temps suspendu

par

Ça commencerait par un lieu commun. La première fois ne s’oublie jamais. Ça continuerait avec une banalité. Les retrouvailles sont toujours enthousiasmantes. Et pour finir on aurait droit à une vieille rengaine. Loin des yeux, loin du cœur.

Pourtant ma ville ne me manque pas. Et la première fois que je l’ai aimée, vraiment aimée, c’est quand j’y suis revenu. Et chaque retour me remplit d’une sourde joie. Nuancée selon la durée du trajet.

L’avion me ramène à Toulouse en une heure. L’excitation n’a pas le temps de monter assez haut, assez fort. Le désir n’a pas le temps de s’installer. Et l’envie de voir ma ville est satisfaite brutalement. Elle se dévoile d’un seul coup. Par le hublot. Toute entière. On voit tout et il n’y a rien à voir. Un peu comme quand une femme s’offre nue dès la première rencontre. Anti-érotisme et panne garantie ! La jouissance du retour arrive trop vite. À peine effleurée, elle s’est déjà évanouie. Et l’avion me descend d’un pseudo-septième ciel. Et je n’ai même pas pu prendre le temps de prendre mes repères. Désirs trop vite satisfaits. Éjaculation précoce !

Le TGV Paris-Toulouse donne cinq heures au désir et à l’attente pour imaginer. Imaginer quel ciel me réservera Toulouse. Imaginer quelle nouvelle petite chose, si souvent entrevue, jamais regardée, elle me laissera admirer par la fenêtre du train. Pour me séduire à nouveau. Mais les trois première heures du voyage sont fastidieuses. Le TGV avale les kilomètres vers Bordeaux, la froide bourgeoise où même Garonne change de nom. Peut être pour ne pas se perdre ? Il va trop vite et m’empêche de lire les noms des gares traversées.

Après Bordeaux, le TGV ralentit, s’alanguit entre les vergers du Lot-et-Garonne, longe Garonne, passe à l’ombre des inquiètantes cheminées nucléaires de Golfech... À Agen, les nouveaux venus remplissent le train des intonations sensuelles de l’accent qui est aussi, déjà, un peu le mien. Plus qu’une heure. Une seule petite heure. Une dernière pause à Montauban permet de faire durer un peu le plaisir. Déjà la campagne me devient familière et l’entrée à Toulouse par Sesquières et Lacourtensourt, n’a plus aucun secret mais m’émerveille toujours autant. Le plaisir sera plus fort par un petit matin frileux de novembre. Un brouillard me cachera alors des bouts de ma ville pour me la rendre plus désirable.

Ces cinq heures sont encore passées trop vite. Je me suis laissé porter par le flot sans pouvoir le maîtriser, le ralentir ou l’accélérer à ma guise. Il y a toujours la possibilité de prendre le train de nuit. Sept ou huit heures d’insomnies et de rêves de retrouvailles de petit matin. Là encore, le temps du désir me sera imposé et il faudra jouir au moment prévu par les horaires de la Société nationale des chemins de fer...

Le voyage en voiture me permet de retarder l’heure d’arrivée. L’heure, où depuis un virage, après Montauban, les lumières orangées de Toulouse éclaireront l’horizon d’une nuit pleine de promesses. Promesses de retrouvailles enfiévrées. Ou au contraire, je pourrais aller plus vite encore car le désir, le plaisir ne pourra plus attendre.

Et plus question de se laisser porter. Chaque muscle, chaque partie de mon corps est tendu vers ce retour. Et je peux choisir quel bout du corps endormi de ma ville je veux découvrir. Et me permettre un détour de long de Garonne ou du Canal. La nuit et le brouillard peuvent venir jouer le rôle de dentelles ou de mousselines si agaçantes, si excitantes... Toulouse ne se laisse pas trop voir et il faudra trouver comment ça s’enlève, ces p’tites choses. Comme quand on se retrouve fébrile devant un bouton de corsage ou une agrafe de soutien-gorge rebelle.

Alors je pourrai me perdre dans ses rues. Laisser Toulouse me conduire là où elle voudra, m’attirer en elle, me repousser, me perdre, me reprendre...

Alors, je serai rentré chez moi.

À propos de l’article

Version en ligne

Publiée le

Catégorie .

Mot-clé .

Version imprimée

Publiée dans Vacarme 02, , page 73.