Vacarme 02 / résister, inventer, produire

l’armée de réserve de la rue des Saints-Pères

par Frédéric Barriéra & Enrica Sartori

C’est à la Direction interdiocésaine qu’il faut se présenter pour demander un poste de maître auxiliaire dans les écoles catholiques sous contrat d’association avec l’État. Un véritable parcours du combattant en perspective.

On retire son dossier d’inscription rue des Saints-Pères. Il donne lieu à une première sélection, tout au moins quand le désir de travailler dans ces écoles ne s’est pas émoussé dès l’abord. On a pu voir par exemple une jeune française d’origine malgache se faire répondre lors du retrait de ce dossier de candidature qu’il était aussi difficile de franchir le cap des entretiens préalables que d’obtenir un permis de séjour. Cette amabilité courtoise lui a ôté bien évidemment tout désir de persévérer plus avant.

Passé ce cap, le postulant se rend à un premier entretien. Diplômes, motivations et rapport personnel à la religion catholique en sont l’objet principal. Si le profil du candidat convient à l’agent recruteur, on l’autorise à participer à l’étape suivante. Il s’agit d’une réunion d’une demi-journée d’information à laquelle est conviée une trentaine de postulants pré-sélectionnés. Cette réunion doit aider les candidats à déterminer si leur place se trouve véritablement dans l’enseignement catholique. L’un d’entre eux, irrité, interpelle l’animateur et lui demande sans ambages s’il pense que ces écoles bénéficieraient d’un tel afflux de candidats sans le taux de chômage actuel. Il s’en va. Les autres restent. Parmi eux certains sont convaincus. D’autres tentent de se persuader que c’est bien le cadre pour lequel ils sont faits, sachant très bien par ailleurs que c’est là leur seul moyen de travailler rapidement étant donné le dégraissage des maîtres auxiliaires dans le secteur public. Tant bien que mal ils s’en accommoderont, du moins l’espèrent-ils. Les voilà maintenant intégrés dans un fichier sur un réseau privé du minitel, attendant d’être contactés par un directeur d’établissement.

Le téléphone ne tarde en général pas à retentir tant est pressante la demande des directeurs qui, là comme ailleurs, se voient confrontés à un taux d’absentéisme conséquent : maladies, grossesses, stages, préparations de concours, etc. Il ne faut surtout pas s’inquiéter si l’on est sollicité pour enseigner des matières que l’on n’a pas étudiées. C’est ainsi qu’un enseignant de philosophie est convoqué trois semaines avant les épreuves du baccalauréat pour donner, au pied levé, à des élèves de première, des cours sur Alfred de Musset. Mieux encore, un étudiant en économie enseigne les sciences naturelles à des classes de première scientifique. Serait-ce à dire que les maîtres auxiliaires suppléants auraient des facultés toutes particulières pour jouer les Maîtres Jacques de l’Éducation nationale ? Qu’à cela ne tienne, leur fonction n’est pas tant de faire progresser les élèves que de rassurer les parents. Ces derniers s’acquittant d’un droit d’inscription sont fondés à formuler certaines exigences, celle notamment de voir un professeur remplacé en cas d’absence. Tel est le discours des directeurs eux-mêmes.

C’est dans ces conditions que le suppléant affronte ses premières expériences. Souvent averti le matin même pour enseigner dès l’après-midi, le voilà professant des cours sur une matière qu’il n’a pas nécessairement étudiée à des élèves aux yeux desquels il n’a de toutes les manières aucune légitimité. Et pour cause. Ceux-ci n’attendent de lui qu’une sorte de surveillant amélioré, tandis que l’établissement n’y voit en général qu’un figurant destiné à donner le change aux parents. À lui de se débrouiller dans ces conditions. Si par malheur il se faisait déborder du fait des incontournables problèmes de discipline (aux deux sens du terme) et que le directeur en vienne à crouler sous les appels téléphoniques de parents alarmés, on en arriverait rapidement à lui signifier son départ. Et il aurait toutes les difficultés du monde pour trouver un autre poste. En effet, le chef d’établissement remplit à la fin de chaque remplacement ce qu’il est convenu d’appeler un bulletin de suppléance. Celui-ci, censé évaluer les qualités de l’enseignant, est ensuite transmis à la rue des Saints-Pères. C’est de ce genre de notations que dépend la durée de vie d’un maître auxiliaire dans les écoles catholiques.

Que ces bulletins rappellent les livrets ouvriers du siècle dernier est déjà suffisamment troublant, mais l’inquiétude s’accroît davantage quand on sait comment ils sont remplis. Comme aucun autre adulte ne participe au cours, ce n’est ni plus ni moins que d’après l’opinion des collègues fondée sur ce que leur ont rapporté les élèves que le remplaçant est jugé. Le contact, la discipline, la présence, les sympathies, tout est évalué. Mis à part... la pédagogie elle-même et le contenu des cours ! Rappelons pour mémoire que normalement seul un inspecteur d’académie dûment mandaté par l’État est habilité à juger le travail d’un enseignant.

Là encore, maints exemples pourraient illustrer cet arbitraire. Ainsi une enseignante s’est vu reprocher sa pédagogie alors qu’elle suivait scrupuleusement le bulletin officiel de l’Éducation nationale dans le choix de ses méthodes et de ses programmes. Cela ne pouvait que heurter la tradition de l’établissement en question, ce qu’elle apprit à ses dépens quand elle fut renvoyée du jour au lendemain sans préavis ni indemnités. À cette occasion, elle put constater que son contrat de travail était tronqué. S’il stipulait bien une date de prise de poste, celle de la fin du remplacement avait été omise.

Par de tels tours de passe-passe avec le code du travail, et avec la complicité non avouée de l’inspection académique, les directeurs d’établissements privés sous contrat font régner un ordre quasi-régalien. D’autres méthodes de pression sont utilisées. Un jeune professeur de mathématiques que les parents savaient de gauche a vu sa charge de cours réduite de moitié, et sa paie avec. Il est excessivement difficile de résister à un front de parents d’élèves. Et c’est là encore une spécificité de ce type d’écoles. Les parents, avant tout perçus comme des clients, parviennent fréquemment à s’ingérer dans le fonctionnement de ces établissements. On comprend aisément que certains glissements peuvent s’opérer.

Il est un fait que les directeurs ont une marge de manœuvre accrue au regard de leurs confrères du service public. Outre qu’ils peuvent se prévaloir de pouvoir sélectionner et même souvent renvoyer les élèves à leur gré, ils président aussi à l’embauche de leurs enseignants. Et parfois même, comme on vient de le voir, à leur renvoi. Il est vrai que ces directeurs ne sont pas salariés par l’Éducation nationale mais par l’organisme de gestion des écoles catholiques (OGEC). Organisme étroitement lié à la Direction interdiocésaine de la rue des Saints-Pères, où il a d’ailleurs son siège.

Notons que la légitimité de cette Direction interdiocésaine est sujette à caution puisqu’elle n’est officiellement reconnue ni par les différentes Inspections académiques, ni par les syndicats enseignants du secteur privé. Son pouvoir n’en est pas moins réel. Ainsi, les directeurs d’établissements sont soumis, en amont, aux Saints-Pères, en aval, aux parents-clients.

L’armée de réserve de la rue des Saints-Pères remplit plusieurs fonctions. Elle rend possible le remplacement des enseignants absents et permet une flexibilité dans la gestion de ces écoles, que pourraient envier maints patrons d’entreprises privées. De plus, elle constitue un fonds de titulaires potentiels non négligeable. Sur ce point encore, la Direction interdiocésaine s’arroge des droits on ne peut plus conséquents. En effet, pour l’enseignement public il suffit d’être détenteur du Certificat d’aptitude professionnelle à l’enseignement secondaire (CAPES) pour être titulaire. En revanche cela se complique dès lors qu’il s’agit d’être titularisé dans l’enseignement privé. Désormais, le nouveau règlement veut que les candidats se présentent à un concours, le Certificat d’aptitude aux fonctions d’enseignant dans l’enseignement privé (CAFEP). Ils doivent subir auparavant un entretien au sein de la Direction interdiocésaine et se recommander d’un directeur d’établissement privé prêt à les embaucher en cas de réussite à ce concours. Autant dire que les ouailles sont triées sur un tout autre volet que celui de leurs seules capacités pédagogiques.

Demeure ensuite l’étape de la rémunération. Celle-ci n’est pas le moindre des maux qu’aura à connaître le maître auxiliaire. Les écoles en sont d’ailleurs conscientes, qui préviennent en général le suppléant. Il lui faudra bien patienter trois mois pour percevoir son salaire. L’état de fait a pris ici force de loi. Et c’est pourtant l’Éducation nationale elle-même qui a charge de cette rémunération. Quiconque a tenté d’en accélérer la procédure s’est invariablement heurté à l’apathie obtuse du rectorat. Comme s’il ne s’agissait que de gagner quelque argent de poche et que par enchantement les suppléants seraient tous affranchis du paiement de leur loyer, des factures, de leur nourriture... Au terme de ces trois mois, ces derniers reçoivent ce que le rectorat appelle, apparemment sans ironie, une avance sur salaire, laquelle correspond à la moitié de leur dû. Encore faut-il espérer que la mauvaise idée ne les aura pas traversés d’effectuer leurs suppléances dans des académies différentes. Auquel cas, l’attente se prolonge de six à huit mois. Bien entendu, aucun recours juridique n’est possible.