« citoyen », disent-ils

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« Citoyen » est un beau mot : un beau mot de la langue, un beau mot de la politique. En lui résonnent, linguistiquement, la Cité, communauté des hommes et des femmes libres, le droit de se gouverner soi-même‑ ; plus simplement et plus radicalement, le droit d’être entendu et pris en considération, le droit d’être  compté pour quelque chose par ceux qui comptent. En lui résonnent, historiquement, le geste de rupture et d’émancipation du tiers état, la revendication de dignité et d’égalité, le refus du mépris, la participation au pouvoir. Saint-Simon (le mémorialiste) disait de Louis XIV qu’il était « bon citoyen » : cela voulait dire patriote. Sans disparaître, ce sens a été bousculé par la Révolution : « citoyen » est devenu peuple quand le peuple est devenu citoyen. Un citoyen est celui qui intervient activement, au minimum par son vote, dans les affaires communes. Il y a, dans le mot « citoyen », une odeur de lutte et de combat (« Aux armes, citoyens ! »), une couleur d’insoumission et de vigilance (« le citoyen contre les pouvoirs »), une saine défiance contre les discours des dirigeants et des experts.

Mais aujourd’hui « citoyen » est devenu un mot du pouvoir, un mot bien-pensant. Et quelle inflation ! Il n’est question que d’entreprise citoyenne, de comportement citoyen, de formation citoyenne, de projet citoyen. Le mot est usé. Mais les mots ne s’usent pas par érosion naturelle, ils s’usent par le type d’usage qu’on en fait. L’usage aujourd’hui dominant ne se contente pas de vider le mot de sa substance, il va jusqu’à le rendre inaudible et insupportable à toute oreille politiquement un peu sensible. Dans l’usage désormais convenu, quoique bardé de références républicaines (ou imaginairement républicaines), « citoyen » signifie le conformisme. Est déclaré citoyen ce qui est jugé conforme à un ordre de valeur prédéterminé, celui de la gauche de gouvernement. Ce mot prospère alors dans la bonne conscience, la certitude d’avoir raison, la disqualification de l’adversaire, la perte du sens critique. Sont perdues les valeurs de contestation, de discussion, et la fécondité de l’incertitude. Pour Jean-Pierre Chevènement, le citoyen, c’est le bon élève, qui apprend, répète et ne discute pas les règlements. Mais, en vérité, un citoyen n’est pas un bon élève.

Cette dérive bien-pensante conduit (implicitement, voire sournoisement) à identifier « citoyen » et « de gauche », au sens de « la gauche responsable ». Cette identification est infondée. Les électeurs de la droite républicaine ne sont pas des non-citoyens, pas plus que les partisans de la dépénalisation du hasch ou de la régularisation de tous les sans-papiers.

On voit la logique profonde (peut-être même inconsciente) de cet usage de « citoyen »‑ : se dispenser de penser. Mot bien-pensant, avons-nous dit. Or les bien-pensants ne pensent pas. Penser, c’est « mal penser » (on ne confondra pas avec penser mal !). Dire « citoyen » à tout bout de champ, c’est se protéger, se rassurer, se raccrocher à la bouée. Salvatrice étiquette‑ ! « Citoyen » ou « non-citoyen », le monde est d’un seul coup simplifié. Il y a des mots qui font avancer les débats et qui éclairent la confusion toujours régnante autour du juste et de l’injuste ; il y a des mots qui bloquent les débats et épaississent l’obscurité : « citoyen », pour l’instant, est de ceux-là, et d’autant plus dangereux qu’il fonctionne à contre-emploi.

On s’explique enfin, et très bien, que cette dégradation du sens de « citoyen » aille de pair avec son ravalement au statut d’adjectif. Remarquez en effet qu’on n’emploie guère, aujourd’hui, « citoyen » comme substantif, que ce mot est pratiquement toujours pris comme adjectif. C’est la conséquence logique de sa fonction idéologique : il s’agit moins de désigner des sujets (des électeurs, des militants, des manifestants, tous gens bruyants et imprévisibles) que de catégorialiser des choses et des comportements (définis et manipulables). On dit « citoyen » pour calmer le jeu — alors que la citoyenneté vraie ouvre le jeu.

Contre le citoyen-adjectif (une contradiction dans les termes), rétablissons le citoyen-substantif, celui qui sait que la Cité n’est pas déjà faite, mais qu’elle est à
défaire et à refaire, interminablement.

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Publiée dans Vacarme 07, , page 40.