vive la Légion la vie dans les grandes villes

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Depuis « Attentifs, ensemble » nous nous sommes gentiment et insidieusement habitués à la plus que traumatisante vision, quasi quotidienne, de costauds en vert, mitraillettes en bandoulière, démarche mal assurée du légionnaire sorti de sa brousse, dans les couloirs du métro. Sillonnant l’air de rien ce qui reste d’espace public dans nos grandes villes, ils distillent un parfum de déjà-vu-dans-les-films, qui lorgnerait du côté de Santiago du Chili. Ce n’est pas la guerre civile, mais presque. Justifiée par des arguments de politique intérieure de pays extérieurs, leur présence ne cacherait-elle pas une dérive pourtant ici et là décriée de notre République ? À force de prétendre que l’ennemi est parmi nous, de nous contraindre - nul n’est censé ignorer la loi - à dénoncer nos amis, nos voisins, nos compagnons de galères, de nous amnésier le cerveau en brandissant la menace de mondialisation, à force de remuer le couteau dans les plaies du chômage, la République finit par s’étrangler.

Et nous avec : envolée l’illusoire liberté de se mouvoir dans les transports en commun, du lieu d’esclavage obligatoire au lieu de dodo banlieusard. Déjà, on avait abandonné le rituel puéril de s’adresser aux caméras de surveillance ratpiennes par des grimaces matinales, désormais le regard torve du flic nous transforme en coupable avant même d’avoir dégainé notre carte d’identité... Envolée la liberté de transporter dans notre sac des objets de l’intime qui échapperaient à la scrutinisation des vigiles ; réduite en cendres, la liberté d’être potentiellement dangereux et potentiellement libre. À quand le fichage des citoyens du métro ? Comme on reconnaît, en bons usagers métronomiques, les SDF réguliers de nos lignes régulières, va-t-on bientôt sourire aux piliers de RER encagoulés (mais presque) ? Obtenir notre carte de séjour orange ? Les hordes envahissantes (il faut bien appeler un chat un chat) font peur aux enfants. Leurs contrôles d’identité intempestifs doivent bien servir à remplir nos charters, quand ils ne commencent pas tout bêtement par défoncer la gueule à quelques noctambules. Or, qui ira aujourd’hui se porter partie civile contre la police, ou l’armée, ou les légionnaires, ou n’importe quel gus uniformisé, que le citoyen se devrait d’identifier au premier coup d’œil ? Et qui leur demande leurs papiers ? Retournement de l’histoire : c’est la police elle-même qui dénonce les pratiques musclées et peu civiles des légionnaires transposés des jungles mercenaires aux couloirs souterrains, exigeant leur renvoi dans les Comores. Là, le citoyen peut dormir tranquille, le policier veille.

Sauf que ça déborde : perquisition chez des sympathisants bretons d’amis basques aux petites heures de l’aube en toute légitimité, extension des mesures de rétorsion pour cause de sécurité civile, debrénisation générale - pour ne pas parler de lepénisation - des esprits, délit de sale gueule étendu à tout ce qui bouge avec la RATP... Nos villes résonnent sans fin de l’entêtant chant des sirènes, sont sillonnées d’escadrilles de voitures de police, d’autant plus remarquables que le citoyen qui ne fait pas de bruit reste calfeutré chez lui devant les informations de la voix de son maître. Il écoute son président lui répéter qu’il est trop conservateur et que le salut passe par toujours plus de solidarité : solidarité avec nos décisionnaires économistes qui chiffrent les restructurations en francs symboliques et problématique de la mondialisation. Mot horrible et terrible, la mondialisation ressortit malheureusement du registre politico-économique dénoncée, à longueur de tribune, par Mégret et consorts. Qu’on l’invite à la télé (mais pourquoi ? Ce type n’est pas un élu !) et le voilà qui interrompt sans vergogne un Sarkozy qui se lancerait dans la bonne vieille explication de texte à l’égard des zappeurs. Oui, voyez-vous, il y a le principe de la réalité et le principe du plaisir. Et entre les deux débatteurs, polis à l’usage de la rhétorique télévisuelle, jamais remis en place par des journalistes-arbitres qui font bien mal leur travail (qui a relevé « l’inégalité des races » ? qui a évoqué les pétitions qui circulent ?), le plaisir domine. Voilà : plaisir des mots qui endorment, répétition des mêmes thèmes (les élites contre le peuple, la corruption et le moral de la France... ), nausée suprême et mauvais cauchemar. La police est dans les rues, Sarkozy n’a rien contre Mégret (mais ce type n’est pas élu !) et la République se dissout. Aux armes citoyens.

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Publiée dans Vacarme 02, , page 35.