Vacarme 10 / chroniques

mie claire et blanche farine : Pétra Werlé

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Pétra Werlé s’en tient là : comme les plus éminentes magiciennes, elle vous donne sa formule, se retire et sourit, laissant le mystère entier. Oui, juste de la mie, quelques croûtes, de la salive... Le tout premier visage était déjà là, dans la mie, vous connaissez bien cela, ces visages que les enfants débusquent dans les veinures d’un tronc ou d’une pierre, ces petits êtres contorsionnés qui donnent fugitivement un esprit à la matière. Arthur-Toujours-Là.

Vous-même... qu’avez-vous fait de cette effraction ? Pétra Werlé s’est faufilée dans la fissure, son entourage était suffisamment accueillant pour rendre cette exploration possible. Et elle l’a menée, se laissant entraîner par ce tout premier visage qui la guida vers un autre, Arthur-Toujours-Làtendant la main à Monica-Belle-de-Givre...

Après avoir écrit pour les premiers une histoire d’amour,Gilbert Lascault s’est penché sur chaque nouveau venu pour le nommer. Les boîtes noires à l’intérieur desquelles Pétra Werlé couche ses personnages et les épingles sont étiquetées :

Les envoûteurs dépenaillés, La cohue des hérissés, Les cannibales romantiques, Les palabres palpitantes, Les facétieux vacillent, Les énergumènes voltigent, Effeuilleuses aguichantes...

Oui, juste de la mie, quelques croûtes, de la salive et de minuscules instruments... et voilà tout un petit peuple, serré comme les signes indéchiffrés de la matière, une foule.

Pétra Werlé commence toujours par les visages, ils émergent du pain de la veille avec une expression singulière qui s’accentue encore en séchant. Sous ses doigts, ils se dénoient de cette mie douce et qui sent bon pour venir au-devant d’elle qui tantôt les tire tantôt les suit. De l’obscurité remuante elle revient éblouie, un frémissement parcourt la finesse des reliefs, le pain est une chair vivante célébrant la danse, l’érotisme et la joie. « Il faut se laisser habiter et aller au plus profond de soi, c’est l’affaire de l’âme et je ne veux pas en perdre une miette. » Vous avez bien entendu et là devant vous, fixée sous sa cloche à l’abri des insectes qui volontiers se régaleraient de cette matière comestible, L’âme gourmande se dévêt de son habit sans vous quitter des yeux.

Lorsqu’elle vit pour la première fois les corps couverts d’un badigeon blanc et les visages mystérieusement animés des danseurs de Butô, Pétra Werlé eut une révélation : « Mon esprit s’est dressé dans ma tête, mon cœur se mit à battre, j’eus l’impression d’être des leurs. » Le Butô, appelé aussi danse des ténèbres, fut célébré au Japon comme une anti-danse à la fin des années 1960 avant de rencontrer un auditoire plus large en Europe. Il s’agissait alors de marquer un refus violent face à l’effraction occidentale (américaine), une transgression des danses traditionnelles du Japon, et aussi un culte de la littérature de Sade, Lautréamont, Genet et Artaud. C’est la simplicité des moyens mis en œuvre, cette façon de transformer la chair en sculptures mouvantes, ce langage de signes où les corps expriment ce qui les habite, qui a noué pour Pétra Werlé un lien profond avec ses mies de pain. « Cette danse donne à voir et à vivre avec beaucoup d’intensité des images de beauté sauvage, de sensualité, de poésie, de clarté, de bonheur et de malheur, elle exprime dans le dépouillement une charge émotionnelle prodigieuse ; c’est une quête qui nous pousse à devenir intimes avec nous-mêmes. »

Les danseurs des ténèbres du Butô ont-ils rencontré les créatures surgies du noir que Pétra fait lever dans le pain et qui s’y trouvent par sa main reposées ? Sous le verre des boîtes noires les petits corps blancs des personnages attendent, silencieux, livrant ou soustrayant à votre venue leur Chahut sous la lune et L’ivresse des anges...

Post-scriptum

Pétra Werlé expose ses « Mies de pain » à la galerie Béatrice Soulié du 25 novembre au 8 janvier 2000, 21 rue Guénégaud, 75006 Paris.

Les Amours d’Arthur-Toujours-Là et de Monica-Belle-de-Givre et Le Voyage d’Arthur-Toujours-Là, Textes de Gilbert Lascault, Mies de pain de Pétra Werlé, sont édités et disponibles aux éditions Baby Lone, 1 quai des Bateliers, 67000 Strasbourg.

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Publiée dans Vacarme 10, , pp. 68-69.