deuxième rencontre

Yasmine Halevy, éditrice, sensibilité d’extrême-gauche

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Jeune femme de trente ans, extrêmement hospitalière et drôle dès que la défiance fut rompue, Yasmine est éditrice, au sens anglo-saxon du terme, spécialisée dans la traduction en hébreu de littérature française. Elle revenait d’un voyage en Cisjordanie où elle était allée apporter, dans un convoi d’une vingtaine de voitures, une aide alimentaire et médicale à un village palestinien près de Naplouse. Elle n’appartient à aucune organisation particulière, mais participe régulièrement à de telles actions.

« Je vais te dire, il n’y a pas vraiment de gauche israélienne. Tous ces intellectuels, ces universitaires, les Benny Morris, David Grossman et compagnie, c’est de la gauche light, qui critique un peu entre deux colloques mais qui ne fait rien. Et surtout qui ne s’élèvera jamais franchement contre un gouvernement travailliste, même quand il fait ou dit des choses insupportables. L’autre jour par exemple, à la télévision, Barak pouvait dire, sans que personne ne s’en offusque, qu’il n’y avait pas un Israélien qui ne pensait pas que l’Intifada était la faute d’Arafat. Et qu’est-ce qu’il fait du million d’arabes israéliens ? Un tel déni dans la bouche d’un Premier Ministre ? C’est inadmissible.

Depuis des mois, on ne peut plus les écouter, on ne peut même plus écouter la télévision tout seul. C’est trop insupportable. Ils se sont tous mis à parler de « eux » et « nous », des arabes et des juifs, alors que ce n’est pas ça la réalité d’Israël. Quant à l’Intifada, pour eux (les politiques, les journalistes, tout le monde), ce n’est pas une révolte nationale ou une guerre contre l’occupation, mais des « vagues de violence ». C’est quoi des « vagues de violence » ? Un truc hormonal ou quoi ? En hébreu, le mot a une connotation extrêmement infantile, sans raison. C’est ça pour eux les arabes : des gens irrationnels qui font des vagues. Alors que « nous », on est dans la retenue et la non-violence. Il y a plus de 7 000 blessés et plus de 300 morts, mais nous on est « non-violent » et pluraliste. Dans les quinze premiers jours, aucun arabe israélien ou palestinien n’a été invité à la télévision, au moins pour expliquer sa position.

C’est vraiment insupportable. Tous ceux qui n’acceptent pas cela se sentent vraiment complètement minoritaire et sans voix. Combien on est ? Deux mille, trois mille, je ne sais pas, sans doute pas plus. Par moment, je me demande pourquoi je me bats pour sauver l’image de ce pays. Certes, c’est une démocratie avec une vraie liberté d’expression, malgré tout. ça, c’est vrai. Et Tsahal n’est pas un corps indépendant, il obéit encore loyalement aux ordres du gouvernement, quoi qu’en dise parfois Arafat. Mais en même temps les gens veulent se tuer et ils deviennent de plus en plus racistes, et ils ne cessent de pousser les Palestiniens au désespoir, et ils élisent des généraux qui n’ont aucune conscience politique, comme eux. Qui ne connaissent que la logique infantile du plus fort, du « je vais vous montrer », du « négocier, c’est nécessairement s’aligner sur la position du plus fort ».

C’est ça, « les » Israéliens. Il n’y a plus de conscience politique, il n’y a plus de cœur ni de chaleur, même dans le camp de la paix : tout cela est complètement froid, et depuis des années en fait. Par exemple, il y a quelques années, j’ai eu un petit ami arabe. La réaction de mes bonnes amies de gauche était simplement « Wahou ! ». Non pas qu’elles étaient contre ou quoi, mais simplement « Wahou ! ». Même pour quelqu’un de gauche, aimer un arabe est quelque chose d’incompréhensible. Parce qu’on ne nous apprend pas la haine des arabes, ni à l’école ni ailleurs. Simplement, on ne nous apprend rien sur eux : ils n’existent pas, nous n’avons rien de sérieux à partager avec eux. Notre seule question, c’est nous, nous, rien que nous.

Alors voilà, qu’est-ce que je peux faire, moi ? Je n’arrive plus à les comprendre. On a la liberté d’expression, mais pour parler à qui ? »

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Publiée dans Vacarme 15, , page 107.