Contre l’argument de nature avant-propos

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L’idée d’un Chantier sur la nature est née d’un constat. La nature intervient comme argument péremptoire dans un certain nombre de contextes : dans le débat sur la famille, lorsqu’on (n’) envisage (pas) la possibilité que des couples homosexuels adoptent des enfants ; dans le débat sur les drogues, par la frontière prétendue qu’on fait passer, pour légitimation des premières, entre drogues douces - les drogues naturelles - et drogues dures - les drogues chimiques ; dans le débat sur l’écologie, au nom d’un ordre écologique que les sociétés actuelles détruisent et qu’il importe de sauvegarder et restaurer ; dans le débat sur les OGM, organismes génétiquement modifiés, et la frayeur qu’ils engagent ; dans le débat sur le clonage et l’effroi qu’il motive pour la transgression qu’il opère de l’unicité personnelle. La nature est devenue le nid à poussière des arguments précipités pour des causes toujours conflictuelles, parfois inavouables, qu’ils servent et qu’elle a contribué à amalgamer.

Dans ces débats, la nature intervient, d’une manière homogène, comme point d’arrêt autoritaire, en place exacte de la tâche rejetée, évitée, par inertie, paresse ou effroi, d’une réglementation des usages. Elle intervient comme la seule parade, aussi déloyale que massive, qu’on trouve à rétorquer à une avancée des techniques qui laissent parfois l’imagination effarée et le droit essoufflé.
Peur et rejet ont souvent trait à l’ignorance qui s’ignore et veut vaincre sans frais, sans travail, sous l’aile de l’argument autoritaire de ce qui nous dépasse, dans le confort assez bas de la victoire qui n’a fait que brandir un ordre irréfutable. Contre-argument imposé qui fait butée, et bâillonne : « arrêtez-vous de penser », « appel à la soumission » au prétexte d’un arrêt objectif rencontré, encouru, imposé. Je n’y peux rien, c’est ma nature. Cette impossibilité à changer me justifie tel(le) que je suis - moment buté de triomphalisme inversé, noces paresseuses entre ce constat d’échec et sa justification. Essence, morbide, du caractère. Essence, désolante, de la justification.

Défendre, par peur et ignorance siamoisées, finalement une nature divine, croire en la providence, et en fait à l’âge d’or. Idéologie dangereuse de la pureté, croyance en un Éden qu’on pourrait restaurer, culpabilité de la technique. Or l’élaboration technique est initiale, et les techniciens de la nature nous le rappellent. « Sans louer ou blâmer », comme l’écrit Jean-Luc Nancy, ce qu’il faut, c’est réglementer les usages.

Mais s’il y a de l’effroi, c’est qu’il y a de l’interdit ressenti - et certes plus grand à produire des organismes génétiquement modifiés, à cloner des animaux, à sortir de la procréation par commerce sexuel, qu’à cultiver la terre et greffer des végétaux. S’il y a de l’interdit ressenti, c’est qu’il y a du symbolique en jeu.

C’est la nature - les rapports sexuels entre couples homosexuels ne produisent pas d’enfants, donc les couples homosexuels ne doivent pas élever d’enfants. C’est l’« ordre symbolique ». Mais depuis quand et pour qui le symbolique se réduit-il à n’être que le décalque du biologique ? Comment la vie politique et la société parviennent-elles à maintenir un tel clivage entre leurs argumentations et leurs pratiques et les savoirs que les anthropologues et les ethnologues nous ont transmis des différences et des variétés dans les systèmes de parenté des sociétés humaines ? Et depuis quand y a-t-il une nature humaine ? Nous voyons ici des scientifiques et les praticiens de la nature qui ne pensent même pas que la situation des hommes dans le monde et l’univers pourrait être centrale. Les psychanalystes ne parlent pas plus de nature humaine. Drôle de manière qu’a l’argumentation de feindre que l’humain n’est pas le centre de la nature - en invoquant la Nature contre les prétentions et les malversations techniques humaines - pour l’y rasseoir. Comme le disait Élisabeh de Fontenay, plutôt exercer la vigilance sur un propre inassignable. De même, l’arrêt sur instinct manque l’inventivité et la mobilité des formes vivantes.

Enfin, comme nous l’ont dit ici les techniciens, physicien, ingénieur agronome et paysagiste, qu’il y ait des régularités et des phénomènes d’autorégulation dans la nature n’implique pas qu’il y ait un ordre, et un ordre normatif. Pourquoi franchir ce pas, si ce n’est par défaut d’analyse, et dédain des nuances ? On invoque la nature pour sauvegarder les différences, et on s’en sert pour écraser les multiplicités ?

Que nous ayions un corps, et que nous ne sachions pas ce qu’il peut, ni dans la joie, ni dans la maladie, ni dans la gaieté ; que nous vivions dans un monde et dans un univers dont nous ignorons tant le détail des contours que ceux de ses organisations ; et que ce monde nous donne des sensations, des perceptions qui nous affectent et souvent constituent un trésor : ceci n’implique pas que nous repliions tout sur une Nature qui bâillonne nos capacités de pensée. Un biohistorien parle ici du « superbe piège sémantique » de la nature, et a pour objectif de s’exprimer sans elle. Leibniz, lui, parlait de connaissance aveugle ou symbolique lorsque « sans doute [j’ai] le sens » des mots que j’emploie, mais « confusément et imparfaitement présent à l’esprit, - parce que j’ai la conscience de posséder la signification de ces mots et que j’estime que l’explication n’en est pas nécessaire pour le moment ».

Il nous a semblé que l’explication était nécessaire maintenant, même si nous n’allions que l’amorcer.

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Publiée dans Vacarme 14, , page 16.