chronique des arrangements peu glorieux

par

Mode d’emploi

Un arrangement peu glorieux (APG) est un ensemble stable de dispositions destinées à rendre une faiblesse (durable ou passagère) vivable et, autant que possible, pas trop humiliante pour un moi qui ne s’est pas encore résigné à s’avouer effondré. Des formules de la vie courante telles que « j’arrive », « je sais bien » ou « on fait aller » en constituent d’assez bonnes approximations.

Noter que la description d’un APG est elle-même un APG. Comme telle, elle n’exclut donc ni la facilité, ni une certaine complaisance envers soi ; ne pouvant prétendre à la beauté un peu raide de qui regarde sans ciller son état, elle se résout à n’être qu’à moitié drôle.

La régression, in memoriam

1. Regarder la télévision.

2. Manger du jambon Leader Price sans l’avoir préalablement égoutté.

3. Presser fortement ses pouces contre ses paupières (jusqu’à voir de petites boules jaunes).

4. Se balancer sur sa chaise.

5. Passer deux heures à pouffer de rire en se traitant mutuellement, et de façon répétitive, d’un nom amusant. Ex : « mutant », « sale nain », « nénesse », ad libitum.

6. Cirer ses chaussures.

7. Lire la chronique nightclubbing d’Eric Dahan dans Libération (régression tout de même un peu lassante).

8. Feuilleter longuement les programmes de télévision du mois précédent.

9. Manger des croissants à cuire Danerolle, en ayant pris soin de les laisser au four moitié moins de temps qu’il n’est indiqué sur le mode d’emploi (on me dit que la marque Danerolle a aujourd’hui disparu. Je ne peux y croire).

10. Faire claquer les petites bulles du plastique d’emballage.

11. Se masturber.

12. Ressortir, en prétextant un regain d’intérêt pour les formes mineures de littérature, sa collection de Strange, Spécial Strange ainsi que les hors-série y afférant (régression se donnant des airs).

13. Manger de la compote de pommes, mais en conserve, pas en bocaux.

14. Retourner se coucher.

15. Regarder la télévision.

Post-scriptum. Les gestes cités dans cette liste n’en ont probablement plus pour longtemps : la constitution actuelle d’un marché de la régression les condamne à brève échéance. Après avoir arraché le travail au travailleur, le capitalisme universel tend aujourd’hui à s’approprier les diverses formes du non-travail, quitte à les restituer avec un clin d’œil canaille et un petit coup de coude (« allez, on se laisse aller ») à des individus devenus spectateurs et consommateurs de leur propre fatigue. La production de spectacles et d’objets prêts-à-régresser (disons : Eurodisney, le karaoké d’Arthur, les magazines consacrés aux séries TV, etc.) restreint progressivement l’espace laissé à nos macérations intimes, introduisant en chacune d’elles le sentiment d’être vu, incité, encouragé - donc découragé, pour ce que toute régression collective devient immédiatement obscène. Qui, dans la position du fœtus, a envie d’être applaudi ?

L’opération n’est pas innocente. Au joyeux détournement des objets publics que constituait leur mâchouillage en aparté, au plaisir méchant que nous trouvions à les ruminer jusqu’à les rendre innommables, se substitue la diffusion massive d’artefacts prévus pour, de faiblesses tarifées, comme autant de chewing-gums sur lesquels figurerait déjà la marque des dents (avec le jus de salive dans un petit blister à part).

On extirpera ainsi de nous, bientôt, jusqu’au goût de ne rien faire.

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Publiée dans Vacarme 02, , page 62.