Vacarme 02 / la télévision

zapper la télé : usages politiques petit manuel en neuf points, à l’usage de qui veut faire entendre sa voix

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Vous êtes un groupe, mouvement ou association, vous ne disposez
pas a priori d’une parcelle de parole autorisée à la
télévision. Vous voulez cependant utiliser la télé
comme instrument de propagation de votre discours, mais sans trop en être
victime, sans que votre discours y soit déformé, tronqué,
ou détourné.

Inutile de rêver à votre propre émission, vous serez
toujours inscrit dans un dispositif avec lequel il vous faudra jouer Une seule
exception à notre connaissance : la chronique francilienne du
Télé Bobine, qui nous a fait rêver durant 4 mois d’une
télé ouverte sur la réalité. Sans contrôle
lors de l’enregistrement ni censure au montage, cet espace fut investi
précisément par les plus exclus de la télé. Mais
c’est fini, et ce n’était pas l’audience de TF1.

Autrement, il faut bien bricoler. Tous les groupes, associations, ou mouvements
issus de luttes sociales et politiques, ne peuvent se passer de l’instrument
qu’est la télévision. Certains ont donc intégré une
stratégie particulière envers la télévision,
dès leur création. C’est le cas, entre autres, de Greenpeace,
d’Act Up et du DAL (Droit au logement). Cela demande une connaissance minimale
de l’aménagement technique du temps et de l’espace publics que se sont
appropriés ceux qui exercent le pouvoir médiatique.

Voici donc plusieurs procédés, expérimentés
à ce jour, pour tenter de vous faire entendre à la
télé.

1) Créer un événement

Cette stratégie repose sur l’attrait des médias pour le
spectaculaire et l’inédit. L’actualité est souvent
constituée par ce qui ferait désordre dans un ordre
supposé établi et continu des choses. Elle s’adresse en premier
lieu aux journaux télévisés. Il s’agit avant tout de
fournir de l’illustration, des images, et à cette occasion d’inviter les
médias à faire leur propre enquête.

Greenpeace utilise systématiquement cette stratégie, tout comme
Act Up (« encapotage » de l’obélisque de la place de la
Concorde), ou encore les militants anti-FN (banderole déployée
sur la façade de l’Opéra Garnier), le DAL investissant des
immeubles inoccupés, etc. Ce procédé d’action a
malheureusement aussi été intégré par les commandos
anti-avortement. Mais pour ces derniers, par delà la portée
médiatique, il s’agit surtout de traumatiser les femmes qu’ils
empêchent d’avorter.

À jouer ainsi sur la fabrication d’images fortes et
émotionnelles, le risque principal est d’abandonner entièrement
au journaliste le soin de fabriquer le discours. L’image est traditionnellement
le lieu de l’émotionnel et le texte celui de la rationalité.
Essayez donc d’adapter votre discours aux normes du journal
télévisé, prévoyez des interventions courtes et un
langage à la limite du slogan, intégrez votre discours aux images
par exemple sur des pancartes ou des banderoles. Là encore,
malheureusement, cette forme de pensée par slogans et simplifications
semble mieux convenir au FN qui s’attaque avant tout aux grands fantasmes
collectifs, qu’aux pensées plus subtiles et plus
élaborées. Mais il faut alors savoir opposer une
inventivité et une étrangeté de slogans multiples
(« silence = mort », « nature = vie », etc.) au
ressassement sombre des deux, trois mêmes équations simplistes
(immigration = chômage).

Choisissez enfin une date creuse en événements, faites jouer la
concurrence entre les différentes chaînes, et sachez vous faire
désirer, notamment, en ne dévoilant jamais complètement
à l’avance l’événement que vous allez créer

2) Fournir de l’information

Il s’agit de se constituer en agence de presse, dont les informations peuvent
être reprises par les journaux télévisés, et par
toutes les émissions de débats. C’est une méthode efficace
si le dossier est suffisamment complet, et sans grand risques. Sauf
peut-être celui de heurter la susceptibilité des journalistes
professionnels qui refusent de vous considérer comme une
véritable agence de presse. Vous pouvez avoir parfois la
désagréable surprise de voir votre dossier réduit quelques
points d’une importance secondaire pour vous.

3) Se faire inviter sur son thème

Si vous êtes déjà un peu reconnu en tant que groupe, ou en
tant que personne, vous pouvez avoir l’opportunité de participer
à une émission. Réussir à placer quelques unes de
ses revendications au cours des débats ne va pas sans
difficultés. Tout intervenant va se retrouver prisonnier d’une
règle du jeu qu’il ne maîtrise pas, soumis aux décisions du
présentateur qui distribue les temps de parole, et fait
généralement du chantage au temps. Les conditions
« naturelles » de la discussion, de l’expression et de la
réflexion sont largement faussées et entamées par les
dispositifs techniques de ces émissions. Il vaut mieux renoncer à
ce genre de participation, si l’on ne se sent pas le courage de supporter tout
cela et de batailler avec, si l’on ne possède pas une certaine
connaissance du mode d’intervention instauré dans l’émission et
du statut de sa parole. Ne pas rêver au quart d’heure de gloire, car on
sort la plupart du temps frustré et humilié Pour éviter la
dépression « post-passage à télé », mieux
vaut ne pas se laisser emporter par la logique du débat, ne pas se
disperser en répondant à des questions qui n’ont aucun rapport
avec votre propos. Il faut essayer de réduire son discours à un
point, et y revenir au besoin. Un dernier conseil : renoncer
définitivement aux talk-shows du type « Mireille Dumas et
ses amis ».

4) Perturber l’émission (hors règle du jeu)

La stratégie consistant à profiter du dire pour créer un
scandale en interrompant l’émission, quels qu’en soient le genre et
thème, fait beaucoup rêver. Il y a quelque années,
l’irruption intempestive demeure envisageable. Aujourd’hui la
télévision transformée en bunker, particulièrement
les studios de direct. L’arrivée d’une trentaine sans-papiers, devant le
hall de France 2 à 20 heures, provoqua cet hiver la fermeté
immédiate de toutes les issues et le déploiement de C.R.S. dans
toutes les rues avoisinantes.

Rêvons un peu ! Vous parvenez quand même à franchir le
triple sas de l’entrée, vous arrivez jusqu’au plateau sans perdre la
moitié des militants en route, vous déployez votre banderole et
vos pancartes devant les caméras sans trop vous prendre les pieds dans
les câbles. Mais attention ! Vous risquez fort d’être
avalés par l’émission et intégrés au décor,
en particulier dans ces shows « bric-à-brac » qui
digèrent tout ce qui se présente. Vous n’aurez pas le temps de
dire grand chose d’intéressant, et vous passerez finalement pour des
guignols. La télévision ne supporte pas que soit cassé le
rythme et le rituel établis.

5) Perturber une émission (de l’intérieur)

Certaines émissions de débats prévoient l’intervention du
public, il est a priori relativement aisé d’y participer. Il faut
alors entrer au moment opportun dans le débat. Vous êtes dans une
position relativement privilégiée, qui permet d’éviter le
strict face à face dans lequel le présentateur enferme souvent
les interlocuteurs principaux, réduisant leurs discours à une
opposition circonstancielle. En outre, vous bénéficiez du respect
et de la politesse que la télé instaure envers cet intervenant
venu du public, peut-être parce que son statut fait de lui une figure
emblématique du téléspectateur Cependant il faut savoir
qu’on ne vous donnera pas la parole à plusieurs reprises. Il vaut mieux
donc se limiter à une seule intervention et surtout, ne jamais rendre la
parole avant d’avoir tout dit.

6) Produire ses propres images

Vous aurez ainsi l’avantage de maîtriser toutes les étapes :
élaboration du discours, tournage et montage. Avec un minimum de
matériel et quelques compétences techniques, tout groupe peut
envisager la fabrication de produits audiovisuels. Cela peut aller des simples
images de ses actions qui pourront être utilisées par les journaux
télévisés, au film ou clip plus élaborés.
Pour ces derniers, trouver un diffuseur à la télévision
devient plus difficile ; toute image quelque peu militante se voit
généralement refusée par les chaînes.

7) Vendre sa structure

Dès qu’un groupe connaît une certaine renommée, les
émissions de reportages s’intéressent à son
fonctionnement. Les durées souvent conséquentes de ces reportages
permettent de vendre l’image du groupe et d’instiller dans le PAF les messages
que l’on veut faire passer, même s’ils disparaissent très souvent
derrière la fascination pour les structures. Il vous sera difficile de
contrôler ce qui est filmé, et vous ne posséderez aucune
maîtrise des différentes étapes de la production. Cependant
il en restera toujours quelque chose !

8) Se greffer sur un autre événement

Du défilé du 14 juillet à la visite de la crèche
locale par un ministre, tout événement qui attire des
caméras peut être investi, qu’il soit ou non en relation directe
avec le discours que l’on veut faire passer. Mais on court le risque de voir
son intervention devenir purement anecdotique, de faire partie du
décorum, et d’être au mieux réduit au rôle de
figurants dans deux plans de quatre secondes (voir point 4). Il vaut mieux ne
pas trop s’engager dans ce genre d’action, sachant que plus
l’événement est considérable - et donc
potentiellement porteur - plus il devient difficile de le
détourner.

9) Participer à l’élaboration d’une émission

Les « professionnels » de la télé ne lâchent pas
facilement une partie de leur pouvoir, essentiellement par peur des
dérapages. Cela peut se produire dans les grands shows humanitaires, type Téléthon et Sidaction. Même en
participant aux premières étapes de la fabrication de ces
émissions, vous vous retrouverez rapidement en porte-à-faux.
Jamais considéré comme un véritable collaborateur, vous
serez rapidement contraint de faire des compromis, et de laisser l’ultime
pouvoir de décision aux « professionnels », d’autant plus que
vous aurez des velléités de discours politique. Il faudra essayer
de rattraper in extremis le flux de l’émission, et ne pas
hésiter à se plaindre sur le plateau, en direct (voir Act Up lors
des Sidactions).

Vous connaissez les limites et les difficultés de l’utilisation de la
télévision à des fins politiques. Mais ne vous privez pas
de cet espace public, ce serait ridicule. Envisager la télévision
comme un lieu infréquentable est une position réservée
à ceux qui ont d’autres lieux de diffusion de leurs idées. Vous
regrettez que la télévision devienne l’arbitre l’accès
à l’existence politique ? Sachez vous en servir malgré tout.
Vous hésitez encore à le faire ? Espérez-vous garder
une sorte de virginité par rapport la télé ? Ne soyez
pas si naïf.

Il est toujours possible de s’inscrire dans cet espace public, ne serait-ce que
dans quelque interstices du flux télévisuel, car le mode de
communication de la télé est tel qu’il suffit d’occuper quelques
parcelles de la continuité pour y prendre une place visible.

On peut considérer la télévision comme dangereuse pour la
démocratie, car soumise à la logique de l’audimat. On peut aussi
y voir une technique qui participe à sa manière aux processus de
démocratisation. Des mouvements ou groupes politiques ont réussi
à faire passer leurs idées en grande partie grâce à
la télévision.

Apprendre à se servir de la télévision, ne plus être
passif et analphabète devant son fonctionnement peut aider à
transformer les normes télévisuelles et à investir cet
espace public qui pourrait être davantage un miroir de toute la
société.

Enfin, rappelez-vous que pour toute action publique, il n’y a aujourd’hui rien
de mieux qu’une caméra de télévision pour vous
protéger de la violence toujours possible de la police, des vigiles, des
militants FN. Encore que depuis Saint-Bernard, on ne soit plus sûr de
rien...

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Publiée dans Vacarme 02, , pp. 7-8.