les porteurs de parole avant-propos

Évidence : la négociation se porte mal. Paradoxe : on a rarement autant négocié. De Dayton à Oslo, à Saint-Bernard, au récent conflit des routiers, l’actualité est scandée par des tables rondes qui tournent mal, des torts qui échouent à se dire dans une langue commune, des victimes sans voix et des traités caducs. Et pourtant, chaque crise voit surgir ses médiateurs. Chaque gouvernement affirme, comme pour s’en convaincre, sa volonté de porter la négociation « à tous les niveaux ». Pourquoi tant de paroles et si peu de résultats ?

Une première hypothèse vient à l’esprit : il y aurait là une terrible tricherie. Les puissances d’aujourd’hui, devenues sans partage, prétendent donner à leur violence l’allure du compromis. Sous la discussion, le monologue. Les promesses ne sont pas tenues (Oslo), les règlements ne règlent rien (Dayton), les porte-parole sont traînés sur le perron par les gardes mobiles (Saint-Bernard). Comme dit une chanson, « arrivent les derniers temps où nous pourrons parler ». Tentation d’en revenir au silence ou au bruit de la désobéissance, de la guerre.

Et pourtant. Cette insistance à négocier ne vient pas que d’en haut. Elle est aussi portée par tous ceux, nous, qui pensons que la parole ne sert pas seulement à aménager les marges. Qu’il y a toujours quelque chose de déconcertant, pour un pouvoir, à découvrir en face de lui des animaux parlants. Un contrat, même rompu, gêne aux entournures lorsqu’on voudrait faire croire qu’il ne s’est rien passé. Des noms restent, des processus de paix s’engagent, dont l’invocation n’est pas seulement alibi ou leurre, mais requête et arme d’un combat.

Encore faudrait-il s’y retrouver. Or, la vérité, c’est aussi queplus personne ne sait avec qui négocier, ni sur quoi, ni même ce que l’on fait lorsque l’on négocie. Que cela même - les cadres, les formes, la valeur et les effets de la négociation - est en pourparlers dans chaque tractation. Négocier, alors, n’est plus affaire de petits compromis, mais de grande politique : rien de moins qu’inventer d’autres façons de parler.