avant-propos

six jours en israël

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Le dossier qui suit est officiellement le résultat de six jours passés fin décembre 2000 en Israël, à toute fin de l’interroger sur ses marges, c’est-à-dire en dehors des grands partis de gouvernement (travaillistes et Likoud). Six jours, ce n’est rien du tout. Tout juste le temps de rencontrer quelques personnes, certaines éblouissantes, mais toutes à peine représentatives d’elles-mêmes, et parmi elles aucun arabe israëlien, aucun Palestinien des territoires occupés, aucun Russe. Vous trouverez ci-dessous cinq interviews : une de Tamar Goudzanski, leader du Hadash, seul parti judéo-arabe non-sioniste incluant le parti communiste (trois députés) ; une de Yasmine Halévy, éditrice proche de l’extrême-gauche ; une d’un colon religieux atypique, Bernard Moralli ; une d’un philosophe universitaire sensible au discours du Shas (parti religieux sépharade), et une d’une occidentale travaillant pour l’UNRWA au camp de réfugiés palestiniens de Qalandaya, entre Ramallah et Jérusalem. Mais sans doute que les marges n’apprennent pas davantage que le centre sur l’état d’un peuple et le sens du conflit qui l’oppose à nouveau aux Palestiniens.

Tout juste le temps donc de se rappeler que quelques promenades et quelques paroles ne résument pas une société et de se redemander une fois de plus : « De quoi je me mêle ? » Évidemment, je n’ai qu’entendu des phrases et je n’ai rien vu à Hiroshima. D’autant moins qu’en fait de promenades, je me suis contenté d’allers-retours entre Jérusalem et Tel Aviv, d’un pas-sage subitement terrifié à la Porte de Damas et d’une excursion en bus blindé sur les routes des colons en Cisjordanie.

Malgré tout, ce bus blindé, bondé de militaires et de colons armés, m’avait semblé un temps une assez juste métonymie de la situation globale, éternelle figure de la contradiction des dominants et des occupants : on est hyper-protégé et on a peur. Mais, en fin de compte, ce n’était qu’une métonymie de rien du tout. Car rien n’effacera non plus la rassurante et réflexivement terrifiante sensation de la douceur de vivre bourgeoise qui semble habiter Tel-Aviv, surtout quand on revient de Jérusalem, surtout quand on a un peu d’argent.

Non, je n’ai décidément pas vu « la » société israélienne, ni en elle-même, ni face au conflit qui l’oppose aux Palestiniens : à peine quelques clichés disjoints qui ne s’emboîtent pas et ne se renvoient pas. C’était la guerre, ce n’était pas la guerre. C’était une situation d’occupation coloniale vue depuis la métropole, et c’était encore autre chose. C’était une situation désespérée et sans issue, et c’était finalement une situation où la vie continuait, avec vigueur et assez belle en vérité (au moins, évidemment, du côté israélien). Je ne sais pas. À ne pas faire un peu attention, il y aurait donc bien dans ce voyage quelque chose d’un Régis Debray expliquant depuis une pizzeria de Belgrade qu’il ne se passe rien au Kosovo.

Et pourtant - le jeu de mots est attendu pour un tel pays -, six jours c’est aussi énorme. Le temps de la création du monde, le temps d’une guerre. Ou quand on n’est ni Dieu, ni Moshé Dayan, le temps de fixer temporairement quelques bribes de pensées parties aussi d’ailleurs, et qui finiront de toute façon ailleurs, peut-être nulle part. D’où les quelques textes qui entourent les interviews, points de vue de philosophe ignorant, c’est-à-dire tantôt dogmatiques, tantôt sceptiques, toujours contradictoires. Bref, voici l’esquisse d’une médiocre parodie d’un Barbare en Asie . Avec une autre Asie et un autre barbare. Ce fut au moins la seule règle suivie continûment : quand on va voir les autres, le barbare c’est d’abord soi-même. Ce qui signifie ceci : pour le barbare, tous les autres sont indistinctement et à égalité des barbares, et on n’a plus la force de juger, et on s’installe dans l’inconfortable confort de renvoyer les uns et les autres dos à dos (juifs et arabes, laïcs et religieux, Likoud et travaillistes, ashkénazes et sépharades) ; chez le barbare, le pire des jugements se cache sous la prétention à ne pas juger et à ne pas en être. C’est de là qu’il fallait partir, c’est en tout cas de là que concrètement je partais : depuis le 28 septembre, je vivais en parfait état de barbarie, considérant comme beaucoup en Occident que les Palestiniens, sous la pression de leurs extrémistes, couraient inutilement au sacrifice de centaines d’hommes et d’enfants, quelle que soit d’ailleurs la légitimité réelle de leurs revendications. Et croyant symétriquement que les Israéliens, sous la pression des leurs, perdaient follement une chance historique de faire la paix, quelle que soit d’ailleurs la légitimité de leur méfiance et de leur crainte. Bref, il n’y avait personne à sauver, sauf les enfants des deux camps.

Alors, toute honte bue sur son caractère d’emblée touristique et partial, qu’est-ce que ce voyage a malgré tout changé pour justifier un tel dossier ? Presque rien et peut-être, quand même, beaucoup. D’abord, la certitude que dans un terrain aussi chargé d’affects noirs et destructeurs (la haine, l’amour de la mort et du sacrifice, le culte de la force, etc.), aussi miné par l’abîme de légitimités qui s’y confrontent (juridiques, historiques, géopolitiques, etc.), on ne peut plus parler ni depuis son indignation, ni depuis le droit ou la justice, mais seulement depuis son amour, en l’occurrence mon amour pour la société israélienne. Étant entendu d’une part qu’un tel amour n’enlève rien à celui que je peux porter aussi bien pour le peuple et la société palestiniennes, et d’autre part qu’il ne va nullement de soi qu’un tel amour s’épanche nécessairement au seul bénéfice d’Israël : on sait trop combien d’amours vaches, ou inintelligentes, ou trop exigeantes, ou donneuses de leçons, sont souvent pis que pas d’amour du tout.

Ensuite et surtout, le sentiment que mon modèle initial d’ana-lyse était triplement impertinent : impertinence de l’idée univoque d’extrémisme, impertinence de la facilité de croire en la « folie » des uns et des autres, impertinence enfin de l’alterna-tive simpliste entre guerre et paix. Peut-être que colons, religieux et ultra-nationalistes ne sont pas les premiers responsables de cette crise (ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas de responsables du côté israélien) ; peut-être en tous cas que depuis le début de l’affaire, on cherche à un peu trop bon compte les salauds de l’histoire dans le camp d’en face. Peut-être encore que l’Intifada Al-Aqsa n’était pas un absurde et criminel pari politique (même si l’arrivée de Sharon au pouvoir rend le pari plus incertain encore), pas davantage absurde et criminel en tous cas que la sévère répression israélienne - de toute façon, ce n’était pas à moi (et à aucun occidental) de juger ces paris puisque ce n’était pas moi qui pariait. Peut-être enfin que la paix n’est pas ou plus l’enjeu actuel, que ce mot ne veut plus rien dire, au moins pour aujourd’hui, tant il a été trop employé par tous et qu’il ne fait plus que recouvrir les seuls enjeux réels du moment : comment Israéliens et Palestiniens pourraient vivre un peu mieux (ce qui sous-entend que depuis 1993 les Palestiniens vivent sans doute plus mal et que la société israélienne est de plus en plus inégalitaire) ? comment faire diminuer les violences inutiles (ce qui sous-entend qu’il peut y avoir des violences utiles) ? comment relancer le dialogue sur de nouvelles bases (ce qui sous-entend que les bases de discussion depuis Oslo I jusqu’au dernier plan Clinton étaient peut-être de fort mauvaises bases) ?

Je n’ai pas de réponses univoques à ces questions et cette suite de « peut-être » n’est pas rhétorique. Mais c’est au moins autour d’elles que se sont élaborés les textes et les interviews qui suivent.

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Publiée dans Vacarme 15, , pp. 102-103.