Zacage dans le XXème

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La rénovation de pans entiers du 20e arrondissement de Paris est censé participer à l’éternel embellissement de la capitale idéale des touristes. La mairie de Paris dispose de nombreux instruments pour mener à bien cette tâche. Les habitants s’en créent d’autres pour y faire face.

« Aujourd’hui, je demeure persuadé que la démocratie, pour s’entretenir, doit régulièrement susciter le « contrôle populaire », et pas seulement sur l’usage des sols, comme on peut le réclamer dans de nombreuses villes du tiers monde, mais aussi pour renforcer et conforter « l’être-ensemble ». Car, après tout, le tribut foncier, comme les plans d’occupation des sols ou les zac, ne sont que des formes ou juridiques ou marchandes d’appropriation de l’environnement. Entre les deux doit se faufiler la démocratie. »

Alain LIPIETZ, entretien avecUrbanisme, n°192, janvier 1997, p.8.

Paris, entre le métro Avron et Maraîchers. La rue de la Réunion relie la rue des Vignoles et la rue des Haies. On se trouve au cœur de la ZAC Réunion, l’une des nombreuses zones d’aménagement concerté du 20e arrondissement. En réalité on est au cœur d’une anomalie. D’un anachronisme historique. Un Paris populaire qu’on croyait disparu y survit dans les interstices de la rénovation urbaine. Et la ZAC semble précisément conçue pour corriger cette anomalie. Des impasses se succèdent, plus étroites les unes que les autres, alors qu’on se trouve dans le Paris des boulevards aseptisés et des vitrines lumineuses. Des bistrots populaires accueillent leurs habitués à côté des épiceries arabes, alors que Paris est la ville du luxe et des chaînes de restaurants. « Chirac voulait que toutes les rues, tous les coins de Paris puissent être montrables aux touristes ! » ironise Suzanne Cox représentante de l’association d’habitants IDÉE Réunion. Effectivement, cette capitale « présentable » semble inlassablement gagner du terrain dans ce périmètre. Il reste encore d’importantes « verrues » du vieux 20e des impasses, des immeubles, des cafés. Mais les nouveaux bâtiments, blancs, impeccables, grillagés, affichent leur architecture sécuritaire à côté des palissades et des « murages », zones de jachère qui attendent les financements des promoteurs. Sur certaines palissades, on peut voir des pochoirs, des graffitis, une peinture qui représente un grand « stop ». Autant de signes de résistance laissés par des habitants du quartier.

la rénovation ou

comment faire le ménage ?

C’est en avril 1986 que la mairie de Paris a décidé de créer une ZAC dans le quartier de la Réunion. Cette décision faisait suite à l’abandon de l’Opération programmée d’amélioration de l’habitat (OPAH) qui avait été lancée en 1979. Ces deux procédures revêtent des significations différentes. Pourtant les deux sont représentatives du désengagement de l’État de l’aménagement des villes. Dans le cadre des opérations de réhabilitation type OPAH, le bâti est conservé et les propriétaires sont incités par des aides publiques — encouragement de l’initiative privée — à effectuer des travaux. Par contre, la rénovation par la ZAC implique inévitablement un processus expropriation-destruction-reconstruction. La cartographie parisienne de ces deux sortes d’opérations est d’ailleurs assez significative, puisque les réhabilitations se concentrent dans les quartiers chics de la capitale. Au contraire, les quartiers populaires subissent dans les ZAC une « restructuration » qui aboutit, par un tour de passe-passe classique, à une métamorphose de la population du quartier. On peut y voir l’action de techniciens urbanistes-magiciens, ou, comme Suzanne Cox, « la volonté politique claire d’embourgeoiser la ville ».

Dans le cas du quartier Réunion, trop peu de propriétaires avaient les moyens d’investir, même avec une aide de l’État, dans la réhabilitation de bâti. En 1987, tirant les conséquences de cet échec, la mairie de Paris a donc créé une ZAC de cinq hectares. Sa réalisation est confiée à la SAEMAR, une société d’aménagement dont le président, Didier Bariani, était à l’époque le maire UDF du 20e arrondissement. La ZAC prévoit de redessiner la trame du quartier en éliminant les impasses, en détruisant 400 logements, de nombreux ateliers, des boutiques et des hôtels meublés. À leur place, elle programme 650 logements locatifs (dont 350 logements sociaux), 100 logements « en accession à la propriété » (à vendre), 22 000 m2 de commerces, de bureaux et de locaux d’activités, ainsi que de nombreux équipements (crèche, écoles, équipements culturels et sportifs...). Selon Elsa Martayan, conseillère technique Michel Charzat, le nouveau maire socialiste du 20e arrondissement, « le parti pris de la rénovation par rapport à la réhabilitation a été celui qui a prévalu dans les ZAC de manière générale, dans les années 1980. La ZAC rentrait dans les habitudes d’intervention de la ville de Paris, sans que celle-ci se pose la question de la pertinence de cette procédure par rapport aux problèmes existants et à traiter. L’instrument ZAC a fonctionné de manière relativement équilibrée pendant les années 1980 parce que le marché immobilier le permettait ». Impliquait-elle nécessairement de transformer la structure des rues dans ce secteur ? Surtout quand on sait que cette construction en impasses et en passages multiples a été héritée de l’organisation en lanières des vignobles du XVIIIe siècle. Elle fonde en grande partie la spécificité de ce quartier. « La rénovation, préférée à la réhabilitation, se fait sur la base d’une destruction complète du parcellaire ancien pour des raisons techniques. C’est plus compliqué et plus coûteux de respecter le parcellaire ancien car on construit alors moins dense. »

taguer les murages

À deux reprises, les habitants ont été consultés sur le « zacage » de leur quartier : au cours de réunions publiques de concertation et pendant l’enquête publique. Mais, comme le signalent des membres de l’association IDÉE Réunion, la concertation « surtout à l’époque, ne permettait pas vraiment d’avoir une influence sur les décisions ». En effet, ces procédures ne prévoient pas que soit obligatoirement pris en compte l’avis exprimé par les habitants, elles prévoient juste que ces derniers soient effectivement consultés ! Dans ce quartier historiquement engagé à gauche, la mobilisation associative s’est donc naturellement imposée.

L’association IDÉE Réunion s’est créée en 1989 pour défendre les intérêts de la population du quartier face aux pouvoirs publics. Elle a donc rencontré à plusieurs reprises la mairie du 20e, la SAEMAR, et écrit aux différentes instances de la ville de Paris. Pour attirer l’attention sur le quartier et parce qu’elle « en avait marre des murages », elle a fait peindre ceux-ci par des artistes. Résultat ? « Même avec la nouvelle équipe du 20e, plutôt favorable à nos propos, ça coince. Ce n’est pas elle qui a la responsabilité de l’urbanisme. »

la machine municipale

En fait, le fonctionnement municipal de Paris est d’un redoutable centralisme. Les mairies d’arrondissement ont très peu de pouvoir. C’est la mairie de Paris qui est décisionnaire. Mais « la mairie de Paris est un gros machin », selon les membres de l’association, « pour deux millions d’habitants, ce truc central décide de tout ! ».

La ZAC est en panne depuis de nombreuses années, et avec elle, l’ensemble de l’aménagement du quartier. La mairie de Paris le sait, puisqu’en avril 1996, Jean Tibéri a annoncé, dans une communication sur l’urbanisme parisien, que le quartier Réunion allait faire l’objet d’un aménagement global et concerté qui devait tenir lieu de modèle. En juillet 1996, son adjointe chargée de la question, Anne-Marie Couderc a promis un nouveau plan d’aménagement global pour le mois d’octobre. Mais rien ne s’est fait et la liste est longue des équipements et des projets immobiliers qui n’ont pas été réalisés. La crèche prévue dans la ZAC il y a huit ans ne connaît pas le moindre début de commencement, de même que la résidence pour personnes âgées, la poste. La cité Champagne devait accueillir un « hôtel d’activités artisanales » et des bureaux, mais la conjoncture actuelle - un million de mètres carrés de locaux professionnels vides sur le marché parisien - interdit de trouver raisonnable le maintien de ce projet. Par ailleurs, le quartier dans son ensemble connaît un sous-équipement sensible : en matière scolaire, il y manque dix classes de maternelle, douze de primaire et cinq de col-lège, un terrain de sport couvert. Sans compter une bibliothèque municipale susceptible de relayer celle qui existe actuellement et dont l’état de vétusté est patent. Ces équipements seront d’autant plus nécessaires si l’on vient à bout de la réalisation des 1 600 logements prévus dans le secteur tout entier. Cela dit, actuellement, sur les 600 logements prévus dans le périmètre de la ZAC, seulement 300 ont été livrés.

Elsa Martayan de la mairie du 20e, explique cette panne de différentes façons : « ce parti pris d’aménagement fondé sur la
destruction-rénovation a eu beaucoup de mal à passer, pour deux raisons : d’une part parce qu’on avait affaire à un quartier constitué, avec sa trame urbaine, ses habitudes, son tissu économique, ses habitants, bref son histoire de morceau de ville, d’autre part parce que la conjoncture immobilière ne permettait plus d’équilibrer une opération en vendant des locaux d’activités et des bureaux. » Par exemple, « la ZAC Réunion n’a pas été agrandie, contrairement à ce qui était prévu initialement, en raison d’une inversion de la conjoncture immobilière qui a eu lieu au début des années 1990 et qui a freiné les opérations d’aménagement public lancées dans la décennie précédente par la ville de Paris ».

au-delà de la zac,

le quartier

Le discours des associations d’habitants du quartier, relayé par celui des nouveaux élus de la mairie socialiste du 20e tend néanmoins à relativiser l’importance de la ZAC en tant que telle, pour mettre l’accent sur l’existence, le fonctionnement, la défense d’un quartier tout entier. La preuve en est la mobilisation contre d’autres projets, comme le grignotage de la place de la Réunion (où se tient le marché) par l’extension du collège Henri Matisse ou la réclamation d’équipements qui font actuellement défaut.

Dans un jeu d’emboîtement, plusieurs périmètres se dessinent dont la ZAC est loin d’être le cœur, même si elle a constitué le point nodal de l’action des associations locales au moment de son lancement. Au-delà, il y a ce qu’on appelle de manière générale le quartier Réunion qui s’étend jusqu’au Père Lachaise. La ZAC est finalement un tout petit morceau de ce quartier auquel s’identifient les habitants et où un conseil de quartier a été créé par la nouvelle municipalité. Ces conseils de quartier, mis en place dans les arrondissements conquis par la gauche aux dernières municipales, sont les instruments d’une certaine forme de démocratie participative. Ils doivent permettre à tous de s’exprimer pour participer au chantier de l’aménagement urbain. Bien sûr, comme toutes les structures prévues pour favoriser la « concertation », ils n’en demeurent pas moins purement consultatifs.

Et de son côté, l’action des associations se poursuit. Elle a eu du poids, surtout pour le relogement des personnes habitant les immeubles expropriés. Mais IDÉE Réunion avoue que le travail a été facilité par « ces promoteurs qui n’étaient pas les pires ! Ils ont fait des efforts pour reloger la plupart des gens, dans Paris, et même des personnes qui étaient dans des situations parfois marginales ».

En revanche, le projet en lui-même est resté longtemps inébranlable et c’est la spécificité urbaine, économique et culturelle du quartier qu’elle remet en cause, son identité : ce sont les artisans chassés par les promoteurs, les habitants modestes qui ne peuvent se permettre de payer les loyers proposés dans les nouveaux immeubles, les commerçants qui ferment boutique. Les chantiers traînent, les dents creuses du bâti ne sont toujours pas comblées, les palissades qui ceignent les terrains vagues sont là depuis déjà plusieurs années. Les habitants voient l’absence de réalisation de projets qui leur ont valu des expulsions et qui n’ont pour l’instant conduit qu’à saccager leurs rues. Elsa Martayan : « On a le sentiment d’un énorme gâchis, dans un quartier fragile où il y a quand même une résistance qui s’exprime de la part des habitants contre des méthodes brutales de rénovation et de destruction dont on sait parfaitement qu’elles ne seront par remplacées par quelque chose qui pourrait avantager le quartier. On a plus le sentiment d’une perte et d’une panne générale que de quelque chose de dynamique qui avance pour le bien de tous. »

Et un sentiment d’impuissance se retrouve chez les habitants qui ne sont pas forcément intégrés au réseau associatif. Non loin d’un de ces blockhaus qui, grillagé derrière ses digicodes, a récemment surgi de terre, se trouve un café dont deux ou trois habitués pensent unanimement que « les associations ne peuvent rien par rapport aux intérêts financiers des promoteurs et de leurs amis de la mairie ». Par contre, « les loyers augmentent. De 1 500F ça passe à 5 000F ! Les salaires, eux, ils n’augmentent pas ! Comment on fait pour manger après ça ? Ils avancent petit à petit et ils vont tout changer. Là, là, là, ils ont muré, reconstruit... Et ils continuent. Ils ne vont pas s’arrêter ! »

Face à la lenteur des décisions et des réalisations urbaines, qui dépendent entièrement de la mairie de Paris, devant le mutisme des maîtres d’œuvre, Ville de Paris et promoteurs, le seul recours consiste à construire un rapport de force qui permette, à terme, de se faire entendre. Les succès de la mobilisation des habitants, surtout si cette mobilisation est relayée par les instances municipales, incitent à instaurer une véritable concertation dans les projets locaux d’aménagement. Ainsi, dans le proche quartier des Amandiers ou à Belleville, l’aménageur a enfin daigné prendre en compte les avis des associations d’habitants. Dans le quartier Réunion, les revendications ne semblent pas encore trouver d’écho puisque tout continue de se décider à la mairie de Paris dans un mystère contestable. Récemment encore, le passage du 33 rue des Vignoles, qui abrite la Confédération nationale des travailleurs (CNT), des ateliers d’artistes et une association de flamenco a eu la surprise de tomber sur un avis de démolition de la mairie de Paris. Le 33 se trouve dans l’îlot Planchat-Vignoles, un des différents îlots qui su-bissent le processus de destruction sans même savoir quelle construction est prévue à la place. Des engagements ont été pris pour régler le problème de ces « expulsés-expulsables », mais aussi pour conserver le parcellaire caractéristique du quartier de cet îlot. Jusqu’à présent aucun projet n’a toutefois été rendu public par la machine centrale. La mobilisation se poursuit donc.

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Publiée dans Vacarme 02, , pp. 28-31.