cinquième rencontre

Meir Buzaglo, universitaire en philosophie à l’université de Jérusalem

par

Spécialiste de Maïmonide et de philosophie analytique, Meir Buzaglo a été de sensibilité d’extrême-gauche au début des années 1970, dans le sillage de son frère engagé plus radicalement encore au Mafpen (groupuscule anti-sioniste dissout pour activités illégales). Il se définit aujourd’hui comme participant du «  mainstream » , c’est-à-dire travailliste, avec une sympathie particulière pour certaines positions du Shas. Politiquement et personnellement, il a en effet opéré un retour prononcé au judaïsme sépharade de ses origines marocaines. Cordiale et simple, là encore, cette rencontre a tourné autour de la position des intellectuels d’inspiration juive face au conflit.

« J’ai l’impression que ce n’est pas tant moi qui ai changé que la situation. Dans les années 1970, appeler à la reconnaissance de l’OLP, à négocier avec les Palestiniens, à céder des territoires pour la paix signifiait être d’extrême-gauche. Aujourd’hui, cela signifie être de la majorité, d’aucun camp, mais de la majorité. Parce que pour être aujourd’hui du camp de la paix, il faut avoir des idées précises et concrètes sur quelle sorte de paix. Alors que moi, je ne sais pas, je ne me suis pas décidé et je crois même qu’il faut attendre.

Pourquoi ? Parce que j’ai au moins changé sur un point. Je me sens beaucoup plus juif qu’autrefois, comme mon frère, comme beaucoup de monde, même si dans le même temps, la société israélienne s’est sécularisée. Et être juif, cela veut dire avoir un certain rapport au temps (le Shabbat, etc.) mais aussi à l’espace, c’est-à-dire à cette terre. Donc, ce n’est pas rien cette paix, elle engage la réalité même de ma vie personnelle et philosophique. Vivre judaïquement, c’est pouvoir vivre ici, en Israël, et à Jérusalem, à Hébron.

Maintenant, être juif cela signifie aussi avoir une vie morale, qui interdit notamment d’être insensible aux souffrances des Palestiniens. Et si l’État d’Israël devenait totalement immoral et fondé sur l’injustice, alors cela me détruirait complètement. Ma relation à l’État et à la terre d’Israël n’est pas inconditionnelle mais dynamique. Tout devient donc très complexe, parce qu’il faut parvenir à comprendre des motifs qui sont peut-être contradictoires et qui sont pourtant tous issus de mon identité juive. Alors, il y a nécessairement des distinctions un peu fines à essayer de faire. Par exemple, Jérusalem et le Mont du temple, je ne peux pas les considérer comme autre chose que miens : ce sont là ma terre, le berceau de ma religion et de ma philosophie, contrairement au Maroc que j’aime pourtant profondément et dont je suis originaire. Ici, mon rapport à la terre n’est pas accidentel. Maintenant, des Palestiniens y vivent et veulent y rester. Il y a la mosquée Al-Aqsa et la mosquée du Dôme, et je n’ai pas le droit de dénier l’injustice qui est peut-être commise à leur endroit. Alors sans doute faudrait-il distinguer entre souveraineté, contrôle et propriété. Même si c’est à moi, fondamentalement à moi, il peut y avoir aussi une part de contrôle, voire de souveraineté palestiniennes, je ne sais pas.

Vous voyez où est le problème. Mon problème est de parvenir à développer ma relation à Dieu de manière non-contradictoire. Cette terminologie ne signifie pas nécessairement devenir religieux, mais repenser ma vie en rapport aux principes et aux problèmes du judaïsme. De ce point de vue, le problème de l’occupation des territoires est aigu. En un sens, je sens religieusement que cette terre est mienne, mais en un autre sens le sionisme n’a rien à voir avec une vie religieuse et peut même lui être contraire. Le pur nationalisme est la négation de la religion. C’était par exemple la position du Rabbin Leibovitz, qui a été très important pour moi, comme pour tous les juifs religieux, même ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui. Ce fut l’une des trois figures les plus respectées d’Israël, avec Ben Gourion et Moshe Dayan, qui n’avaient pourtant pas les mêmes positions.

Alors, tout cela signifie quoi ? Cela signifie que religieusement, conceptuellement et intimement, je ne sais toujours pas ce que signifie précisément Israël aujourd’hui, pourquoi il existe et à quelle fin. Alors je cherche, et j’attends. Un signe, un nouveau changement, un événement. Je ne sais pas. Je n’ai pas de réponse. Je crois simplement qu’il faut attendre. »

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Publiée dans Vacarme 15, , page 115.