l’ouvert et le fermé topologie fantastique de la société israélienne

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C’est une banalité, mais elle vous ressaisit dès que vous mettez le pied sur le sol d’Israël : la société israélienne apparaît d’emblée comme invraisemblablement ouverte et invraisemblablement fermée.

Ouverture par la diversité de sa population : sépharades, ashkénazes de type oriental, ou nordique, sabra (nés en Palestine avant 1948), Russes, Éthiopiens. Ouverture par ses contrastes sociologiques : d’une rue à l’autre, on passe des religieux barbus aux bourgeois bohêmes, du Tiers-Monde au 51ème État d’Amérique, d’Occident en Orient et retour ; dans la même rue de Tel Aviv se côtoient magasin kabbaliste, bar gay, bazar oriental. Par ses contrastes économiques aussi : société ultra-capitaliste d’un côté, société encore solidaire de l’autre (très peu de SDF, peu de misère malgré la pauvreté : plus d’un quart des ménages vit avec moins de 4000 francs par mois) ; société de classes sans lutte de classes. Par ses contrastes culturels encore : d’un côté, société pour l’armée, très anti-intellectuelle, au système éducatif américanisé ; de l’autre, théâtres florissants où se rend un public incroyablement divers (une représentation de Beth Sheva donnait à rêver d’une réception populaire pour la danse moderne). Par ses contrastes humains enfin : société dure, impolie, brutale, mais chaleureuse, accueillante, généreuse, dès que le masque de défiance tombe ; il tombe vite.

Et aussi bien, extrême fermeture. D’abord, comme société juive : les arabes israéliens sont pratiquement invisibles dans les quartiers juifs ; difficile pour un goy de s’y sentir vraiment chez lui. Ensuite, par ses cloisonnements : la continuité apparente de l’hétérogène ne masque pas longtemps les fossés qui séparent laïcs et religieux, riches et pauvres, ashkénazes et sépharades, sans parler des nouveaux immigrants. « Israël est comme une soupe dont les légumes n’auraient pas été mixés » disait Yasmine. Enfin, par ses clôtures psychiques : à de rares (et remarquables) exceptions près, les Israéliens semblent persuadés que le monde entier ne pourra jamais les comprendre et que ce n’est pas la peine d’essayer. Il y a du Grec ou du Serbe chez l’Israélien, voire... du Palestinien.

Bref, sans distance et divisée, la société israélienne apparaît d’emblée comme une réflexion vivante sur l’ouvert et le fermé, le continu et le discontinu, la limite et la compacité. Essayons seulement ici d’en esquisser quelques axes.

Champ politique multidimensionnel

Si quelque chose ne fonctionne pas pour comprendre la politique israélienne, c’est bien l’axe droite-gauche. C’est, en vérité, un axe guerre-paix - le plus visible, mais pas forcément le plus déterminant - concurrencé par d’autres clivages (quatre au moins), qui redistribuent à chaque fois les appartenances et les coalitions.

1) L’axe guerre / paix

Officiellement, tout le monde veux la paix (Sharon en tête). Historiquement, cet axe a longtemps été interne au parti travailliste et le demeure en partie : faucons contre colombes, schématiquement. Ben Gourion versus Moshe Sharet, puis Rabin versus Perez avant le tournant de 1993. C’était encore l’intransigeance de Golda Meir en 1971 en vis-à-vis d’un Begin rendant le Sinaï sept ans plus tard. Il n’empêche, au moins depuis 1991, les discours et les signes tangibles de la paix comme priorité réelle (reconnaissance de l’OLP, poignée de mains avec Arafat, etc.) sont du côté de la gauche, quand la droite a multiplié les critiques du processus d’Oslo et la défense du « Grand Israël » (comprenant la Cisjor-danie et le Golan mais non Gaza). Le spectre politique est alors assez clair. Pour l’essentiel, de gauche à droite : les deux partis arabes non-sionistes, l’un progressiste, l’autre islamiste ; le Hadash, comprenant le Parti communiste ; La Paix maintenant et un certain nombre d’ONG du côté de la société civile ; le Meretz (gauche laïque) et le parti travailliste du côté des partis de gouvernement ; Shinui (parti laïc), le Parti du centre (droite laïque de David Lévy, issu d’une scission du Likoud), et Israël Ba-Aliah, le parti russe de Chtcharanski, de toutes les coalitions ; le Likoud ; enfin, trois petits partis d’extrême-droite (le Mafdal, coalition de partis religieux représentant les colons, le Herut et Israël Beiténou, parti russe d’Avigdor Liberman, le plus ouvertement raciste et belliciste).

Maintenant, cette distribution théorique doit être fortement nuancée. Netanyahou a rendu une partie d’Hébron aux Palestiniens, quand Barak ne leur a pas cédé un mètre carré. Yossi Sarid, chef du Meretz, a été le premier, début octobre, à appeler à un gouvernement d’Union nationale avec Sharon. Jusqu’en 1999, La Paix maintenant ne revendiquait pas le démantèlement des colonies. Surtout, toute une partie de l’argumentaire de la gauche pour la paix repose sur le désir d’une séparation radicale avec les Palestiniens, désir évidemment absent chez les défenseurs (modérés) du Grand Israël. Bref, comme pour tous les pays en guerre, réelle ou larvée, le sens de « paix » est toujours plus clair théoriquement que pratiquement.

2) L’axe laïcs / religieux

Celui-ci semble net. D’un côté, quatre partis religieux comptant 27 députés à la Knesset : deux ashkénazes (Parti national religieux, et Judaïsme unifié de la Torah), le Shas pour les sépharades (17 députés), et le Mafdal pour les colons. De l’autre, les autres. Mais le Shas a fait partie de la plupart des coalitions et a multiplié les discours contradictoires sur la restitution des territoires : il peut s’allier avec des partis racistes d’extrême droite, mais c’est sous le ministère de son chef politique Ariel Déry que le budget en faveur des villages arabes israéliens a été pour la première fois multiplié par deux (ce qui est encore très peu). Quant au Mafdal, il comprend de petits partis religieux de gauche qui ont longtemps soutenu sans faille les travaillistes.

Symétriquement, un Perez a longtemps été beaucoup plus proche des partis religieux qu’un Sharon, et c’est le Shas qui a lâché Netanyahou, lors des deux dernières élections. Plus encore, nombre d’arguments du Meretz et de la gauche laïque en général contre les religieux s’apparenteraient en France à des arguments de droite, voire racistes : ils ne font pas l’armée, ils ne payent pas l’impôt, ce ne sont pas de vrais sionistes (c’est-à-dire, ici, nationalistes), ils se reproduisent comme des lapins, etc. Enfin, si la guerre de 1967 et l’occupation de la Cisjordanie qui s’en est suivie ont amorcé un rapprochement entre laïcs et religieux, une part réduite mais non négligeable de ces derniers demeure non sioniste et résolument pacifiste. Bref, comme partout, l’axe religieux/laïcs est davantage perpendiculaire que superposable à l’axe gauche/droite.

3) L’axe sociologique ashkénazes / sépharades / Russes

Les ashkénazes constituent la majorité, sinon numérique, du moins économique, politique et culturelle d’Israël, historiquement représentée par le parti qui a construit le pays : le parti travailliste. En ce sens, le soutien répété des minorités sépharades et aujourd’hui russes au Likoud et au Shas, dont l’électorat déborde largement les seuls « men in black », n’est pas un simple vote populaire de droite : en revendiquant, non sans populisme, une plus juste représentativité politique et sociale, ces partis constituent les représentants naturels des minorités juives. Ce phénomène tient en partie au fait qu’Israël, pays d’immigration (religieuse et ethnique, pour une bonne part, comme aux États-Unis) ne s’est jamais vraiment structuré en société de classes : les sociétés sans expression politique de classes, ou sans primauté politique de l’économique, sont des sociétés à minorités naturellement droitières ; plus encore quand ces minorités sont des communautés en quête d’intégration, et non des minorités intégrées en quête de communauté. Par ailleurs, seule la droite, par son sionisme militant, semble offrir un idéal capable d’intégrer des minorités contradictoires, sépharades religieux et Russes laïcs notamment : la gauche propose une paix sans âme (avec les arabes, pour ne plus les voir) qui ne peut qu’écarter les sépharades (proches des arabes, au moins par souvenir) et décevoir les Russes (qui ont d’abord une exigence d’identité). D’où une question grave : l’exigence de paix en Israël
est-elle la condition ou un obstacle à la constitution d’un champ politique moins frontalement contradictoire ? Une condition bien sûr, sauf à ignorer l’impatience palestinienne ; un obstacle, pourtant, du strict point de vue israélien.

4) L’axe partis de gouvernement / partis corporatistes

Israël est une démocratie entièrement proportionnelle, dès lors ouverte aux partis corporatistes (pêle-mêle : religieux sépharades, religieux ashkénazes, arabes
israéliens - hors le Hadash ----, russes) et tendanciellement contrainte aux gouvernements d’Union nationale. En conséquence, le prix de la paix pour les Israéliens n’est pas et ne sera pas payé uniquement aux Palestiniens mais aussi à tous ces partis d’intérêt qui savent monnayer leur soutien : subventions, politique scolaire, judaïsation des mœurs, etc. Il est alors tentant de voir dans l’instauration d’un scrutin majoritaire le préalable de toute paix durable. Ce serait oublier 1) le fait que cette diversité politique est d’abord sociale - intégrer cette diversité au sein de deux grands partis de gouvernement resterait une gageure ; 2) l’extrême discrimination géographique des minorités israéliennes - un scrutin territorial ne modifierait pas fondamentalement la représentation à la Knesset. En ce sens, la solution passe peut-être plutôt par la réanimation de ce qui est à la base de toute représentation proportionnelle : une culture du consensus, pendant indispensable à la culture du compromis (ou du pragmatisme, ou du coup bas, comme on voudra).

Mais cette topologie politique est encore trop statique. Sa dynamique est mue par deux tendances contradictoires : d’une part le sentiment d’un risque croissant d’éclatement ou de guerre civile ; d’autre part, l’espoir d’une normalisation progressive de la société israélienne. Fantasme ou réalité ?

La guerre civile comme idéologie

L’adoration du veau d’or, la division des royaumes de Judée et de Samarie, Hérode puis la révolte des zélotes : l’histoire sainte du judaïsme est hantée par le spectre de la guerre civile, et le fantasme de l’ennemi intérieur. Le peuple juif se perdrait par ses divisions ; uni il serait indestructible. Idéologie banale de tout peuple en lutte pour sa survie et sa constitution en État, portée seulement à son paroxysme par la singularité de l’histoire juive, dont le seul mystère est d’être aussi prégnante encore.

Il se pourrait bien - hypothèse brutale et caricaturale, sans doute, mais un peu vraie - que la guerre civile soit précisément un fantasme idéologique au sens propre, masquant tout en l’exprimant, après des années de silence au nom de la construction de la nation, l’évolution de la société israélienne vers une société de classes de plus en plus inégalitaire, à l’image du capitalisme occidental. Autrement dit, la mosaïque israélienne s’effacerait sous une discontinuité beaucoup plus massive et classique : celle qui sépare les possédants mondialisés du reste de la population. À cet égard, on aurait sans doute tort de ne juger de la dureté apparente des Israéliens ordinaires qu’à l’aune du conflit israélo-palestinien : Israël se découvre d’autres citoyens de seconde zone que les arabes israéliens ou les juifs éthiopiens). Le spectre de la guerre civile, ce serait donc simplement la redécouverte et le déni de la lutte de classes.

Projetons l’hypothèse, si simpliste soit-elle : on sait que du côté palestinien, la paix, c’est-à-dire l’existence d’Israël, a toujours été l’intérêt d’une élite bourgeoise (ou corrompue) ; du côté israélien, le statu quo, c’est-à-dire le conflit, trouvera désormais ses défenseurs du côté des classes possédantes, ce qui n’était pas le cas autrefois. D’un côté, le rêve bourgeois palestinien de devenir l’avant-garde économique et culturelle du monde arabe grâce à son intrication pacifique avec Israël ; de l’autre, le rêve pérezien d’un Israël leader d’un vaste pôle de développement capitaliste pour toute la région. Mais ces deux rêves, bien que tous deux bourgeois, ne coïncident pas. Pour paraphraser Clastres, si d’un côté la guerre (l’Intifada) sert d’arme contre l’État, de l’autre côté, du côté d’une société à État, la guerre (la répression) est peut-être appelée à servir, crescendo, d’arme contre la lutte de classes. Dissymétrie d’un conflit entre une société occidentale et une société du Tiers-Monde. De manière plus concrète, cela explique peut-être, en partie, la victoire triomphale de Sharon.

Vers une société normale ?

Ni exemplaire, ni monstrueux, normal : c’était le rêve initial de Ben Gourion pour Israël. Il voulait dire : une société avec des truands, des prostituées, des salauds et des gens bien, des gauchistes et des fascistes. Comme partout. Aujourd’hui le rêve demeure, notamment dans le discours d’un Perez, mais « normal » a un peu changé de sens, cette première forme de normalité étant acquise (et même renforcée, pour le pire et le meilleur, avec l’arrivée des Russes). Que la société israélienne se normalise signifie alors trois choses. Premièrement, qu’Israël cesse peu à peu d’apparaître comme un corps étranger enkysté dans le flanc du Proche-Orient, pour devenir un partenaire à part entière de ses voisins. Deuxièmement, qu’une double culture urbaine et pay-
sanne vienne peu à peu prendre la place de la culture de pionniers (ou de colons) des premiers Israéliens, culture de la peur et de la force, du courage et de l’isolement. Troisièmement, que la place de Tsahal décroisse progressivement dans la vie des hommes et des femmes d’Israël à hauteur de l’absence de guerres et d’attentats.

Qu’en est-il exactement ? Après la nouvelle Intifada, fiasco absolu sur chacun des trois points. Tsahal est plus omniprésente que jamais dans la vie économique et politique d’Israël : prés de 30% du budget de l’État ; deux généraux comme candidats aux dernières élections ; un service militaire (trois ans pour les garçons, deux pour les filles) et des périodes de réserve (jusqu’à 40 jours par an) qui ne semblent pas près de se raccourcir. Le nombre des colons a presque doublé depuis 1993 et, en première ligne des civils exposés à l’Intifada, ils ont regagné la sympathie d’une large opinion. Quant à la paix avec l’Égypte et la Jordanie, elle n’a jamais été aussi froide depuis la guerre du Liban, sans parler de la Syrie, de l’Irak et des manœuvres récentes de l’Arabie Saoudite.

C’est là, peut-être, la vérité cachée du lexique d’Oslo. Apparemment, si un « processus » est « interrompu », c’est moins le processus de paix (il n’en a jamais été un) qu’une aspiration à la banalité, gelée par la guerre - pour Israël, pas de paix, pas de normalisation. Mais la réciproque est vraie : aussi bien, pas de normalisation, pas de paix. Or, de ce point de vue, la dynamique profonde de la société israélienne continue peut-être à la normaliser, malgré elle, si l’on peut dire.

D’abord, Tsahal, sauf à changer radicalement de nature, ne pourra pas éternellement supporter la situation actuelle. L’armée héroïque, populaire, et démocratique des guerres de 1948, 1967 et 1973 est devenue un simple instrument policier dans les Territoires. « Nous sommes en train d’instaurer dans les Territoires un système d’apartheid qui est contraire aux principes juifs », déclarait en novembre dernier l’ancien directeur de la Sécurité intérieure israélienne, celui-là même qui avait organisé et légitimé la torture pendant la première Intifada. Et nombre de généraux ne se sont pas privés de critiquer les frappes violentes et inutiles que commandait Barak contre les locaux de l’Autorité palestinienne. On ne transforme pas sans heurts des guerriers en CRS.

Ensuite, leurs gesticulations rhétoriques et diplomatiques ne doivent pas masquer l’extrême modération des voisins, au moins directs, d’Israël. Et pour le dire crûment, si seule une vraie paix pourra assurer un jour une véritable normalisation régionale d’Israël, seul peut-être un conflit israélo-palestinien larvé assure aujourd’hui une relative stabilité (soit tout autre chose qu’un équilibre), tant il aide au maintien de tous les régimes de la région.

Enfin, quant aux colons, il est certain qu’à terme, après maints régressions et coups d’arrêt, les Israéliens ne pourront qu’oublier définitivement leur raison d’être. C’est une loi tendancielle : les yishouvim (colons) sont l’origine du sionisme et d’Israël, mais Israël évolue, et il n’y a pas d’évolution sans recouvrement progressif de l’origine. En ce sens, ce ne sont pas vraiment les colons qui sont un problème, mais bien davantage tous les gouvernements, travaillistes en tête, qui ont aidé et aident encore à leur installation au-delà de la ligne verte par des incitations économiques et idéologiques : « vous êtes la sécurité d’Israël », c’est-à-dire des chèvres au piquet ou des quartiers-forteresses sur les hauteurs, comme autour de Jérusalem. Or, un tel coût, et une telle distance par rapport à la vie de l’écrasante majorité des Israéliens, finiront bien par devenir insupportables. Et alors, quand les gouvernements changeront de politique, les colons et nouveaux aspirants devront bien s’y plier, comme à Yamit (Sinaï). Mais ce n’est là qu’une tendance, et on ne peut pas espérer que les Israéliens l’admettent d’un coup. Les Yishouvim ne sont pas qu’une question de sécurité ou d’expansionnisme, ils engagent la définition d’Israël et l’essence du sionisme. Kfa Eftzion, au cœur de la Cisjordanie, reconstruit en 1967, est l’un des plus vieux kibbutzim en Palestine. Et plus généralement, le mode de colonisation actuelle de la Cisjordanie est très similaire à celui de l’Agence juive pendant la première moitié du siècle (d’où l’an-goisse légitime des Palestiniens). Il faudra donc profondément redéfinir le sionisme pour qu’Israël admette - lentement - que depuis 1948 « the frontier is gone ».

Les Américains n’y sont parvenus qu’en s’illusionnant avec la « new frontier » des fusées dans l’espace. Est-ce à dire qu’Israël ne connaîtra enfin la paix qu’au jour où elle commencera sérieusement à coloniser la lune ? Si c’est le cas, l’avenir des Palestiniens est bien sombre. Sauf, peut-être, si Israël cesse de rêver de normalité et lie l’exigence de la paix non plus à ce rêve illusoire mais à l’exigence même de son idéologie. Je vais y venir.

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Publiée dans Vacarme 15, , pp. 104-108.