blanc minimal, halogène, qui se la jouait un peu, mais autorisait à rêver sur sa propre froideur, à se croire invincible. Là, elle est rose, la baignoire. Et puis, il faut la remplir. L’alternative est la suivante : 1) attendre qu’elle soit pleine pour se plonger dans l’eau. Plutôt tentant, si l’on excepte le fait que, n’étant équipée que d’une douche, la robinetterie oblige à se tenir d’abord accroupi tout contre la baignoire, et le bras douloureusement tendu au-dessus du rebord, de sorte que la pomme à douche se trouve plaquée au fond et n’aille pas arroser, à petits cris mouillés, le carrelage et le linge qui sèche à côté. Inenvisageable. On choisit donc, 2) de se déshabiller, d’enjamber le rebord, de s’asseoir et d’attendre, le cul sur le froid et les genoux plaqués l’un à l’autre, une main entre les jambes tenant ladite pomme à douche, mais n’allez rien imaginer. L’eau, doucement, monte, froide, trop chaude, etc. On aperçoit, entre les mailles du flexible aussi flingué que soi, le tuyau noir de caoutchouc. Pincé, il dit que ça n’ira pas vite.

Et puis, à un moment, on se sent mouillé. Mais mouillé-mouillé, MOUILLÉ, si vous préférez. Ni baigné-consolé, genre Obao, ni trempé-lyrique, façon Tahiti-douche. Juste mouillé, sans même dégouliner, pas assez de débit pour que les gouttes abandonnent leur viscosité première, et aillent de la peau rejoindre celles qui s’amassent au fond de la baignoire. Elles adhèrent, les connes, formant des flaques verticales le long de la poitrine un peu creuse et du dos. À ce moment là, et ce jour précisément (ai-je dit qu’il est deux heures de l’après-midi, que le ciel est blanc à mourir) on se met à rire, d’un rire plutôt jovial, comme quelqu’un qui viendrait de gagner aux courses et allumerait un cigare, les mains encore encombrées de tickets. On attend, un temps. On va sortir, parce que la baignoire ne se remplira jamais, et qu’il faut cesser de se mentir au moins sur ce point. Léger éblouissement dû à la sou-daine station verticale, posture un peu voûtée sur le fond glissant, puis nouvel enjambement et le carrelage encore. On s’essuie, disons les zones les plus apparentes, la moitié de la bête reste à sécher mais comme d’habitude. Il est toujours deux heures et quart. On pense à Bukowski, qui lui, lorsqu’il avait perdu, disait juste se sentir vieux et penser à la mort en sortant du champ de courses, sous un même ciel blanc. Ça fait un peu de bien.

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Publiée dans Vacarme 06, , pp. 68-69.