Vacarme 15 / chroniques

« l’oreille est une cloche » partition pour un concert imaginaire

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Ça a déjà commencé. Dans la nef, les lumières ne sont pas encore éteintes que percent, à travers la rumeur du public, des sons ou plus précisément les résonances d’instruments que l’on aurait joués longtemps avant et dont on percevrait encore les vibrations des dernières notes arpégées. La pénombre s’installe et de la scène nous arrivent par vagues des accords de cordes, de piano et de luth.

Sax et trombone lancent des unissons feutrés. Bugle, clarinette basse et flûte cons-
truisent lentement des grilles tandis que les machines reproduisent ces mêmes instruments extrêmement ralentis, déphasés. Les fréquences basses émettent des ondulations qui nous font hésiter. Cet agencement sonore à peine lancé semble déjà s’interrompre. Certains musiciens ont d’ailleurs posé leur instrument.

Le piano risque une séries d’accords sur lesquels des bribes de citations s’accrochent de-ci, de-là. On croît reconnaître un air ancien.

Une mélodie vient de la contrebasse à l’archet. Elle est calme et voluptueuse et les esprits s’apaisent quand le luth arabe cale son contre-chant comme une guirlande de minuscules lumières dessinant un chemin dans la poussière. La flûte souffle sur chaque note comme sur de la braise et allume la mélodie. C’est beau, ça nous occupe. On marche silencieusement dans la nuit.

Tout est étrange, tragique. Les pierres sont tragiques, le sable, l’ombre aussi.

Avant que le piano s’éclipse, les machines l’ont samplé et en rejouent la grille en faisant varier sa hauteur par quarts de ton vers le haut et vers le bas. La contrebasse, le luth et la flûte suivent sans se démonter. Dans le public, les têtes se fatiguent.

Un premier roulement de caisse claire retentit dans le hall. Le fouet claque les bras, les jambes, la tête. Ses résonances sont mises en boucles, lançant la première pulsion régulière du concert. Nous avons enfin un tempo. Il est complexe - il ne faut pas essayer de taper du pied.

À ce stade, tout est posé. Les grilles d’accords tournent toujours en s’élevant ou s’abaissant par quarts de ton et offrant alors à des séquences préprogrammées une possibilité de trouver la tonalité propice à leurs entrées et sorties. On entend, selon les tessitures, des phrases de luth, xylophone, cor ou basson. Elles ont parfois des consonances orientales, inspirées de formules mélodiques traditionnelles fragmentées, recomposées.

Les paysages tournent sur eux-mêmes et se perdent dans les couches transparentes de plaques photographiques où les clichés se superposent, les espaces se mélangent et recréent une terre inconnue, un lieu idéal, habitable pour chacun.

La caisse claire crépite et change la donne. Timbales et grosses caisses nous plaquent au sol puis nous tirent dans les airs vers des hauteurs arides où elles nous lâchent rudement sur les rochers.

Tempo 180. Le cœur ne suit pas. Un banjo entreprend un motif syncopé qui démultiplie la mesure.

Arrêt sec. Les cuivres jouent à l’unisson. La mélodie trace un cercle autour de nous. La mélodie nous protège. Au-dedans se superposent les images du dehors.

Les percussions reprennent au vol le tempo. Quelque chose de curieux se produit avec la caisse claire qui joue cette fois encore avec les machines. Les roulements, en s’additionnant les uns aux autres, deviennent un seul son linéaire que l’écho de la nef accentue. S’opère le même phénomène pour les autres instruments. Nous atteignons un état de saturation inconnue.

Les masses sonores se densifient, se pétrifient, puis se lissent. Elles glissent les unes sur les autres comme des couches de matières qui se désolidarisent, se chevauchent à tour de rôle et filent dans l’apesanteur.

Les nuages poussent l’air devant eux. Les nuages comme des montagnes. Les ciels comme des miroirs.

À la table de mixage, l’ingénieur creuse le son, n’en garde que les couches extrêmes, en fait des architectures vides et volumineuses, des mondes de verre soufflés, aux parois fines comme de la cendre, prêtes à se volatiliser.

À cet instant nous percevons très nettement quelque chose qui se fragmente. Le son est dispersé dans une multitude de points de diffusion puis découpé en petites séquences tournantes. Nous nous trouvons au centre d’une constellation sonore qui lentement se perd dans le brouhaha de la nef accompagnant la montée progressive des lumières.Fin de la représentation.

Post-scriptum

Philippe Poirier est l’auteur de Qui donne des coups (un disque EMI)

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Publiée dans Vacarme 15, , page 96.