israéliens, encore un effort si vous voulez être sionistes

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Au nom de quoi un parti politique israélien pourra-t-il faire accepter à une majorité de sa population de payer le coût plancher d’une paix durable avec les Palestiniens, c’est-à-dire le démantèlement de la plupart des colonies, le partage de Jérusalem et une négociation sérieuse sur la question des réfugiés ? Il semble bien que le pragmatisme peu idéologique inauguré par les accords d’Oslo ait montré ses limites avec l’ultime naufrage de Barak. On ne peut pas espérer davantage, à rebours, que le Hadash, parti judéo-arabe socialiste et non-sioniste, parvienne un jour à lui seul à convaincre la majorité des Israéliens. Resterait encore la solution religieuse, qui n’est pas forcément absurde : Ovadia Yossef, le chef spirituel du Shas, a été l’un des premiers à défendre l’idée qu’échanger des territoires contre la paix était conforme aux principes juifs. Mais le coût à payer pour tous les laïcs israéliens serait sans doute alors insupportable. Bref, il ne semble pas qu’il y ait aujourd’hui de solution crédible. Très majoritairement, les Israéliens ne semblent pas prêts à la paix, ce qui ne veut pas dire ne pas la vouloir, ce qui veut dire ne pas être prêt à en payer le prix. Sauf peut-être à repenser, c’est-à-dire aussi bien retrouver que déformer, le sens de leur propre identité sioniste. C’est en tout cas l’horizon que j’aimerais ici défendre.

Levons d’abord une objection immédiate. À l’heure où Israël jouit d’une légitimité de fait reconnue même par la plupart des Palestiniens, que peut signifier encore la proclamation d’être sioniste ou anti-
sioniste ? Si sionisme signifie la défense inconditionnelle et à tout prix de l’État d’Israël en tant qu’État exclusivement juif, reposant sur le déni absolu de tout droit historique et actuel aux Palestiniens sur la terre entière d’Eretz Israël - et il semble qu’il ait parfois un tel sens pour l’extrême-droite et une partie de la droite dure israéliennes -, alors il est certain qu’on ne peut être encore aujourd’hui qu’antisionistes. Une telle idéologie ne serait pas seulement dangereuse : elle serait effectivement proprement criminelle et raciste, ce qu’elle est même parfois.

Toutefois, aussi bien idéologiquement qu’historiquement, ce n’est pas cela qu’a signifié très majoritairement le sionisme, mais bien davantage un projet et une réalité de part en part contradictoires.

Contradiction originelle et encore actuelle de la notion même d’État juif laïc : comment la laïcité peut-elle s’accommoder d’une définition ethnique et religieuse de la citoyenneté ? Que devient le million d’arabes israéliens ?

Contradiction ensuite d’un projet cherchant à assurer un peu de sécurité et de moyens propres de se défendre aux juifs d’Europe, puis du monde entier, en les installant sur une terre alors arabe et musulmane, entourée de terres arabes et musulmanes. Contradiction aussi d’un projet initialement socialisant et sacrifiant une à une toute idée socialiste au nom de la construction nationale (la politique économique actuelle des travaillistes est plus libérale que celle du RPR). Contradiction encore de sa nature de démocratie militaire, c’est-à-dire d’un projet et d’une réalité très profondément démocratiques reposant sur le développement d’un moyen, non essentiellement mais téléologiquement et peut-être de plus en plus profondément, anti-
démocratique : Tsahal, et toute l’aristocratie militaire qui va peu à peu avec - voir les dernières élections. Contradiction enfin entre une promesse religieuse (retourner sur la terre de ses ancêtres) et une réalité géo-politique ad hoc toute différente : l’Israël moderne est sur les côtes, l’Israël biblique est peu ou prou la Cisjordanie. Bref, le sionisme est un festin de contradictions vivantes.

Mais loin alors de réouvrir son procès, les Israéliens ne pourraient-ils pas aujourd’hui réassumer la nature même de ce projet et de cette réalité pour redonner un sens nouveau à des accords de paix avec les Palestiniens ? Dire notamment qu’il est de l’essence même d’Israël de faire la paix avec ses voisins, de protéger ses minorités (arabes et religieuses), d’accorder à celles qui le souhaitent leur indépendance ? de trouver sinon un naïf substitut du moins un relais à la solution militaire, primordialement nécessaire et vitale mais à terme de plus en plus coûteuse démocratiquement, économiquement, géopolitiquement ? de retrouver un véritable sens de la solidarité et de la justice sociales que met nécessairement à mal toute guerre, et plus encore toute occupation, fût-elle d’un territoire qu’on considère comme sien ? d’affirmer que l’idéal sioniste de sécurité pour les juifs passe avant toute exigence nationaliste de souveraineté ? bref, de reconnaître que payer le prix de la paix avec les Palestiniens (qui est élevé pour l’écrasante majorité des Israéliens) n’est qu’une contradiction de plus, finalement parfaitement conforme à toutes les autres qui constituent la vraie singularité vivante d’Israël ?

On voit bien qu’un tel argumentaire fait totalement l’impasse sur les « justes droits » et les réelles souffrances des Palestiniens. Mais il s’agit ici de prendre en compte le seul point de vue israélien, et il est certain que de ce point de vue les arguments directement en faveur des Palestiniens volent en éclats à chaque nouvel attentat. Au contraire, récupérer une véritable phraséologie sioniste et cesser de l’abandonner à l’extrême-droite israélienne aurait peut-être une triple vertu, idéologique, diplomatique et de politique intérieure. Vertu de politique intérieure en fait d’abord, au sens où depuis 1993, et plus encore après l’assassinat de Rabin, les laïcs israéliens qui négociaient la paix ont été incapables de fixer des lignes rouges claires sur ce qu’ils considéraient exactement comme le territoire incessible d’Israël. Quel est le rapport d’un État juif et laïc avec Jérusalem, avec le droit du sol (donc la question des réfugiés), avec les Yishouvim (colonies religieuses) des Territoires ? Tant que les partis israéliens n’auront pas le courage de soulever publiquement et non dans l’urgence ces questions et d’y répondre au nom même de ce qu’ils entendent encore par sionisme et d’abord pour eux-mêmes, il est probable que la situation ne pourra pas se débloquer, et que la politique étrangère d’Israël demeurera l’otage de sa politique intérieure.

Vertu diplomatique ensuite, au sens où aucun gouvernement israélien ne pourra négocier sérieusement, en en assumant toutes les conséquences, sans s’appuyer sur un vaste consensus national. Or, il n’y a pas et il n’y aura pas de consensus en Israël autre que sioniste, que passant par une nouvelle clarification de l’idéal sioniste. Ce n’est pas là un vœu, c’est un fait.

Vertu idéologique enfin, au sens où personne ne pourra faire croire aux Israéliens qu’ils ont à « rendre » les Territoires ou des territoires : religieusement et militairement, ces territoires sont à eux et ils ne peuvent penser qu’à les « donner » ou non. Or, là encore, c’est peut-être seulement l’essence même du sionisme qui peut les aider à comprendre que la lutte des Palestiniens n’est pas différente de la leur, que les Palestiniens ne sont pas des « arabes » comme les autres mais participent du devenir même du peuple juif en Palestine et qu’à ce titre faire la paix avec eux et leur accorder leur propre État pourrait se faire non pas malgré le sionisme mais en son nom même.

Évidemment alors, sur ce dernier point, la stratégie palestinienne est toute autre, au moins depuis le 28 septembre : faire changer tout de suite le rapport de forces et obliger Israël à rendre ce qu’elle hésitait à donner. Je ne peux pas juger des chances de succès d’une telle stratégie (la Cisjordanie n’est ni le Sinaï, ni le Liban pour les Israéliens) qui privilégie une paix de libération et non d’octroi, donc un ennemi de droite (les gauches, historiquement, ne signent pas de paix des braves), et je crois que personne ne peut évaluer d’avance quel sera au final son coût humain, politique et économique. Mais une chose est sûre : ces deux stratégies semblent peu conciliables, et un nouveau consensus sioniste de gauche, peut-être improbable, peut-être pas, ne pourrait dans tous les cas advenir qu’avec du temps et le silence des armes et des pierres.

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Publiée dans Vacarme 15, , pp. 113-115.