Vacarme 15 / arsenal

un anti-héros rencontre avec Carlos Matos Gomes

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Le colonel Carlos Matos Gomes a fait partie de cette génération de jeunes capitaines à l’origine de la Révolution des œillets. Il est l’un des rares à avoir poursuivi une carrière au sein de l’armée portugaise. Sous le nom de plume de Carlos Vale Ferrez, il est l’auteur de romans et d’essais historiques qui ont pour cadre les guerres coloniales en Afrique et la révolution ; il travaille actuellement à un scénario pour le réalisateur brésilien Ruy Guerra. Il a bien voulu revenir ici sur les circonstances et l’héritage du 25 avril 1974.

Propos recueillis par Jean-Philippe Renouard

Dans la société portugaise, ce sont les conquêtes fondamentales de la Révolution des œillets qui sont d’abord appréciées : la liberté d’expression, la liberté politique tout court, avec l’existence de partis, d’un parlement, d’élections libres ; les libertés civiques comme le droit d’association ; le droit de grève ; le droit à la différence sexuelle ; le droit à la justice, celui de ne plus être accusé sans preuves, ne plus avoir peur d’une police politique. Ces droits sont si fondamentaux qu’ils ne sont plus remis en question. Un des héritages de la Révolution des œillets les plus importants pour la société portugaise reste la conscience citoyenne que les Portugais ont acquis et qui leur permet aujourd’hui de contester les actions des différents pouvoirs, de celui de la police à celui des juges, de celui des hommes politiques à celui des patrons. Pour une société qui, il y a moins de trente ans, était encore majoritairement rurale, avec 30 % d’analphabètes, avec plus d’un dixième de sa population émigrée, 100 000 jeunes appelés promis à la guerre, 5 000 prisonniers politiques, un nombre identique d’agents travaillant pour la PIDE (la police politique), un pays dominé pendant 48 ans par une dictature corporatiste, où les lycéens appartenaient obligatoirement à l’organisation fasciste de la Mocidade Portuguesa (Jeunesse Portugaise), il s’agit d’une avancée considérable.

L’Ancien régime

Il est évident que les sentiments concernant l’héritage de la Révolution diffèrent selon les générations. La génération qui a vécu la dictature et la guerre coloniale goûte la liberté dont elle jouit aujourd’hui. D’un autre côté, les mêmes peuvent regretter l’insécurité, la disparition de certaines valeurs - le Portugal de Salazar était, selon un poète, « le pays de l’obéissance et de la messe du dimanche ». Elle se souvient de l’angoisse provoquée par la guerre coloniale et de la peur que ses fils y meurent, mais dans le même temps conserve une certaine nostalgie des colonies perdues, d’une grandeur historique disparue. Les nouvelles générations ont pris modèle sur les jeunesses européenne et américaine. Pour eux, le 25 avril, la Révolution des œillets est un peu la fête de leurs parents, comme mai 68 pour les Français et Woodstock pour les Américains. Je crois que, dans leur subconscient, la période de la dictature s’approche de l’idée que nous nous faisons de « l’Ancien Régime », c’est-à-dire d’un régime avec des prêtres, des bonnes sœurs, des gouvernants sérieux et des prisons sombres, ce qui n’est pas totalement faux.

Plus personnellement, j’ai le sentiment d’avoir participé à ce qui devait être : rendre aux Portugais le pouvoir de décider de la manière dont ils voulaient vivre, même si leurs choix ne correspondaient pas aux miens. Dans les semaines qui ont suivi le 25 avril, avec d’autres camarades, nous avons cherché à créer les conditions pour que se développe une société juste qui défende les plus démunis, une meilleure répartition des richesses. Nous avons été accusés de manipuler le peuple, d’intervenir dans des champs de compétences qui n’étaient pas les nôtres (comme si les militaires du 25 avril n’étaient pas des citoyens et, plus encore, comme s’ils n’avaient pas pris la responsabilité de renverser un régime pour en instaurer un autre - ce qui leur donnait, pensions-nous, une certaine légitimité). Nous avons été remplacés par les appareils politiques conventionnels et leurs dirigeants, qui ne voulaient pas d’une révolution, mais plutôt l’instauration d’un système politique de démocratie formelle. C’est cette vision réductrice qui l’a emporté et c’est avec elle que nous vivons aujourd’hui.

Salgueiro Maia

Le film de Maria de Medeiros restitue la pureté et la naïveté de ces jeunes capitaines, au moment où rien n’était joué, à commencer par le succès même de la révolution. Les contradictions que Maria de Medeiros introduit dans le film à travers les personnages des capitaines, des sergents et des soldats, des journalistes et des intellectuels, des contre-révolutionnaires, des ministres et généraux du régime de Salazar et Caetano, permettent de préciser plusieurs points d’histoire. Les capitaines ont toujours dit leur envie, avec cette révolution, d’une société où les jeunes gens ne devraient pas partir pour la guerre. Mais ils souhaitaient aussi que certains n’aient plus l’énorme pouvoir dont ils disposaient sous la dicta-
ture et dont ils profitent à nouveau aujourd’hui. Maria de Medeiros « illumine » la révolution portugaise par un éclairage décisif. Sa conception de la vérité historique (et la vérité est toujours révolutionnaire, comme dit la boutade maoïste) met les jeunes militaires portugais, qui avaient appris à respecter leur peuple dans la dure réalité de la guerre coloniale, au premier plan. Cette vérité s’est révélée douloureuse et difficile à faire accepter à certains professionnels de la politique, à certains intellectuels, prétendument bien pensants.

Le choix du protagoniste, Salgueiro Maia, qui fut un ami très proche, avec lequel j’ai étudié, que j’ai retrouvé en Afrique, au Mozambique et en Guinée-Bissau dans les moments les plus difficiles de la guerre et au cours des premières actions qui ont mené à la constitution du mouvement des capitaines, est la preuve de sa sensibilité et de son intelligence de scénariste. De tous les capitaines, Salgueiro Maia a été celui qui, au moment de l’action militaire du 25 avril, a pris le plus de risques, celui qui a fait face et résolu les deux situations les plus délicates : la première sur le Terreiro do Paço, contre les blindés du régime, et la seconde au Carmo, pour exiger la reddition de Marcelo Caetano. Après le 25 avril, Salgueiro Maia a été l’un de ceux qui n’ont pas voulu occuper des responsabilités politiques importantes, préférant rejoindre sa caserne et mener une vie exemplaire tant au niveau personnel que professionnel. Le romantisme de la Révolution des œillets est incarné de manière exemplaire par la générosité de Salgueiro Maia. Cette générosité était l’une des grandes vertus des capitaines d’avril. Un jeune homme de 29 ans risque sa vie, sa carrière, la sécurité de sa famille pour un idéal, transmet cet idéal à ses compagnons, des jeunes soldats aux gradés plus âgés et les entraîne derrière lui dans une aventure qui s’est donné comme objectif de redonner sa dignité à tout un peuple.

En finir avec la guerre

Mon expérience du combat m’avait amené à la conclusion qu’il ne me restait que deux issues : la première, individuelle, m’aurait conduit à quitter l’armée ; la seconde m’engageait à convaincre mes camarades de participer à un mouvement, quel qu’il soit. La guerre coloniale est la première et plus importante des causes du 25 avril. En 1974, j’avais 28 ans et déjà combattu en Angola, au Mozambique, et je me trouvais en Guinée, où se trouvaient également Salgueiro Maia, Otelo Saraiva de Carvalho et le groupe de militaires proches du Général Spinola. J’ai combattu sur tous les fronts comme officier des forces spéciales « Comandos », j’ai été blessé au combat, décoré pour faits d’armes et je connaissais la réalité de la guerre, qui empirait de jour en jour. J’ai fait partie du premier groupe, avec Maia, Otelo et d’autres qui, en août 1973, présentèrent une protestation au président de la République et au ministre de la Défense. J’ai par ailleurs fait partie de la première commission du Mouvement des Forces Armées qui a contesté le régime. La force de ce mouvement a résidé dans le fait que tous ceux qui y appartenaient sont passés par les mêmes expériences de la guerre ; qu’ils soient liés par des liens de solidarité très forts, qu’ils soient en métropole ou sur le théâtre des opérations coloniales. La pression de l’opinion publique portugaise a été importante, voire décisive, parce que les jeunes officiers isolés dans les garnisons africaines connaissaient par leurs soldats le sentiment de rejet qu’inspiraient le régime salazariste et la guerre coloniale en métropole. Nos aspirations quant au changement de régime étaient relativement simples : en finir avec la guerre et donner la parole au peuple pour qu’il décide de ce qu’il voulait faire à partir de ce moment-là. Nous comptions sur les hommes politiques appartenant à l’opposition démocratique pour assurer le gouvernement qui suivrait. Nous étions, comme dit un poème d’Antonio Gedeao, dans la position de Jésus-Christ : « Nous ne connaissions pas l’économie et n’avions pas de bibliothèque, alors nous crûmes. »

25 avril en Guinée-Bissau

Ce qui suivit ne confirma pas forcément cette « bonne volonté ». Pour les militaires, comme pour le régime salazariste, le problème central du Portugal était la guerre coloniale et la question de l’outre-mer, alors qu’après le 25 avril, pour les politiciens, la question fondamentale était l’affirmation d’un régime de partis d’où émergerait leur pouvoir personnel. Les drames de la décolonisation et la crispation qui, juste après le 25 avril, se développe entre les militaires et les hommes politiques, ont, à mon avis, leur origine dans cette divergence de priorités. Les militaires du 25 avril savaient que la question de la guerre et des colonies était essentielle pour la survie du régime salazariste. Nous ne doutions pas qu’à partir du moment où ceux qui faisaient la guerre, c’est-à-dire les jeunes capitaines qui commandaient les compagnies, qui pilotaient les avions et les hélicoptères, refuseraient de la faire, le régime tomberait. Bien que l’on fût, parce que militaires, accusés d’être ignorants, nous savions qu’aucun empire ne survit si ses centurions refusent le combat.

La nuit précédant le 25 avril, j’assistais à une réunion sur la base aérienne de Bissau en Guinée, où stationnaient des officiers des commandos de parachutistes, des pilotes d’avions, d’hélicoptères. Nous préparions la prise du pouvoir dans cette colonie. Je me souviens que l’on discutait de la manière de capturer le gouverneur. Ce fut une discussion rapide, car nous nous demandions surtout ce que nous allions faire de lui après et qui nommer pour le remplacer. Nous étions en contact avec Lisbonne, nous écoutions les communications de la PIDE et nous attendions de voir si ceux qui détenaient la force étaient prêts à l’utiliser. Dans un tel cas, tout se serait résumé à un assaut armé, chose que nous savions faire.

Le fait que la révolution du 25 avril n’ait pas dégénéré en un bain de sang est à mettre en rapport avec deux faits marquants et généralement peu pris en considération. D’une part, les militaires qui participèrent à l’action avaient une grande expérience du combat, que ce soient les démocrates ou ceux du régime en place. Cette expérience leur a permis d’avoir un grand contrôle émotionnel, un grand respect pour leurs adversaires et la conscience qu’au premier coup de feu, toutes les situations de combat ne pouvaient que dégénérer. D’autre part, tous ces militaires éprouvaient un sentiment de fierté, ils appartenaient à la même institution, et tirer les uns contre les autres aurait été la dernière option.

Normalisation démocratique

La période dite de normalisation, après la révolution, et les engagements internationaux assumés par les dirigeants politiques portugais ont entraîné la neutralisation de militaires comme Salgueiro Maia et d’autres qui s’étaient engagés activement dans la révolution pour aider les plus faibles. La « normalisation démocratique » ne pouvait et ne peut toujours reconnaître les capitaines d’avril que comme des figures décoratives, respectables dans le meilleur des cas. Cela a conduit beaucoup de ces militaires à quitter l’armée. Après la révolution, j’ai publié des romans et des livres d’histoire. Les premiers parlaient de mon expérience militaire, de la société portugaise contemporaine dans une Europe devenue notre mère commune, même si elle ne donne pas à tous ses enfants la même tendresse. Nè Cego est un roman de guerre qui est devenu un classique de la littérature portugaise. Le deuxième, ASP ? De Passo Trocado, traite des séquelles de la révolution, du désenchantement qui a suivi. D’autres capitaines sont devenus peintres, sculpteurs, médecins, agronomes.

Le fait que j’utilise un pseudonyme tient à un choix personnel : je ne veux pas mélanger des activités distinctes, des rôles sociaux différents et autonomes. Dans mes livres, je ne cherche pas à transmettre un quelconque “témoignage héroïque”. C’est ce qu’il y a de très fort dans la littérature portugaise, cette absence de héros, remplacé par la figure du anti-héros. Pour ce qui est de la “geste héroïque”, si je peux me permettre un peu d’humour, je dirais qu’il suffit de nous rejoindre aux déjeuners commémorant le 25 avril pour démolir cette idée. C’est une réunion de cinquantenaires, de sexagénaires, pratiquement tous à la retraite, qui se respectent mutuellement et demandent des nouvelles de leurs enfants et petits-enfants respectifs. Plus sérieusement, nous ne nous sommes jamais considérés comme des héros. Notre génération est plutôt fière d’avoir fait ce que nous devions. Beaucoup de capitaines d’avril ont quitté les forces armées mais le plus intéressant est que beaucoup d’entre eux ont entamé alors avec succès une nouvelle carrière.

Très peu de capitaines d’avril sont restés actifs politiquement. On pourrait même dire qu’il n’y en a que deux, l’un à l’extrême-gauche, l’autre député du parti socialiste. Salgueiro Maia est mort trop jeune. Otelo de Carvalho fait maintenant du commerce avec les anciennes colonies, après avoir été à la tête d’un mouvement d’extrême-gauche et s’être engagé dans des actions politiques qui lui ont valu de faire de la prison. Vasco Lourenço est chef d’entreprise. Il serait possible de concevoir de l’amertume face à de tels destins. Je les trouve au contraire réconfortants. Ils sont la preuve que les jeunes capitaines d’avril 1974 ne recherchaient pas le pouvoir, ne se sont pas ensuite laissés séduire par lui. Ils sont restés majoritairement des gens dignes. Pour moi, le premier héritage des capitaines d’avril - et j’aimerais que cette idée perdure, est l’image de la dignité, du désintérêt pour le pouvoir et l’enrichissement. C’est pour cela que l’on nous a souvent accusés de naïveté. J’aimerais que les Européens se souviennent de ces jeunes capitaines portugais comme faisant partie de leur héritage. Ils contribuèrent à la fin de la dictature en Espagne, à la naissance de cinq nouveaux pays africains, à la fin de l’apartheid , à une nouvelle analyse de l’influence et du rôle des militaires dans les sociétés occidentales. Enfin les capitaines d’avril appartiennent à l’imaginaire de tous ceux qui croient qu’une bonne surprise peut advenir là où on l’attend le moins.

Lisbonne, 24 janvier 2001

Post-scriptum

Traduit du portugais par Arlindo Constantino