première rencontre

Geneviève Berkeley, enseignante au camp de réfugiés palestiniens de Qalendaya

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Geneviève est une amie gréco-canadienne. Depuis octobre, après deux ans au Liban, elle est chargée par l’UNRWA (l’agence des Nations Unies pour l’aide aux réfugiés en Cisjordanie) de la formation des institutrices palestiniennes du camp de Qalendaya, en Cisjordanie, entre Jérusalem et Ramallah. Plus tard, dans un restaurant juif de Jaffa donnant sur toute la baie de Tel-Aviv, elle éclatera en larmes : « Mais ce n’est pas possible, comment peuvent-ils vivre comme ça, comme si de rien n’était ? À 80 kilomètres c’est la guerre, tous les jours des gamins se font tuer ou blesser ! Ce sont tous des fascistes ou quoi ? »

« Pour les touristes comme toi, le choc c’est Jérusalem/Tel Aviv. Pour moi, c’est Jérusalem-est/Cisjordanie. À Jérusalem, ça va encore, il ne se passe pas grand chose, sinon de temps en temps, le vendredi, porte de Damas. Ou de manière détournée : j’ai vu un type prendre deux contredanses à la suite, pour rien, une pour ne pas avoir mis sa ceinture (les juifs ont le droit), une autre pour être sorti discuter. En revanche, à Qalendaya, c’est une schizophrénie complète, au moins pour moi. D’un côté, c’est merveilleux, les gens sont extrêmement chaleureux, parfois même trop. Sincèrement, je ne sens ni haine, ni propagande délirante, ni fanatisme religieux ou nationaliste, bref tout ce qu’on nous raconte dans les journaux français. Par exemple, j’ai lu les nouveaux manuels scolaires tant décriés : à part une ou deux phrases peut-être, ils sont impeccables. Bien sûr, mes institutrices n’empêchent pas les mômes de faire le dessin du petit Mohamed Al-Dwara, qui passe en boucle à la télévision. Mais dans l’ensemble, ni haine, ni racisme, ni amour du martyr. Pour moi, beaucoup moins que dans l’autre camp. À part une toute petite minorité, c’est la misère de leurs conditions de vie qui les pousse, pas la haine. Mais d’un autre côté, c’est extrêmement dur. Il n’y a plus de travail pour personne. Dès que l’école est finie, les grands partent lancer des pierres, et on ne sait jamais dans quel état ils vont rentrer, et personne ne peut les retenir. Personne ne vient les manipuler ou les organiser : il s’agit juste de manifester qu’on résiste et qu’on existe. Parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, et parce que les Israéliens leur rendent la vie impossible.

C’est ça qui me met le plus en colère. Le soir, sur mon balcon, je vois bien que les tirs de mitrailleuse viennent toujours de la colonie d’à côté. Et ce n’est même pas ça. Même pas le détail des négociations, même pas la violence brute de la répression (il n’y a eu « que » trois morts dans le camp depuis que j’y suis), mais toutes ces humiliations et ces provocations pour rien. Un jour, les soldats qui gardent l’aéroport quasi désaffecté [de Jérusalem] ne sont pas venus. Eh bien, les gamins sont restés chez eux. On dirait que les soldats ne viennent que pour les provoquer. Plus généralement, tout prend des heures. Il y a un barrage sur la route Jérusalem-Ramallah, juste avant le camp. Il est presque tout le temps fermé, mais il y a une route de contournement 30 mètres avant. Tout le monde passe, donc, mais ça prend un temps fou. Et des fois, il y a tellement d’embouteillage que ce sont les soldats du barrage qui viennent faire la circulation ! À quoi ça rime à part pourrir la vie des gens ?

Mais le pire, ce sont les gosses. Je les trouve extrêmement perturbés. En Europe, la phase du « pourquoi ? », c’est 7-8 ans ; ici, c’est dès 3-4 ans, tellement ils sont contrôlés et emmerdés quotidiennement. À la récréation, ils jouent tous à l’Intifada, mais seuls. Chacun de son côté, avec sa pierre, devant un mur différent. Bref, le problème, c’est pas les Tanzim (il n’y en a pas dans le camp, en tous cas pas visibles), ni la propagande palestinienne, c’est l’occupation, rien d’autre. Il n’y a qu’une solution : retrait total, au moins de toutes les zones où vivent des Palestiniens. »

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Publiée dans Vacarme 15, , page 105.