une nouvelle « guerre sans nom » ?

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L’Algérie vue d’ici n’est pas ignorée, les attentats en France l’ont déjà par deux fois violemment rappelée à notre souvenir. Simplement on la regarde d’un air étonné, et cet étonnement est effrayant.

Faut-il que la situation soit plus « complexe » que toutes les guerres civiles qui ont vu le jour durant cette même période, de la Bosnie au Rwanda, qui ont mobilisé intellectuels ou moyens d’intervention internationaux pour que cela cesse ? Le paradoxe, c’est que l’Algérie est infiniment plus proche que les lieux de ces conflits, les acteurs plus connus aussi. Malgré cela, cette guerre ne porte toujours pas de nom : « guerre sans nom », « événements d’Algérie », un vocabulaire qui date de la guerre de Libération et pourrait être réactivé aujourd’hui. S’est-on seulement entendu pour parler de « guerre civile », ce qui paraît être le vocable minimal pour aborder le sujet ? Pas même, et il ne sert à rien d’accabler les journalistes ou les médias - antienne connue - parce que les événements de cette guerre, ou plutôt ses décomptes (« un attentat avant-hier en Algérie a fait 25 morts dans la région de Médéa », pour ce jour...) sont rigoureusement répercutés. D’autant que le travail des journalistes est doublement anéanti par les refus quasi systématiques d’accréditation de la part du gouvernement algérien, et par les assassinats non moins systématiques de journalistes en Algérie.

Comment se fait-il qu’une guerre civile prenne de telles proportions - on parle de plusieurs dizaines de milliers de morts depuis 1992 - et que la situation soit jugée inextricable, confuse et littéralement indescriptible ? Simplement : que se passe-t-il aujourd’hui en Algérie, quel type d’événement ?

trop de mots, pas assez de prises

Que l’on ait affaire à un problème de représentation peut tenir à deux séries de raisons, quand on examine la situation algérienne depuis la France. Cette guerre civile n’oppose pas deux camps clairement identifiables comme dans la plupart des conflits du même type (les Républicains et les Franquistes, les Serbes et les Bosniaques, même si les limites de ces « camps » ont été aussi redéfinis au cours du temps) autour d’un enjeu précis. Prenons simplement l’exemple des types « d’événements » dont on entend la recension : attentats anonymes dans les grandes villes, opérations militaires de grande ampleur contre des maquis, massacres de populations civiles, assassinats souvent non revendiqués de personnalités connues de tous ordres (artistes, journalistes, enseignants, syndicalistes ou représentants de l’État), parfois des villages ou des lieux pris d’assaut, enfin des manifestations ou des grèves. Toutes les formes de conflit, de violence politique se trouvent mêlées et renvoient parfois aux représentations du terrorisme, parfois à celle d’une guerre civile, ou encore aux images des luttes de l’indépendance (les mouvements islamistes armés font d’ailleurs très souvent référence aux à l’épopée des Moudjahidin, à commencer par la lutte depuis les maquis qui retrouvent, en Kabylie par exemple, les mêmes chemins qu’il y a quarante ans). Il est facile de comprendre avec quelle rapidité le vocabulaire glisse d’une représentation à l’autre pour parler des « terroristes », des « islamistes armés » ou encore des « maquisards ». Et chaque terme, chaque image des forces en présence est bousculé à son tour par l’extrême violence des actes commis, leur caractère inconcevable et en même temps délibérément choisi pour provoquer cette réaction (des égorgements, des décapitations...)

Mais il existe une autre raison qui rend la situation algérienne difficilement représentable depuis la France : à la différence de la Bosnie, d’un point de vue militaire, et du Rwanda dans une logique humanitaire, la question de « l’intervention » ne se pose pas. Cela ne signifie pas que l’État français n’intervienne pas plus ou moins discrètement, mais qu’il n’est pas possible de construire un point de vue à partir de cette question. L’héritage de la guerre d’Algérie rend totalement irrecevable cette idée, et d’autre part la forme prise par cette guerre civile l’interdit : aucune frontière ne peut être tracée entre des belligérants quand ils s’affrontent au sein la population, et que l’État mène les représailles (si l’on s’en tenait aux seuls islamistes, la question de l’intervention d’aides étrangères pourrait se poser autrement). Seul H. Aït Ahmed, le leader du Front des forces socialistes (FFS, un des partis d’opposition favorable à des négociations avec les islamistes) a fait référence en février 1997 à un possible rôle de médiation des États-Unis. Sans intervention possible, la guerre civile en Algérie paraît se replier sur elle-même, ou du moins n’offre plus les mêmes points d’appui pour la comprendre. Cela ne signifie pas qu’elle ne concerne pas très directement la France - et par-delà les attentats, il faut penser au sort fait aux milliers d’Algériens menacés de mort demandant un visa pour la France, ou à tous ceux qui parviennent si difficilement à trouver refuge ici.

éradicateurs et réconciliateurs

La presse francophone algérienne a été largement utilisée pour fournir des interprétations de la guerre civile aux journalistes étrangers. Elle reste la principale source d’information en Algérie, même s’il est pratiquement impossible pour elle de mener des enquêtes de terrain. Depuis 1993 environ, deux termes se sont imposés pour décrire le dilemme dans lequel se trouvent tous ceux qui ne sont pas directement engagés dans le conflit, mais doivent prendre position par rapport aux luttes en cours. D’un côté les réconciliateurs (ou « dialoguistes »), partisans d’une négociation rapide avec les islamistes ; de l’autre les éradicateurs, qui prônent la lutte armée jusqu’à la suppression des forces en rébellion contre l’État. Bien entendu, ces termes ne s’appliquent pas aux belligérants eux-mêmes (sauf pour commenter leurs actes ou leurs revirements), mais à ceux qui se voient demander leur avis, ceux que l’urgence de la situation presse à prendre position - pas exactement en faveur d’un « camp » mais d’une solution possible. Ils expriment l’opinion des intellectuels, des journalistes, des militants des partis de l’opposition légalement reconnue et de tous les Algériens que la guerre civile oblige à choisir ou imaginer une issue, entre dialogue et lutte contre les islamistes.

Ces termes étaient donc voués au succès de ce côté-ci de la Méditerranée, d’autant plus qu’ils se sont popularisés via la presse francophone algérienne, une des rares sources d’information disponibles. Aux éradicateurs donc, la conviction que seule une lutte sans interruption contre les mouvements armés, jusqu’à leur disparition, pourra permettre de relancer le processus démocratique une fois écarté le danger d’une islamisation du pays. Cela implique de soutenir l’armée au pouvoir, seule institution capable de mener cette lutte. Aux réconciliateurs, l’idée que seule une négociation immédiate avec des représentants islamistes peut éviter la poursuite de la violence politique : les accords de Rome avaient par exemple mobilisé quelques représentants du Front islamique du salut (FIS) et de certains partis politiques (FFS et le FLN) pour défendre cette ligne.

L’opposition entre éradicateurs et réconciliateurs ne mobilise donc pas deux camps - elle traverse par exemple les milieux favorables à la démocratisation du pays, ou bien les partis politiques liés au mouvement berbériste (le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie ou RCD, et le FFS). En fait, cette opposition se construit sur les deux options envisageables pour sortir de la crise actuelle. Quatre ans plus tard, les deux logiques paraissent dans l’impasse. L’éradication des mouvements islamistes est un objectif toujours plus lointain pour le pouvoir en place, incapable de stopper la progression des massacres. Il y a quatre ans, personne n’aurait pu imaginer que le mois du Ramadan soit attendu avec toujours plus d’inquiétude, devant le redoublement des attentats urbains. C’est cependant la solution que le peuple algérien a choisi, en élisant le général Zéroual - favorable à une politique de répression - lors des présidentielles de 1995. La réconciliation ? Mais avec qui ? Les mouvements islamistes ont éclaté : la direction du FIS est divisée entre des leaders historiques internés en Algérie et ceux à l’étranger et ses troupes regroupées dans l’Armée islamique du salut (AIS), n’ont jamais pris le dessus sur les autres mouvements islamistes armés (le principal étant le GIA, lui-même en proie à des divisions internes accentuées par la mort de leur leader D. Zitouni pendant l’été 1996).

le choc des calendriers

Les Algériens auront encore l’occasion de s’exprimer sur cette opposition lors des prochaines législatives organisées ce printemps, cinq ans après l’arrêt du processus électoral. Retenons pour l’instant les points communs entre les positions des réconciliateurs et des éradicateurs. Que l’on soutienne l’une ou l’autre position, on s’accorde pour rapprocher deux calendriers, celui de la violence politique et celui de la démocratisation de l’Algérie. Réconciliateurs et éradicateurs différent en fait sur la vitesse respective de chaque calendrier : parier sur la fin de la violence par des moyens militaires, condition d’un retour à un processus normal de démocratisation pour les éradicateurs, et réintégration des islamistes dans le processus démocratique afin de mettre fin à la violence selon les réconciliateurs. C’est que les allers et retours, les contradictions et les rencontres de ces deux calendriers sont présents depuis le début de la crise en Algérie. L’ouverture politique a été bien plus forte que dans tout autre pays du monde arabe, avec depuis 1989 la reconnaissance des partis d’opposition, la création d’une presse indépendante et l’acceptation du pluralisme lors des élections municipales, législatives puis présidentielles. Ouverture qui n’a pas précédé la progression du FIS, puis l’émergence de la violence politique, mais qui l’a en quelque sorte accompagné et lui a donné forme. La démocratisation - du strict point de vue électoral - s’est poursuivie pendant toute la période de lutte armée. C’est à cette condition que la situation en Algérie paraît inextricable : la légitimation du pouvoir par les élections ne suffit pas à mettre fin à la guerre civile, elle l’a au contraire précédée et partiellement entraînée. Il y a donc bien peu de chances que les prochaines élections législatives viennent apporter une solution. Et à l’inverse, si l’armée paraît être la seule institution encore valide du pays, on peut douter qu’une guerre civile se gagne par des moyens strictement militaires, quand l’adversaire peut se confondre avec chaque citoyen.

l’état disqualifié

Mais en quel sens s’agit-il d’une guerre civile ? Les civils sont trop rarement acteurs dans ce conflit, mais soldent les comptes sanglants de l’armée et des islamistes. On pourrait malheureusement tenir le même propos de toutes les formes de guerres civiles, et la logique propre au conflit algérien est ailleurs. Si, lorsque se déclenche une guerre civile, il est toujours question de redéfinir l’État, son rôle et l’appartenance de chacun à la communauté politique, cette guerre-ci est marquée depuis son origine par une incroyable méfiance envers l’État. La redéfinition de l’État était déjà l’enjeu des luttes entre les islamistes, le pouvoir et l’opposition démocratique depuis le début des années 1980. Dans cette période, le pouvoir a mis en place de nombreuses réformes qui ont légitimé la nouvelle définition de son rôle proposée par les islamistes (l’arabisation de l’enseignement, le code de la famille de 1984 et les restrictions aux droits des femmes...). L’État a donc encouragé un discours qui le déqualifiait, au moins jusqu’à la volte-face de l’arrêt du processus électoral de 1992, à l’initiative d’une partie de l’armée.

Cette dernière n’est pas étrangère à la méfiance qu’inspire l’État. C’est une conviction très répandue en Algérie, que le pouvoir appartenait - appartient ? - à des forces qui n’étaient pas sur le devant de la scène : l’armée, et particulièrement la Sécurité militaire, depuis le début du régime. Un seul exemple : l’assassinat du Président Boudiaf en 1992 n’a jamais été sérieusement attribué aux islamistes, mais plutôt à ceux que visait la lutte contre la corruption qu’il avait mise au premier plan ; corruption dont est soupçonnée une large partie des élites au pouvoir.

Aujourd’hui, la méfiance et le rejet de l’État sont violemment proclamés par les islamistes. Mais il ne faut pas oublier que l’attitude de l’État met également les démocrates dans une situation impossible. Le pouvoir a en effet montré la voie de la violence politique dès le début de la crise actuelle. Je me souviens d’avoir découvert, à l’époque des premiers assassinats d’intellectuels en Algérie, le travail d’enquête que certains d’entre eux avaient mené lors des événements d’Octobre 1988, au sein du Comité national contre la torture. Le Cahier noir d’Octobre, qu’ils avaient fait paraître, désignait les tortures policières pratiquées sur les jeunes arrêtés pendant les émeutes d’Octobre : les émasculations, les viols par dizaines font un terrible écho aujourd’hui aux crimes perpétrés par les mouvements islamistes armés. Les membres du Comité contre la torture ont compté parmi les premiers intellectuels assassinés, autour de l’été 1993. Ils avaient à la fois dénoncé les pratiques de terreur du régime en place et le projet d’un État islamiste._Sans doute un ennemi de trop...

La guerre civile en Algérie s’est donc constituée sur fond de rejet de l’État, et il ne suffira pas d’un retour au processus électoral (prévu dans quelques mois) après son interruption voilà cinq ans pour restaurer la confiance minimale qui permettrait aux Algériens de respecter l’État - à commencer par les élites en place. Dire cela, ce n’est pas refuser d’entendre les Algériens qui rappellent l’urgence de la lutte contre la construction d’un État islamiste en remplacement du pouvoir actuel. C’est simplement rappeler qu’il est des guerres civiles qui se gagnent militairement - ce qui est loin d’être le cas à ce jour - alors qu’elles sont déjà perdues politiquement. La Tunisie voisine l’a bien compris, en « éradiquant » toute velléité islamiste par la répression policière alors qu’elle fermait la porte a toute expression démocratique dans le même temps. Si les conditions minimales d’une nouvelle confiance en l’État ne sont pas réunies à l’avenir, si le soupçon de la corruption érigée en système ne s’éteint pas, en un mot si l’État ne parvient pas à se démocratiser, l’Algérie aura bien des difficultés à sortir de la crise actuelle.

Neuf années entre démocratisation et violence politique

• 5-10 OCTOBRE 1988
Émeutes et manifestations à Alger : 500 morts, selon le Comité national contre la torture, créé à cette occasion.

• SEPTEMBRE 1989
Reconnaissance des principaux partis politique d’opposition, dont le FIS.

MARS - AVRIL 1990
Loi sur l’information, qui autorise la création de journaux privés.

•12 JUIN 1990
Victoire du FIS aux élections municipales : il contrôle plus de la moitié des communes.

•26-31 DECEMBRE 1991
Le FIS remporte dès le premier tour des élections législatives 188 des 323 sièges. Plusieurs partis politiques appellent à l’arrêt du processus électoral.

•11-14 JANVIER 1992
Démission du Président Chadli Benjeddid et arrêt du processus électoral sous la pression de l’armée.

•JANVIER-FEVRIER 1992
Entre 5 et 12 000 arrestations de militants islamistes, envoyés dans des camps au Sahara.

Proclamation de l’État d’urgence. M. Boudiaf, après 27 ans d’exil, est appelé pour diriger le Haut Comité d’État placé à la tête du pays.

•29 JUIN 1992
Assassinat du Président Boudiaf par un de ses gardes du corps.

•26 MAI 1993
Assassinat de Tahar Djaout, poète et directeur du journal Ruptures, l’une des premières victimes parmi les intellectuels et les journalistes.

•SEPTEMBRE 1993
Assassinat des premiers étrangers en Algérie.

•MARS 1994
Premiers assassinats durant un mois de Ramadan.

•16 NOVEMBRE 1995
Élection Présidentielle du général Liamine Zéroual : les premières élections présidentielles pluralistes depuis l’indépendance.

•1991 - 1997
Plusieurs dizaines de milliers de morts dans les attentats, les assassinats et les opérations armées contre les maquis. Aucune organisation internationale n’a pu faire un bilan précis sur le terrain.

Post-scriptum

Pour aider les Algériens réfugiés en France, vous pouvez contacter : Solidarité Algérie, 21 ter rue Voltaire, 75011 Paris. Tel : 01 46 59 07 49.

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Publiée dans Vacarme 02, , pp. 36-38.