devenirs massacrés II

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Des hommes, des femmes, plus ou moins jeunes, des enfants aussi. Des gens. Que le destin, ou plus humblement le hasard, fit sortir du chemin dont ils avaient peut-être rêvé, auquel peut-être aussi ils n’avaient pas même songé. Chaque fois pourtant le cri silencieux d’un arrachement. Pour que ce cri ne s’abîme complètement dans l’oubli, nous nous proposons ici d’honorer leur mémoire. Avec la retenue de celui qui ne sait qu’en dire. Avec la conviction cependant de celui qui demeure stupéfait. À tous ceux-là dont le quotidien fut ciselé par la tragédie.

Pour Michelle

Ah ce jour béni de leur premier baiser ! C’est là-haut dans le parc, près du petit lac, sur un terre-plein légèrement en retrait où quelques arbres épars pouvaient les soustraire aux regards indiscrets, qu’ils s’étaient donnés rendez-vous. À quinze heures exactement. Non qu’ils s’aimassent, qu’ils s’aimassent d’amour je veux dire, mais ils s’aimaient bien. Et peu importait d’ailleurs qu’ils s’aimassent : Michelle les initiait, les faisait franchir, au petit groupe de garçons qui l’entourait, ce gué qui, pensaient-ils, devait les mener à la vraie vie. C’est elle qui, chacun leur tour, les faisait passer d’une rive à l’autre. En toute simplicité. Sans falbalas ni trompettes. Sans cœurs meurtris ni complaintes embrasées. Avec ce seul plaisir de leur être agréable et ce sentiment de joie intense, pour eux, de devenir enfin autres. Chacun leur tour. Leur tour d’apprendre à embrasser. À embrasser avec la langue. Ils avaient douze ans, elle treize, et tellement dégourdie. Ils l’aimaient bien Michelle.

C’est au centre aéré qu’ils l’avaient connue. Sa fraîcheur, son rire, sa gaieté ourlée d’un revers de tristesse dont elle ne se départait jamais, de tout cela certains se souviennent. Et de ce qu’elle leur disait de sa mère, la fausse, et de ce qu’elle taisait de l’autre, la vraie. Elle avait été recueillie par la fausse, mais pourquoi, cela ils ne le savaient pas. La leur décrivait comme une sorcière, méchante. Et c’était vrai qu’elle ressemblait à une sorcière : toujours armée de son cabas, renfrognée, claudiquante. Ils en avaient peur et comprenaient le désarroi de Michelle qui ne voulait pas vivre avec elle.

C’est un an plus tard que son autre mère, la vraie, l’a rappela près
d’elle. Le bonheur de Michelle ! Les avait invité à goûter dans sa nouvelle demeure, un hôtel dont sa mère était la gérante, pour fêter ce qu’elle avait si longtemps attendu. Une petite salle en bas avec quelques tables sur
lesquelles étaient disposées pâtisseries et orangeades, un tourne-disque au rythme duquel chacun tentait d’esquisser ce qu’il pouvait de pas de danse, et l’insouciance, la joie de se retrouver là, avec Michelle, et de la voir si heureuse.

Ils n’ont plus jamais revu Michelle. Mais un peu plus tard, tandis qu’ils s’enquéraient de ce qu’elle devenait, ils apprirent que sa mère l’avait rappelée près d’elle pour la prostituer.

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Publiée dans Vacarme 02, , page 61.