Vacarme 02 / éditoriaux

la cause nationale, le joker

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Monsieur Juppé vient de sortir son dernier joker en décrétant l’enfance maltraitée grande cause nationale. Ne soyons pas dupe.

Il joue la carte de la « grande » morale pour tenter, une fois de plus, de désamorcer le climat de crise tant sociale que morale dans lequel la France et l’Europe s’agitent. Ce type de joker - le « grand événement fédérateur » - est une stratégie vieille comme le pouvoir politique. Mais qu’un gouvernement utilise les malheurs d’enfants comme faire-valoir pour sortir du bourbier dans lequel il s’est mis, ce n’est rien d’autre que déplorable. Pour en arriver à cette extrémité, ce gouvernement doit se sentir très coincé entre l’économique qu’il ne contrôle pas, une gauche - pas toute - qui bouge et déborde de ses propres cadres institutionnels. Et un Front national qui le talonne et qu’il copie.

Les télévisions du Président font bailler. Les scandales refluent jusqu’à la mairie de Paris. Le réservoir des promesses électorales est à sec. Les sans-papiers sont arrêtés sans autre forme de procès. M. Léotard met en parallèle le Front populaire et le Front national. L’usine de Vilvorde ferme - l’action Renault prend des points à la bourse. La gauche s’interroge sur ses engagements moraux... Justement, le moment était propice pour se saisir de cette tonalité morale, la faire retentir sur la scène publique, en faire son va-tout. Rien n’est à négliger quand il s’agit d’assujettir les luttes sociales à l’impératif catégorique de la nation en danger, d’en restreindre la portée, d’en assourdir l’écho.

C’est ainsi que, le soir du 22 mars, samedi où avait eu lieu à Paris la grande manifestation contre la loi Debré, les actualités télévisées de la Une et de France 2 ont consacré 10 minutes à l’affaire de Boulogne. Puis, la manifestation a eu 3 minutes - les miettes. Enfin, sur la Deux, de Villiers a parlé. On a plaidé pour le rétablissement de la peine de mort.

À la rentrée de septembre - quelques mois avant les prochaines élections -, c’est à un film de trente secondes et à une campagne d’affichage que l’on aura droit pour soutenir la grande cause nationale. Toutes ces manœuvres entretiennent un climat de suspicion généralisée. Elles fonctionnent comme autant d’appels répétés à la délation. Ne sait-on pas qu’à ce sport, tous les prétextes sont bons ? Le voisin est la meilleure cible.

Avec le plan vigipirate, notre devoir était d’être « Attentifs ensemble », à se surveiller les uns les autres, contre des mauvais objets terroristes. Le port de la valise dans le métro, comme pour d’autres, celui du voile ou de la barbe, nous rendait suspect. Maintenant, le slogan est « si tout le monde bouge, ça bougera », en faisant tout pour que ce ne soit surtout pas dans la rue que cela se passe.

Il est exact que les violences psychologique, physique et sexuelle que subissent les enfants sont en augmentation. Le fait qu’on le sache dénote déjà l’énorme travail que les services sociaux assurent, au jour le jour, sans publicité. Mais on ne peut pratiquer l’amalgame en confondant mauvais traitements et crimes, en plaçant pathologies individuelle ou familiale sous la même enseigne que la délinquance organisée. Sinon on appelle à la curée sur tout et n’importe quoi. Une vieille tradition française.

L’exploitation des enfants de par le monde, comme force de travail ou comme objet sexuel, est combattue au niveau de la planète. Jamais assez, certainement. L’année 1996 avait été décrétée « année de l’enfance ». La cause nationale de Monsieur Juppé n’apporte rien de plus, sinon une publicité bien-pensante à celui qui la décrète. Et en ce qui concerne les réseaux illégaux, c’est à la police et à la justice de les réprimer. Là est leur travail, non dans la persécution des étrangers.

Le danger de l’amalgame s’annonce clairement dans l’éditorial d’un Pierre Georges (Le Monde daté du 14 mars). Les fantasmes de décadence sont à notre porte, prêts de frapper. Quelques intellectuels « fumeux » (sic) décrétés insanes sont déjà sur les listes. Certes, tout cela, aussi, est une stratégie vieille comme le pouvoir politique.

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